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Un bain de mots pour combattre l’oubli !

> 18 février 2024

Un bain de mots pour combattre l’oubli !

Un arrière-grand-père maternel épicier, un grand-père maternel professeur d’allemand (Charles Schweitzer, le frère du très connu Albert), qui se dit inventeur de la « méthode directe », méthode d’apprentissage qui vise à appréhender une langue comme si l’on était un petit enfant, sans chercher à traduire les mots ou expressions, un père, officier de marine, mort trop tôt de la fièvre des îles. Jean-Paul Sartre, le petit-fils, le fils en question, n’aura donc pas à « tuer le père » (« Eût-il vécu, mon père se fût couché sur moi de tout son long et m’eût écrasé. ») puisque le destin l’en a exempté.

Un grand-père, du côté paternel, médecin (le Dr Sartre), une branche familiale que l’on ignore un peu et même beaucoup. Une mère, Anne-Marie, qui, à la vingtaine, perd son mari et retourne, un bébé sous le bras, vivre sous le toit paternel, en toute humilité.1

De jeune maman, Anne-Marie redevient petit enfant ! Une sorte de grande sœur pour Jean-Paul !

Un enfant sage comme un chérubin

Adulé par les siens (le grand-père Charles Schweitzer est littéralement fou de ce petit bonhomme, considéré comme un être surdoué), Jean-Paul est un enfant sage, qui se laisse habiller, soigner, sans broncher. « Je permets gentiment qu’on me mette mes souliers, des gouttes dans le nez, qu’on me brosse et qu’on me lave, qu’on m’habille et qu’on me déshabille, qu’on me bichonne et qu’on me bouchonne […] ».

Des grands-parents véritablement endiablés

Charles Schweitzer et son épouse Louise Guillemin forment un drôle de binôme, connu dans la famille sous le vocable « Karlémami » (« Karlémami nous attendent ; Karlémami seront contents […] »). Charles, le grand-père, est aussi démonstratif et aimable que Louise est introvertie et acariâtre. En soudant Charles et Louise (cela fait pourtant bien longtemps que ces deux-là s’ignorent dans leur intimité) par le biais d’un petit nom doux, la famille Schweitzer a réussi à absoudre la pièce rapportée de nature « suspecte et peccamineuse » !

Une mère douce comme un ange

Très tôt, Jean-Paul Sartre se baigne dans les mots. Le grand-père possède une solide bibliothèque, chargée de références illustres. Et Anne-Marie est là qui, à chaque bain, raconte à son fils un conte de fées à sa façon. En apprenant que ces contes constituent le thème de certains livres, Jean-Paul est interloqué : « Les Fées, c’est là-dedans ? Cette histoire m’était familière : ma mère me la racontait souvent, quand elle me débarbouillait, en s’interrompant pour me frictionner à l’eau de Cologne, pour ramasser, sous la baignoire, le savon qui lui avait glissé des mains et j’écoutais distraitement le récit trop connu ; je n’avais d’yeux que pour Anne-Marie, cette jeune fille de tous mes matins ; je n’avais d’oreilles que pour sa voix troublée par la servitude […] ». Ce moment de partage avec sa mère est enfermé entre les pages d’ouvrages à tranches dorées. L’histoire qui met en scène des « biches au bois » et des « Fées » n’est pas de l’invention d’Anne-Marie… Stupeurs et tremblements pour le petit bambin qui s’étonne de voir figurer « cet épisode » de sa « vie profane qui », sent « le savon et l’eau de Cologne », dans un ouvrage, truffé de caractères, semblables à des hiéroglyphes. Le petit Jean-Paul panique face à ces lettres assemblées pour former des mille-pattes géants, à l’allure franchement agressive. Avant de pouvoir se baigner dans les mots, il va falloir prendre des leçons de natation sous la forme de l’apprentissage de la lecture.

Courteline, le diable fait homme

Le petit Jean-Paul est fan de Courteline. Qu’à cela ne tienne. Charles propose à Jean-Paul d’écrire à son idole… et ronchonne dans sa barbe en constatant, au fil des semaines, que l’écrivain indigne ne répondra jamais ! « J’admets, dit Charles, qu’il ait beaucoup de travail mais, quand le diable y serait, on répond à un enfant. »

Et des bains à chaque instant

Jean-Paul se baigne en permanence… dans la bibliothèque familiale. Tout le monde s’ébaudit de le voir dévorer Corneille… alors qu’il se contente, en cachette, de digérer les reader’s digests des classiques dans un gros Larousse. Le petit Jean-Paul est un précoce, un génie. Oui, sans doute. Mais aussi un petit vantard qui en fait moins qu’il ne dit.

