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Le pouvoir des cosmétiques selon Stefan Zweig

> 17 septembre 2023

Le pouvoir des cosmétiques selon Stefan Zweig

Dans L’ivresse de la métamorphose,1 Stefan Zweig place les cosmétiques au centre du drame qui touche l’héroïne, Christine Hoflehner. La jeune fille pauvre qui s’occupe de sa mère malade avec bonté et abnégation est prise de folie, après un court séjour dans un hôtel luxueux en Suisse. Relookée par une parente fortunée, Christine découvre le bonheur lié à l’usage des cosmétiques. Le retour à la dure réalité sera atroce pour celle qui a goûté à la douceur des massages capillaires, à la suavité des poudres de riz, à l’onctuosité des rouges à lèvres… Tout est si facile quand on est riche et belle. Un vieux général se sent pousser des ailes à votre approche, les jeunes gens se battent pour une danse… Un trait de carmin, une touche de parfum et tout est oublié !

Un bureau de poste chichement tenu, qui sent les restrictions

En Autriche, « l’Etat tient secrètement un compte rigoureux de chaque unité de ces modestes accessoires » que sont un crayon ou un savon. Chaque morceau de « savon fondu » doit ainsi être déclaré dans les pertes incombant au service. Quelle vie pour la postière qui doit remplir des formulaires pour justifier la moindre de ses dépenses.

Christine, un parfum de pauvreté

Christine Hoflehner, « auxiliaire des postes », est une jeune fille de 28 ans « terne », « aux joues pâles ». Sa chevelure est d’un « blond cendré » ; son teint est celui d’une personne qui vit constamment enfermée.

Une vie terne… dans une vieille mansarde qui sent « les poutres pourries, le linge moisi, des remugles très anciens. » Un logement extrêmement exigu où doivent cohabiter une mère malade et sa fille. « L’odeur fade » de la pauvreté y règne en maître ! Le frère Otto est mort « au champ d’honneur », durant la Grande Guerre.

Une vie qui bascule le jour où Christine est invitée à rejoindre ses cousins dans un hôtel des Alpes Suisses, dans la région de l’Engadine. Christine prépare sa trousse de toilette (celle-ci contient un « mauvais savon » et une « petite brosse de bois rugueuse », « très bon marché ») et sa valise (celle-ci contient de pauvres frusques à peine présentables).

Claire, un parfum d’opulence

Claire, l’épouse d’Anthony Van Boolen, est la sœur de Marie Hofleher, la mère de Christine. Une sœur qui a eu la chance d’épouser un homme riche, qui vit désormais aux Etats-Unis, et qui, en mettant le pied en Europe, se souvient, subitement, de l’existence d’une sœur et d’une nièce. Une invitation est donc envoyée illico histoire, d’effacer 40 ans de silence !

Claire est désormais une vieille femme, qui tente vaillamment de conserver des bribes de jeunesse. « Très élégante, d’un blond artificiel, et d’une jeunesse tout aussi artificielle », elle accueille sa nièce avec effusion. Le baiser posé sur la joue de Christine possède une odeur spéciale, une odeur « fade » correspond « au parfum de la poudre » de riz utilisée par la brave dame.

Claire est une vieille femme qui a oublié son passé « d’essayeuse », qui a renié sa famille pauvre… Lorsqu’elle se rend compte qu’une demoiselle de Mannheim (la mauvaise langue de l’hôtel de luxe où sont descendus le couple et la nièce) mène l’enquête sur sa nièce, son sang ne fait qu’un tour. Et si son passé allait refaire surface ? Quelle honte ! Ne reste qu’une solution : la fuite.

Anthony Van Boolen, un parfum de lâcheté

Le courtier en coton Van Boolen est un gros homme, qui partage son temps entre la table de la salle à manger et la table de jeu. Attentif à sa personne, il « peigne » avec soin « ses cheveux clairsemés », en mettant « un peu de pommade sur le peigne pour mieux séparer la raie. » Fier de sa nièce Christine, Anthony est aussi totalement soumis à sa femme. Et lorsque celle-ci décide de quitter l’hôtel en toute hâte - cela va forcément être terrible pour Christine - il ne fait aucune objection au projet.

