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Quand le père Goriot portait beau !

> 16 décembre 2018

Quand le père Goriot portait beau !

Quand le père Goriot portait beau, c’était le temps d’avant, avant que ses filles ne se transforment en véritables harpies.1 Une pension qui sent la pauvreté à plein nez, deux belles jeunes femmes - l’une brune l’autre blonde, un ancien forçat qui aimerait bien forcer le destin, un jeune homme ambitieux… voilà le décor et les personnages d’un roman qui ne peut pas laisser indifférent.

Le décor : la pension Vauquer, une pension qui se reconnaît à l’odeur

« Cette première pièce exhale une odeur sans nom dans la langue, et qu’il faudrait appeler l’odeur de pension. Elle sent le renfermé, le moisi, le rance ; elle donne froid, elle est humide au nez, elle pénètre les vêtements ; elle a le goût d’une salle où l’on a dîné, elle pue le service, l’office, l’hospice. » On ne peut pas dire que l’avis TripAdvisor (« une de ces monstruosités curieuses ») de cette pension Vauquer donne vraiment envie d’y faire un séjour… même de courte durée. Pourtant, sept pensionnaires y sont logés. Messieurs Goriot, Vautrin, Rastignac, Poiret, Mesdemoiselles Michonneau et Taillefer, Mme Couture mêlent leur vie dans une ambiance sordide.

Les personnages

Madame de Beauséant, cousine d’Eugène de Rastignac, est une femme élégante qui se plaît à vivre dans un boudoir saturé de parfum. Son rôle va être déterminant ; elle va permettre à Eugène de se lancer dans le monde. Et Dieu sait que ce n’est pas aisé pour un petit provincial qui doit apprendre les codes en vigueur ! Les démarrages sont difficiles. Eugène se trouve laid, gauche, détestable (« Allons, se dit-il en lui-même, je suis sûr que je leur fais des phrases de coiffeur »). Quelques années avant Gustave Flaubert, Honoré de Balzac va lui aussi s’attaquer aux coiffeurs les gratifiant d’un petit tacle, en passant.2

Madame Couture est une brave femme, bien insignifiante, qui veille jalousement sur sa pupille, Victorine Taillefer.

Mademoiselle Michonneau est la femme qui fait chuter Vautrin. En droguant son vin, elle le plonge dans un état apoplectique. La perruque « collée » sur la tête de l’ancien forçat se décolle ! Des cheveux roux sont ainsi dévoilés. « Vautrin retourné, mademoiselle Michonneau appliqua sur l’épaule du malade une forte claque, et les deux lettres fatales reparurent en blanc au milieu de la plaque rouge. » Les deux lettres « TP » traduisant une condamnation aux « Travaux forcés à Perpétuité »3 sont bien visibles ! Il n’y a plus qu’à appeler la police !

Madame Delphine de Nucingen, l’une des filles Goriot, est charmante avec « ses jolies lèvres rouges » et son beau « teint blanc ». Elle est « svelte, fine comme une hirondelle » ; « le tissu délicat de sa peau » n’est pas sans rappeler les soies les plus délicates. Eugène voit dans cette belle jeune femme un tremplin magnifique pour une ascension vers les plus hauts sommets de la société parisienne.

Madame Anastasie de Restaud, l’autre fille Goriot, est une belle jeune femme à la taille mince qui raffole des bains qui la laissent « assouplie », « voluptueuse » et délicieusement parfumée. Lorsqu’Eugène de Rastignac se présente pour la première fois chez Anastasie, il entre, par mégarde, dans une luxueuse salle de bains... La domesticité en fera ses choux gras pendant de longs mois. « [...] il déboucha fort étourdiment dans une pièce où se trouvaient des lampes, des buffets, un appareil à chauffer les serviettes pour le bain. » « Eugène revint sur ses pas avec une telle précipitation qu’il se heurta contre une baignoire, mais il retint assez heureusement son chapeau pour l’empêcher de tomber dans le bain. » Une allusion déplacée au père Goriot fera se fermer les portes de la demeure de la belle Anastasie à un Eugène qui ignore alors totalement les liens de parenté qui unissent l’un à l’autre.