Et des métaphores cosmétiques

Jean-Paul lit des magazines pour enfant, en cachette de son grand-père, qui ne conçoit pas la lecture comme un divertissement. Colère de ce dernier, qui considère que Jean-Paul trompe, dans ces conditions, « Colomba avec ces ribaudes trop maquillées ».

Et des parfums variés

Il y a la peau d’Anne-Marie « douce et parfumée » ; il y a aussi l’haleine des professeurs, à « l’odeur ingrate » ! Une « haleine forte », qui rebute un peu le jeune élève. Et puis, l’haleine toute spéciale des salles de cinéma, « l’odeur vernie d’un désinfectant », une odeur persistante qui, des années plus tard, parlera toujours au nez et à la mémoire de l’écrivain. « Je n’ai pas oublié notre enfance commune : quand on m’offre un bonbon anglais, quand une femme, près de moi, vernit ses ongles, quand je respire, dans les cabinets d’un hôtel provincial, une certaine odeur de désinfectant, quand dans un train de nuit, je regarde au plafond la veilleuse violette, je retrouve dans mes yeux, dans mes narines, sur ma langue les lumières et les parfums de ces salles disparues […] ».

Et un invité qui use de cosmétiques

Tous les jeudis, M. Simmonot, le collaborateur de Charles, à l’Institut des Langues Vivantes, vient déjeuner à la maison. Sa moustache « cirée » et son « toupet » « teint » donnent, à ce quinquagénaire aux joues roses, un air éternellement juvénile.

Et une histoire de tapis brûlé qui tourne mal

Jean-Paul est un enfant sage sauf… quand il fait des bêtises. Tout jeune, le petit dieu, qui règne sur les siens, se fâche avec le vrai Dieu, pour une bête histoire de tapis brûlé. « J’avais joué avec des allumettes et brûlé un petit tapis ; j’étais en train de maquiller mon forfait, quand soudain, Dieu me vit, je sentis Son regard à l’intérieur de ma tête et sur mes mains […] ». Et cet examen rend fou Jean-Paul, qui préfère rompre avec le Créateur, plutôt que d’avouer sa faiblesse. Pourtant, le dialogue n’est pas complètement rompu… A 10 ans, Jean-Paul se considérera, en effet, comme un envoyé divin, protégé par le Saint-Esprit…

Et des rapports brûlants avec la littérature

Psychopompe, Jean-Paul continue à dialoguer avec son cher grand-père, bien des années après la mort de ce dernier. Cet écrivain, « pas doué pour écrire », qui écrit dans la « sueur et la peine » une littérature qui pue « au nez des aristocrates », ne peut rester un jour sans écrire (« la cicatrice me brûle »). Cet écrivain masochiste ne conçoit la création artistique que dans la douleur… Si l’écriture est trop fluide, la cicatrice laissée sur la peau par la plume acérée se fait cuisante (« si j’écris trop aisément, elle me brûle aussi », elle étant la cicatrice) !

Et des rapports brûlants avec des confrères

Ceux-ci sont comparés à des « vieillards qui trempent leur plume dans l’eau de Cologne » ou à des petits « dandies qui écrivent comme des bouchers ».

Les mots, en bref

Poulou, le petit garçon choyé, vivant parmi des adultes, est adulé, révéré… comme un véritable dieu. Son besoin d’écrire relève du besoin d’exister. L’élu (« Seigneur, si je suis si nul comment pourrais-je faire un livre ? En t’appliquant. N’importe qui peut donc écrire ? N’importe qui, mais c’est toi que j’ai choisi. ») ne se contente pas d’une courte vie. C’est la vie éternelle dans la mémoire et les yeux de milliers de lecteurs qui est courtisée par le jeune garçon d’abord, puis par le vieil autobiographe, ensuite. Visiblement, Jean-Paul Sartre n’a pas trop mal réussi ! C’est le parfum de papier vieilli à l’ineffable parfum qui nous l’a dit !

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour.

Bibliographie

1 Sartre J.P., Les mots, Folio, Gallimard, 1978, 214 pages

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