Christiane, une Christine cosmétiquée qui sent le luxe à plein nez

A peine débarquée à l’hôtel où résident son oncle et sa tante, Christine, qui désire désormais être appelée Christiane (Christine ne lui semble plus assez « ronflant »), est relookée par Claire. Pour commencer, Claire prête à sa nièce des vêtements et quelques cosmétiques. « […] maintenant il ne te manque plus qu’un léger maquillage pour redonner à tes joues pâles un peu de fraîcheur et de chic. » A partir de cette base, Claire propose de se rendre dans un « institut de beauté », afin que « l’esthéticienne » puisse faire « les retouches » nécessaires. Il faut, ensuite, se rendre chez un coiffeur, afin d’éliminer la tresse qui serpente dans son dos. « Et maintenant, au tour du scalp ! Je te conduis chez la coiffeuse […]. Dans une heure tu seras remise à neuf. » Chez la coiffeuse française, Christine est saisie par l’odeur « chaude et douce » « des savons aux fleurs et des essences vaporisées. » Elle découvre le bonheur de s’abandonner aux mains d’une professionnelle. Dans un « fauteuil confortable », Christine ferme les yeux, sombrant dans une « narcose voluptueuse », générée par le bavardage incessant de la coiffeuse, couplé aux « nuages de parfums à la douceur entêtante », qui forment une bulle de plaisir autour d’elle. Un petit massage du cuir chevelu, à l’aide de « suaves essences » précède un shampooing des plus doux (« un liquide tiède, parfumé, ruisselle sur son visage »). La « demoiselle » est prise en charge ; sa longue tresse va être sacrifiée, pour laisser la place à une coupe courte des plus modernes. « Voici qu’un flacon en verre taillé répand son parfum sur sa chevelure, que la lame d’un rasoir la chatouille délicatement, doucement, sa tête lui semble soudain étrangement légère et sa nuque, dégagée, très fraîche. » Pendant que la coiffeuse s’occupe de ses cheveux, une manucure prend soin de ses ongles… Et une esthéticienne termine l’ouvrage en s’occupant du teint de sa cliente. « Vous êtes un peu pâle, mademoiselle. » Il va falloir « utiliser toutes sortes de fards pour rehausser « l’éclat des lèvres », souligner « l’arc des sourcils » (ceux-ci sont désormais « bien dessinés ») et aviver « la couleur des joues. » Après tous ces soins, Christine n’est, bien sûr, plus la même. Complètement lénifiée par « l’air lourd, humide, saturé de parfums » qui règne chez le coiffeur, Christine attend le verdict de tante Claire. « Parfait, déclare-t-elle en connaisseuse à l’artiste capillaire. » Christine peut désormais être appelée « casque d’or » ! Sous les doigts de l’artiste, une nouvelle créature est née, une jeune fille séduisante, élégante, raffinée. Une jeune fille sûre d’elle. Avant de sortir de la boutique qui a révélé Christine à elle-même (« Oui, je suis belle. »), Claire fait réserve de cosmétiques, commandant des « boîtes de poudre, des crayons à fards, des flacons » !

Désormais, Christine ne sort plus de sa chambre sans une « touche de carmin sur les lèvres » et un voile de poudre de riz sur la peau.

Christine, une jeune fille qui exhale un parfum de mensonge

Habillée à neuf, coiffée, cosmétiquée, Christine vit un véritable conte de fée. Tout le monde la prend pour la fille de riches Américains (et elle se garde bien de rétablir la vérité). La vie entre balade le jour et bal la nuit la ravit. « Elle se sent, comme au sortir d’un bain, renouvelée, rafraîchie, tous ses nerfs vibrent de joie. »

Et puis, pour la première fois de sa vie, Christine n’est pas dans le camp des serviteurs, mais dans le camp des servis. Quel plaisir alors d’appuyer sur un « bouton » pour appeler une femme de chambre qui a pour rôle de répondre à tous vos désirs. « Ouvrir les volets » ! « Préparer un bain » !

Rapidement, Christine se prend au jeu. La jeune fille timide des débuts est désormais sûre de son pouvoir, de son charme. « Elle ne se sent plus déplacée » parmi les « élégantes parfumées aux longues jambes ».

Christine, un parfum d’amour

Et autour de la belle Christine, les cœurs se mettent à battre. Le vieux général Elkins (68 ans) retrouve ainsi un peu de souplesse, tant il est amoureux. Afin de séduire Christine, il a même usé de teinture capillaire pour se rajeunir. « Les cheveux blancs de ses tempes, probablement d’une manière artificielle, sont devenus plus foncés ».

