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Vinca, Camille, Philippe… à chacun son parfum !

> 15 décembre 2018

Vinca, Camille, Philippe… à chacun son parfum !

Le blé en herbe est un roman que l’on doit lire lorsque l’on souhaite s’engager dans un processus de colocation.1 Colette nous raconte ici l’histoire de deux familles qui partagent une villa l’été. Vinca et Philippe sont des adolescents qui ont hâte de vieillir afin de pouvoir se marier. Camille Dalleray est une jeune femme qui retient sa jeunesse de toutes ses forces. Ces trois-là sont faits pour se déchirer et c’est bien ce qui va se produire ! Tempête en plein été ou histoire d’un naufrage programmé, Colette conduit ses personnages là où ils se refusent d’aller.

Vinca est une jeune fille longiligne, pleine de spontanéité. Lorsqu’on la suit du regard, on ne manque pas de remarquer ses « fuseaux maigres et bien tournés, couleur de terre cuite. » Elle aime pêcher, courir, se dépenser... Sa peau est tatouée à « la pointe de l’épine et à la corne du rocher ». Ses « genoux meurtris de Saint-Sébastien » sont les témoins de ses extravagances. Vinca adore s’exposer au soleil. Pourtant, elle ne le supporte pas vraiment. Avant d’acquérir le bronzage tant convoité (« les joues et les mains noires de hâle, le cou blanc comme lait sous ses cheveux. »), Vinca est « brûlée comme une blonde »… comme il se doit. Vinca aime « cuire paisiblement au soleil » et, contrairement à ce que son phototype nous laisserait supposer, elle obtient un bronzage « brun roux de pain campagnard ». Ses joues « sablées de grains roux » traduisent trop bien une aptitude à bronzer très médiocre. Lorsqu’elle se baigne, elle tire en arrière ses cheveux coupés à la Jeanne d’Arc. On peut alors observer « des clairières de peau blanche aux tempes ». Quand elle ne se baigne pas et que son chemisier est indiscret, on peut parfois apercevoir « une épaule brunie, jarretée de blanc à la place où l’épaulette du maillot de bain la gardait du soleil. » Ses lèvres sont « fendillées par les plongeons quotidiens ». Elle ne prend pas la peine de les protéger à l’aide d’un baume. Vinca est une gentille sauvageonne qui ne connaît pas les cosmétiques et qui ne quitte short et vareuse que pour se mettre à table le dimanche lorsqu’il y a des invités. En robe blanche « d’organdi à volants », Vinca prend des allures de bête de cirque aux yeux d’un Philippe médusé. « Elle a l’air d’un singe habillé. » Vinca ne se maquille pas. Elle laisse le soleil lui donner des couleurs (« ses joues assombries par le fard chaud qu’on voit aux brugnons d’espalier »). Le parfum de Vinca est un parfum naturel. « Lavande », « linge repassé » et « algue marine » sont les notes qui composent cette fragrance unique. Vinca ne connaît pas les déodorants. Colette se plaît, une fois de plus, à évoquer l’odeur « de femme blonde apparentée à la fleur de bugrane rose ou de blé vert écrasé, une allègre et mordante odeur qui complétait cette idée de vigueur ».2

Camille est une jeune femme élégante, âgée d’une trentaine d’années, qui arbore un « menton un peu gras, une bouche rehaussée de rouge », des yeux en forme de « croissants ». Sa peau est couleur « ambre clair ». Elle aime à se farder à l’aide « d’une poudre de la même couleur que sa peau. » Camille est adepte du teint « nude ». Dans sa villa Ker-Anna, elle fait brûler des parfums à odeur de « benjoin et de géranium » et organise tout afin de plaire à Philippe. Son parfum imprègne tout sur son passage au point que les crevettes sentent le benjoin lorsque Philippe a rencontré la Dame blanche. Chaque visite de Philippe est l’occasion d’une mise en scène. On se croirait sur Instagram ! Camille va et vient, dispose des fruits dans une coupe, arrange des fleurs dans un vase... « Les odeurs de pêche tardive, du melon rouge de Chypre coupé en croissants d’astre et du café noir versé sur la glace pilée » composent, pour Philippe, un tableau olfactif envoûtant. Camille est une femme de l’ombre qui ne s’expose pas au soleil. Sa main est blanche. Elle sait parfaitement où elle veut en venir !

Philippe est un jeune homme âgé de 16 ans, « plus blanc de peau » que Vinca. Ses jambes et ses bras ont tout de même la couleur du bronze. Il commence à devenir un homme ; « sa lèvre noircissait chaque jour » et on pouvait observer « la poussée du premier poil, duveteux et fin, qui est à la moustache ce que le foin forestier est à la roide herbe des champs ». Il est promis à Vinca depuis son enfance. Il se laisse pourtant séduire par Camille à qui il envoie un bouquet de chardon. Celui-ci est lancé par dessus le mur du jardin et atteint Camille au visage (son visage est « tatoué sur la joue d’un signe de sang frais »). Philippe aimerait que Vinca s’occupe plus de son extérieur. Il la rêve « parée, frottée de baumes ». Le jeune homme ne sait plus trop bien où il en est. Il se trouve mal, est ranimé à « l’alcool de lavande » ou à l’eau de Cologne... Sa chambre sent une « odeur de garçon », composée des effluves de livres classiques, de valise en cuir, de bitume des semelles de caoutchouc, de savon fin et d’alcool parfumé.

Vinca et Philippe vivent durant l’été au rythme de la nature. Lorsque leurs mains sont sales, pas question d’utiliser une lingette jetable. « Une touffe de serpolet mouillé » qui laisse au creux des mains « un frais parfum chaste » remplace au mieux tous les gels lavants du monde. Cette belle ordonnance va être bouleversée par un cataclysme dénommée Camille. Une relation qui commence sous le signe du chardon ne pourra certainement rien donner de bon.

Des embruns marins, au parfum de thym sauvage, de l’odeur envoûtante du benjoin à l’odeur rafraîchissante de la lavande, Colette nous emmène en promenade le long de la mer et de ses « lanières savonneuses ».

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour cette évocation si personnelle de l'auteur du Blé en herbe, son Soleil, ses parfums, la mer...

Bibliographie

1 Colette, Le blé en herbe, Flammarion, Paris, 2015, 188 pages

2 https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/pour-etre-belle-comme-un-tendron-une-histoire-de-blonde-433/).

 






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