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Secret cosmétique de Clémence Desmarets

> 26 novembre 2017

Secret cosmétique de Clémence Desmarets Clémence Desmarets est l’héroïne du roman d’Honoré de Balzac qui parut en 1834, sous le nom de "Ferragus". Dans son incipit, Honoré de Balzac se plaît à décrire les rues de Paris et à les classer en catégories. Certaines « exposées au nord, où le soleil ne vient que trois ou quatre fois dans l’année sont des rues assassines qui tuent impunément [...] ». Les « amateurs de Paris » savent détecter les détails qui échappent à l’œil du simple passant : « [...] Paris est triste ou gai, laid ou beau, vivant ou mort ; pour eux, Paris est une créature ; chaque homme, chaque fraction de maison est un lobe de tissu cellulaire de cette grande courtisane de laquelle ils connaissent parfaitement la tête, le cœur et les mœurs fantasques. » Honoré de Balzac se propose, en outre, de disséquer le cœur humain. Sous son microscope, nous observerons celui de Clémence, de Jules et d’Auguste...

Dans ce roman, dont le thème central est le mensonge (« Toute femme ment. » Le mensonge « leur est nécessaire comme la ouate où elles mettent leurs bijoux. »), gravitent trois personnages principaux, autour de Clémence : son mari, Jules Desmarets, son amant, adorateur platonique plus jaloux qu’un mari, Auguste de Maulincour et son père, Ferragus, un forçat évadé qui s’est retrouvé mystérieusement à la tête d’une société secrète extrêmement influente, « Les Dévorants ».

Ferragus est un Edmond Dantès en puissance. Tour à tour mendiant ou riche personnage portugais, Ferragus, alias Gratien Henri Victor Jean-Joseph Bourignard, transpire la pauvreté, avec « [...] les cheveux rares et sales, comme ceux d’une perruque jetée au coin d’une borne. » et dégage « une odeur fétide », « une senteur de misère qu’ont les taudis parisiens. ». Ses mains « blanches et propres » laissent, toutefois, augurer que ce personnage n’est que de composition. C’est « un farceur qui aime les femmes et qui vous a ses petites allures comme un homme de condition. Du reste, il gagne souvent, se déguise comme un acteur, se grime comme il veut, et vous a la vie la plus originale du monde. »

Clémence est une femme d’exception. Elle est belle, très belle, bonne, très bonne... C’est une Parisienne toute en coquetterie qui sait manier habilement les cosmétiques et les colifichets, afin d’affoler le cœur de son mari et secondairement celui de ses adorateurs. Clémence est brune. Elle aime à orner sa chevelure de plumes de marabouts ce qui est une bonne idée, si l’on en croit le fleuriste qui lui fournit ces articles de mode : « Madame, rien ne va mieux aux brunes, les brunes ont quelque chose de trop précis dans les contours, et les marabouts prêtent à leur toilette un flou qui leur manque. Madame la duchesse de Langeais dit que cela donne à une femme quelque chose de vague, d’ossianique et de très comme il faut. »

Tout comme la femme célébrée par le poète Ovide (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/-a-bas-le-corset-vive-la-creme-amincissante-281/), Clémence sait s’apprêter dans le secret de sa chambre, à l’abri des regards indiscrets. Contrairement aux autres femmes qui, en revenant du bal, fatiguées, jettent pêle-mêle vêtements, fleurs... aux quatre coins de leur chambre et se couchent sans prendre soin d’elles, Clémence, quant à elle, prend la précaution d’être alors encore plus belle qu’elle ne l’était lors du bal qu’elle vient de quitter.

Honoré de Balzac, environ 1800 ans après Ovide, reprend les mêmes arguments que le célèbre poète. L’art d’aimer consiste pour l’un tout comme pour l’autre à user d’artifices à la seule et unique condition de le faire en toute discrétion.

Il définit la femme ordinaire comme « toujours vieille et déplaisante à son mari, mais toujours pimpante, élégante et parée pour l’autre, pour le rival de tous les maris, pour le monde qui calomnie ou déchire toutes les femmes. » Les femmes ordinaires sont les plus nombreuses ; elles se font belles pour la galerie. « Peu importe que leurs maris voient les agrafes, les doubles épingles, les artificieux crochets qui soutenaient les élégants édifices de la coiffure ou de la parure. Plus de mystères, tout tombe devant le mari, plus de fard pour le mari. Le corset, la plupart du temps corset plein de précautions, reste là, si la femme de chambre trop endormie oublie de l’emporter. Enfin les bouffants de baleine, les entournures garnies de taffetas gommé, les chiffons menteurs, les cheveux vendus par le coiffeur, toute la fausse femme est là, éparse. » Le pauvre mari voit, exposé dans la chambre de sa femme, tout ce dont il souhaiterait ignorer l’existence...

Le romancier nous propose, par opposition, les caractéristiques qui fondent, selon lui, la femme d’exception, incarnée par Clémence. Celle-ci « avait interdit à son mari l’entrée du cabinet où elle quittait sa toilette de bal, et d’où elle sortait vêtue pour la nuit, mystérieusement parée pour les mystérieuses fêtes de son cœur. » Une toilette soigneuse lui permet d’effacer toute trace d’un bal épuisant. Cette toilette ne se fait pas à sec. Elle nécessite de nombreuses ablutions qui permettent à la peau de se revigorer. Telle une fleur, un temps privée d’eau, la belle Clémence s’épanouit à son contact et retrouve tous ses attraits. Elle « s’était ranimée dans l’eau. » Pâleur du teint, senteurs ensorcelantes, Clémence met toutes les chances de son côté, afin d’être aussi belle la nuit que le jour. Elle était « plus blanche que ses mousselines, plus fraîche que le plus frais parfum, plus séduisante que la plus habile courtisane [...] ». « [...] son bain parfumé lui donnait une senteur enivrante. »

Auguste de Maulincour vient jeter le trouble dans le couple parfait que forment Clémence et Jules. Il le paiera de sa personne. Gare à qui touche un seul cheveu de la belle Clémence... il périra, lui aussi, par le cheveu ! Il estime avoir été empoisonné au cours d’un bal. « [...] il se passe en moi quelque chose d’extraordinaire ; mes cheveux me distillent intérieurement à travers le crâne une fièvre et une langueur mortelle, et je sais parfaitement quel homme a touché mes cheveux pendant le bal. » Il est vrai que le pauvre Auguste voit sa santé décliner à grande vitesse. « C’était en effet un cadavre à cheveux blancs ; des os à peine couverts par une peau ridée, flétrie, desséchée ; des yeux blancs et sans mouvement ; une bouche hideusement entrouverte, comme le sont celles des fous ou celles des débauchés tués par leurs excès. » S’il est bien question d’un toxicologue qui doit donner son avis sur la cause de l’intoxication, nous n’aurons, toutefois, pas le résultat de son expertise !

Un immense merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, qui, aujourd'hui fait discourir de concert Ovide et Balzac, sur ce qui sied à la beauté des femmes... c'est cela la magie de ce collage !






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