Il y a également un ingénieur allemand aux yeux doux. Et encore plein de soupirants !

Christine, un parfum solaire

Christine s’adonne au bronzage avec plaisir. « Le soleil de la montagne a donné à sa peau pâle, un peu cendrée, d’une personne toujours enfermée, la couleur bronzée d’une Indienne […] ». L’air des montagnes convient parfaitement à Christine qui en est toute « revivifiée ». Claire ne peut qu’admirer cette jolie nièce qui fait un temps sa fierté : « Je m’imagine la joie de ta mère à te voir si bronzée, en pleine forme » avec « une mine splendide » !

Du point de vue du teint, Christine est comme tous les autres. « Les jeunes gens bronzés », ces « gentlemen » « brunis », aux « mains soignés », qui fréquentent l’hôtel ont, en effet, tous la même teinte.

Et une jeune inconnue au parfum étourdissant

Dans le train qui l’emmène, Christine s’émerveille devant les mains manucurées d’une jeune fille de 17 ans. Ses « ongles vernis roses » et le diamant qui brille à l’un des doigts fascinent la jeune postière ! Et cette jeune fille dégage, en outre, un « parfum presque étourdissant » !

Et des jeunes filles bien connues, aux parfums de séduction

A l’hôtel, Christine admire les jeunes filles qui flirtent, sans complexe, avec leurs cavaliers. « Ces femmes aux longues jambes, aux hanches minces, aux visages poudrés » arborent des « sourires soulignés par les fards » et des mains décorés d’ongles « rouges ». Elles se font serrées, caressées par leurs danseurs, sans sembler même s’en apercevoir. Des danseurs « impeccablement rasés, aux mains soignées » !

Et Melle de Mannheim, un parfum de haine

Cette étudiante en chimie devient rapidement la grande copine de Christine. Perfide, cette demoiselle au cœur sec, mène l’enquête sur celle qui est devenue la star de l’hôtel. Etonnant quand même que cette riche héritière ne connaisse pas « les noms des parfums les plus courants, tels Coty ou Houbigant ».2 Un interrogatoire serré de Mme Duvernois, la coiffeuse, révèle la transformation capillaire réalisée à l’arrivée de la jeune Autrichienne. Une « coiffure de paysanne, d’épaisses nattes enroulées »… la nièce de Mme Van Boolen n’est certainement pas de noble extraction. Melle de Mannheim va se charger de prévenir tout le monde de l’imposture !

Et la maîtresse d’un banquier qui sent la cocotte

La « petite personne trop maquillée aux cheveux oxygénés », qui est présentée comme la fille du banquier français n’est pas sa fille, mais sa maîtresse. C’est Melle de Mannheim qui a affranchi Christine à ce sujet !

Les rapports avec l’oncle et la tante, un parfum qui évolue

Tout va parfaitement bien… du moins au début. Quelle charmante jeune fille qui prend bien soin de ses parents ! Au fil du temps les rapports se tendent un peu. Christine arrive en retard aux repas, Christine parle fort, Christine sort tard, avec une bande de jeunes gens délurés. Il y a de l’eau dans le gaz. Le doux parfum des débuts s’est progressivement adultéré !

Et un combat entre « moi »

Le « moi artificiel » de Christine n’a pas eu à beaucoup combattre avec son moi naturel. La gentille Christine, timide, soucieuse des autres, qui est arrivée à l’hôtel, sa petite valise en osier à la main, n’existe plus lorsque Christine quitte ses oncle et tante. Elle a goûté au poison du luxe. La voilà contaminée à vie.

De retour chez elle, Christine est accueillie par Fuchsthaler, son presque-fiancé. Quel dégoût en considérant cet homme à la « mine défaite » et au « visage pas rasé ». Un « dégoût physique » s’empare de celle qui, jusqu’à présent, trouvait ce voisin obligeant très sympathique. « L’odeur effroyable » de la misère n’est plus supportable par celle qui a vécu dans un nuage de parfum le temps d’une semaine.

Pendant ses courtes vacances, Christine s’est fait instiller « goutte à goutte dans les yeux un liquide amer, corrosif, pernicieux, qui donne maintenant sa coloration au monde ; tout lui est odieux, hostile […] ».

