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Senteurs lourdes et senteurs légères, il y a de tout chez la Obardi !

> 30 avril 2022

Senteurs lourdes et senteurs légères, il y a de tout chez la Obardi !

La marquise Obardi tient salon à Paris... Cette marquise, créée de toutes pièces, est, en réalité, et on le comprend très vite, une marchande d’amour.1 Dans son salon, des gens plus ou moins respectables qui viennent papoter, flirter, voire plus… si affinités... « Une odeur chaude de fête, une odeur de fleurs, de parfums, de femmes » accueille les visiteurs, dès le pas de la porte. Le salon Obardi est « le temple de la chair, fraîche ou non », est-il bon de préciser. Au milieu de toutes les perversions, une jeune fille en fleur dont le parfum suave et discret fait tourner les têtes !

Jean de Servigny, un parfum d’élégance

Jean de Servigny et Léon Saval, l’un « petit, svelte », « très élégant », l’autre « superbe colosse », sont des habitués de la marquise Obardi ; Jean s’est donné pour mission d’être le premier amant d’Yvette, la fille de la marquise Obardi. Il faut dire que, dès que Jean franchit le seuil de la demeure de la marquise, il sent son cœur battre la chamade. La maison Obardi est la maison de l’Amour ! (« Ne trouves-tu pas qu’on sent l’amour chez elles, comme on sent les parfums chez un coiffeur ? »)

La marquise Obardi, un parfum d’exotisme

Octavie Bardin, une femme, « mûre et toujours belle, charmeuse et féline », a troqué, depuis longtemps, son patronyme d’origine, pour un nom de fantaisie, plein de respectabilité. Brune à plaisir, dotée d’un capillaire hors norme, qui forme un « casque » sur sa tête, la marquise est une femme séduisante qui sent bon... « L’odeur forte, grisante », qui l’enveloppe, a certainement une origine exotique comme l’Amérique ou les Indes.

Yvette, la fille de la marquise, un parfum d’innocence

Yvette... 18 ans, une « chair blanche, dorée, une chair de rousse », des « cheveux cuits au feu, des cheveux flambants » attirent une clientèle à la recherche d’ingénuité. Toute une petite cour vient ainsi se prosterner aux pieds de la jeune fille, qui s’amuse à titiller les uns et les autres, en toute innocence. Non loin de Marly, dans sa maison de campagne, la fraîche jeune fille se laisse courtiser. Jean de Servigny, surnommé Muscade, est le plus prisé de ses admirateurs. Le teint protégé sous un « chapeau de paille à larges bords », Yvette attend son heure. Un époux, pourquoi pas ? Yvette « sentait bon, sans qu’il pût déterminer quelle odeur vague et légère voltigeait autour d’elle. Ce n’était pas un des lourds parfums de sa mère, mais un souffle discret où il croyait saisir un soupçon de poudre d’iris, peut-être aussi un peu de verveine. » Jean s’interroge sur ce curieux parfum, sur cette « senteur insaisissable », qui laisse le nez sans voix. Comment définir cette fragrance si mystérieuse, dont on ne sait pas très bien si elle provient « de la robe, des cheveux ou de la peau. » Le « fuyant parfum » semble s’évanouir, alors même que l’on peine à en analyser la composition. Fugace, il disparaît, comme par magie, alors que Jean tente de réaliser, la chromatographie de ce qui n’est sans doute qu’un parfum d’innocence, de candeur. En tout cas, un parfum bien différent de celui qui irrite le nez lorsque l’on se rend dans la guinguette La grenouillère... « Et tout cela exhalait une odeur de sueur et de poudre de riz, des émanations de parfumerie et d’aisselles. »

Yvette, la jeune fille pure, élevée dans une atmosphère frelatée, découvre, tout à coup, avec horreur, la profession de sa mère. Alors qu’elle vient de se baigner dans la Seine, la lumière se fait dans son esprit. Et le teint de la jeune fille de virer au rouge « coquelicot »... La pauvre marquise Obardi, en voyant Yvette revenir à la maison rouge comme une cerise, est catastrophée : « Voilà Yvette avec un coup de soleil » ! Quel dommage pour une jeune fille dont l’épiderme est le meilleur capital !

Consternation dans l’âme d’Yvette... Idée de suicide ! La jeune fille se promène alors de pharmacie en pharmacie, afin de récolter la quantité de chloroforme nécessaire à son passage à l’acte. Le jour ultime, les flacons débouchés répandent dans la chambre une « odeur puissante, sucrée, étrange » qui emmène Yvette sur les chemins de la félicité. Quel apaisement après ses heures d’angoisse. Heureusement pour elle, Jean veille... et réveille Yvette avec le contenu d’une « bouteille de pharmacien », à la « rude senteur ». Qu’il fait bon alors se retrouver dans les bras de Jean.

et des barbes de tout poil

Dans la compagnie de la marquise, des hommes de tout poil, de toute origine. Chacun arbore, selon sa nationalité, une barbe plus ou moins fournie, plus ou moins frivole. « L’Américain roide avec son fer à cheval, l’Anglais hautain avec son éventail de poils ouvert sur la poitrine, l’Espagnol avec sa toison noire lui montant jusqu’aux yeux, le Roumain avec cette énorme moustache dont Victor-Emmanuel a doté l’Italie, l’Autrichien avec ses favoris et son menton rasé, un général russe dont la lèvre semblait armée de deux lances de poils roulés, et des Français à la moustache galante révélaient la fantaisie de tous les barbiers du monde. »

Yvette, en bref

Une jeune fille en fleur, qui croit en la puissance de l’amour et souhaite se faire épouser ; une marquise de carnaval, mûre à point, qui croit en la rentabilité de l’amour et souhaite capitaliser sur les charmes de sa progéniture... Tout est dit ! D’un ton alerte, Guy de Maupassant, nous emmène, tour à tour, dans le salon parisien, puis dans la maison de campagne d’une courtisane aguerrie. On hume des parfums équivoques, des senteurs lourdes, pleines de sensualité, qui nous plaquent au sol, des senteurs légères et fraîches qui nous font virevolter. Il y a des parfums connus, des odeurs corporelles corrompues, des parfums mystérieux. Un vrai chien de chasse, ce Guy de Maupassant qui traque les passions humaines, truffe au vent !

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour cette illustration qui nous fait bien sentir l'univers de la Obardi !

Bibliographie

1 Maupassant G., Yvette in La maison Tellier et autres nouvelles, Librio, 94 pages

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