Mademoiselle Victorine Taillefer serait bien jolie si elle était un peu moins pauvre. Elle est d’une « blancheur maladive semblable à celle des jeunes filles attaquées de chlorose. » Elle ressemble curieusement à un « arbuste aux feuilles jaunies planté dans un terrain contraire. » Mettez-lui un peu de bonne terre à la racine (entendons par là : versez-lui un joli petit héritage bien rondouillard) et vous serez étonné. Elle a, en effet, des « cheveux d’un blond fauve », une taille mince, des yeux gris d’une grande douceur. « Elle était jolie par juxtaposition. » L’aisance financière en liant le tout ne manquerait pas d’être salutaire à cette belle plante qui s’ignore.

Madame Vauquer est une femme avec un certain embonpoint qui se fait corseter par sa servante dans les grandes occasions. Pour se rendre au spectacle, elle se fourre dans son corset avec grande difficulté. Sylvie chargée de l’opération n’en décolère pas. « Ah bien ! votre grand corset, après avoir dîné, madame, dit Sylvie. Non, cherchez quelqu’un pour vous serrer, ce ne sera pas moi qui serai votre assassin. Vous commettriez là une imprudence à vous coûter la vie. » Mais Sylvie doit s’incliner. C’est Madame Vauquer la patronne, après tout ! Monsieur Vautrin ne manque pas d’ironiser en constatant le résultat de ce travail de précision. « Voilà maman Vauquerre belle comme un astrrre (sic), ficelée comme une carotte. N’étouffons-nous pas un petit brin ? lui dit-il en mettant sa main sur le haut du busc ; les avant-cœurs sont bien pressés, maman. Si nous pleurons, il y aura explosion ; mais je ramasserai les débris avec un soin d’antiquaire. »

Monsieur Jean-Joachim Goriot, « un ancien fabricant de vermicelles, de pâtes d’Italie et d’amidon », est, bien évidemment, le personnage central de ce drame. Lorsqu’il s’installe chez Madame Vauquer, il a 62 ans, mais n'en paraît qu'à peine 40. En quelques mois, la tendance va s’inverser ; il va ressembler alors à un « septuagénaire hébété ». Retrouvons-le au moment de son installation. La veuve Vauquer ne manque pas de mettre tous ses espoirs dans ce fringant retraité qui va peut-être lui permettre de « quitter le suaire du Vauquer pour renaître en Goriot. » Le brave homme est riche ; il fait venir chaque matin un coiffeur qui lui accommode ses cheveux (« Ses cheveux en aile de pigeon, que le coiffeur de l’école Polytechnique vint lui poudrer tous les matins, dessinaient cinq pointes sur son front bas, et décoraient bien sa figure. »). Au fil du temps, ses filles, la brune comme la blonde, vont lui soutirer de l’argent, au point de le laisser exsangue. Le pauvre homme va réduire son train de vie, rogner sur son tabac, son perruquier... « Quand le père Goriot parut pour la première fois sans être poudré, son hôtesse laissa échapper une exclamation de surprise en apercevant la couleur de ses cheveux, ils étaient d’un gris sale et verdâtre. » Les mauvaises langues vont alors bon train. Le père Goriot passe, en effet, aux yeux des autres pensionnaires pour un libertin rongé par quelque maladie peu avouable. « La couleur dégoûtante de ses cheveux provenait de ses excès et des drogues qu’il avait prises pour les continuer. » Peu à peu, sa santé va décliner... On lui pose des sinapismes, des sangsues, des cataplasmes, on lui fait des bains de pieds, rien n’y fait. Le père Goriot est un curieux objet d’étude pour scientifiques ; il met en échec les meilleurs médecins « Ces messieurs ont cru reconnaître de curieux symptômes, et nous allons suivre les progrès de la maladie, afin de nous éclairer sur plusieurs points scientifiques assez importants. » Le père Goriot meurt d’amour... difficile pour les médecins de comprendre cette pathologie inconnue.