Au bureau de poste, tout est mesquin. Les hommes « ventripotents » sont « odieux » ; les « garçons », qui veulent singer les citadins, ne sont pas mieux, avec leur « chevelure pommadée », à l’aide de cosmétiques bas de gamme. Ces « esclaves du travail » s’enduisent, chaque dimanche, les « cheveux de gomina », pour aller à un match de foot.

Et un parfum de magazine

De retour dans son bureau de poste, Christine n’a plus que les magazines envoyés à la comtesse de Gütersheim pour respirer à nouveau le parfum de sa parenthèse enchantée. Elle ouvre les journaux et « les respire comme un parfum » !

Et un parfum d’Engadine

Avec l’argent donné par l’oncle avant la séparation, Christine se plaît à jouer les dames, en se rendant, le week-end, à Vienne.

Elle y retient une chambre d’hôtel, passe chez le coiffeur et retrouve ses habitudes de luxe. Chez le coiffeur, avec des « soins habiles et un peu de rouge », Christine retrouve le « moi artificiel », qui lui manque tant dans son pauvre petit bureau de poste. Le passage dans un salon de coiffure réveille des souvenirs exquis. « A nouveau elle sent ruisseler sur elle des vagues de chaleur, des mains expertes passer caressantes dans ses cheveux. Sur son visage blême, fatigué, un crayon adroit dessine ses lèvres d’autrefois, tant désirées, tant embrassées. Un rien de fard rafraîchit ses joues, une poudre ocrée ressuscite comme par magie le bronzage de l’Engadine. Quand elle se lève dans un nuage de parfum, elle ressent dans ses jambes l’énergie d’autrefois. »

A Vienne, Christine fréquente les boîtes de nuit où des danseurs mondains, « un léger trait de khôl sous les paupières », l’enlèvent, le temps d’une danse. Des professionnelles de l’amour, aux « cheveux teints blond cendré » observent, d’un air critique, celle qui, visiblement, joue le rôle d’une dame sans en être vraiment une.

Et un parfum de révolte

Chez sa sœur, Christine rencontre Ferdinand, un mutilé de la Grande Guerre, sans pension, sans avenir, tout en révolte. Après 4 ans de Sibérie, à 30 ans, sans un sou en poche, le jeune homme traîne sa misère dans les rues de Vienne.

Christine et Ferdinand sont visiblement faits pour s’entendre. Leur amour est abrité dans une chambre sordide, qui sent « la fumée refroidie » et le « mauvais savon » ! Si le cadre est affreux, la voix de Ferdinand, en revanche, agit comme un « baume » sur le cœur douloureux de Christine.

Un baume émollient, qui va ramollir la conscience de Christine. Ferdinand veut de l’argent ; il y en a dans le bureau de poste… Donc Christine n’a qu’à se servir. Ce vol n’en est pas un, puisqu’il s’agit juste de s’approprier ce que l’Etat ne veut pas accorder à un combattant méritant (« Je me trouve parfaitement dans mon droit. »)

Et toujours un parfum de pauvreté

Dans ce roman, la pauvreté colle à la peau. « La pauvreté pue ». Rien n’y fait… C’est « comme quelqu’un qui se rince la bouche alors que l’odeur fétide provient de son estomac. Ça tient à vous, colle à vous, et chacun qui vous frôle ou vous regarde le perçoit. »

Et un parfum d’amandes amères

Au cas où le vol serait découvert trop tôt, où les coupables seraient arrêtés, Ferdinand a prévu un révolver pour lui, du cyanure pour elle. « Pour toi je préparerai l’éventualité du poison, du cyanure, que tu pourras porter toujours discrètement sur toi dans un poudrier. »

L’ivresse de la métamorphose, en bref

Christine, en découvrant les cosmétiques, perd son âme. Cette jeune fille, bonne et douce, devient hargneuse et pleine de rancœur. Quelle responsabilité portent ces produits capillaires, ces produits de soin, ces produits de maquillage, qui conduiront l’héroïne sur le chemin escarpé du suicide ! Avec du cyanure… plein le poudrier… évidemment !

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour.

Bibliographie

1 Zweig S., L’ivresse de la métamorphose, Le livre de poche, 2022, 349 pages

2 La coumarine ou comment chercher un parfum dans une botte de foin | Regard sur les cosmétiques (regard-sur-les-cosmetiques.fr)

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