Monsieur Eugène de Rastignac est un jeune homme bien sympathique, qui vient d’Angoulême, faire son droit à Paris. Il a « le teint blanc, des cheveux noirs, des yeux bleus. » Afin de réussir rapidement dans la vie, Eugène est tenté de confier son destin aux femmes. « Il arrangeait ses cheveux en pensant que le regard d’une jolie femme se coulerait sous leurs boucles noires. » Cela vaut peut-être mieux pour lui que de se confier entre les mains de Vautrin, un drôle d’individu qui se propose d’assassiner le fils Taillefer pour faire retomber, sur la tête de Victorine, un flot bienfaisant d’espèces sonnantes et trébuchantes qu’Eugène ne manquera pas de récolter au passage. Vautrin a parfaitement compris les ambitions du jeune homme. Il sait que pour fréquenter les salons il faut une bourse bien rebondie. « Compter 3000 francs pour le tailleur, 600 francs pour le parfumeur, cent écus pour le bottier et cent écus pour le chapelier ». A ce rythme là... on se retrouve vite à sec. Vautrin se propose donc de forcer le destin en faveur du jeune homme. C’est lui qui va « se crotter » afin que Rastignac reste « à l’abri de la boue ».

Monsieur Vautrin est « un homme âgé d’environ quarante ans, qui portait une perruque noire, se teignait les favoris, se disait négociant. » Il possède une solide constitution, des « épaules larges », des « muscles apparents », les « mains épaisses » couvertes de « poils touffus et d’un roux ardent. » Ah cette perruque, ah ces poils roux... Sherlock Holmes n’aurait pas manqué de les remarquer !4 Christophe, le garçon à tout faire de la pension Vauquer, n’a rien remarqué, quant à lui. Interrogé, dans la rue, par un individu inconnu, il répond candidement (« N’est-ce pas chez vous que demeure un gros monsieur qui a des favoris qu’il teint ? Moi j’ai dit : Non, monsieur, il ne les teint pas. Un homme gai comme lui, il n’en a pas le temps. ») Vautrin est ravi de cette répartie. (« Tu as bien fait, mon garçon ! Réponds toujours comme ça. Rien n’est plus désagréable que de laisser connaître nos infirmités. Ca peut faire manquer des mariages. » Il est bon de préciser que ce Vautrin n’est pas le négociant respectable qu’il paraît être au premier abord. Evadé du bagne de Toulon, ce forçat ,connu sous le nom de Jacques Collin ou « Trompe la mort », est une sommité dans son genre. Chef de la société des Dix mille, il gère la banque des forçats avec talent.

Quand le père Goriot portait beau, c’était le temps d’avant, le temps des perruques poudrées, des soins à sa personne... le temps où le bonhomme était solvable du fait d’une fortune soigneusement amassée, afin de répondre aux caprices des deux perles de sa vie, Delphine et Anastasie ! Morale de l’histoire, ne gâtez pas trop vos enfants si vous ne voulez pas finir comme le pauvre fabricant de vermicelles, de pâtes d’Italie et d’amidon.

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour nous donner à voir, aujourd’hui, Balzac en metteur en scène de toutes nos vies de la comédie humaine !

Bibliographie

1 Balzac H., Le père Goriot, Le livre de poche, 1972, 356 pages

2 https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/l-education-sentimentale-une-immersion-dans-la-salle-de-bains-de-la-prostituee-de-la-bourgeoise-et-de-la-femme-du-monde-sous-louis-philippe-875/

3 https://www.cairn.info/revue-romantisme-2012-1-page-25.htm

4 https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/le-phototype-i-selon-conan-doyle-688/






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