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Les dérivés du pétrole, des ingrédients sûrs ou dangereux pour la santé ?

> 20 novembre 2017

Les dérivés du pétrole, des ingrédients sûrs ou dangereux pour la santé ? Si certains ingrédients cosmétiques sont anciens, c’est le cas, par exemple, de l’huile d’olive ou de la cire d’abeille, d’autres sont beaucoup plus récents. C’est le cas, en particulier, des hydrocarbures saturés retrouvés sous les noms de paraffine ou de vaseline…

C’est en 1830, qu’un chimiste allemand, le baron Karl Ludwig von Reichenbach met en évidence une substance issue de la distillation sèche du goudron de bois de hêtre. Constatant son absence de réactivité lorsqu’elle est mise en contact avec des agents acides ou alcalins, le baron décide de baptiser cette substance « paraffine » par référence au terme latin « parum » (à peine) et « affinis » (affinité).

Les premières applications ne sont ni cosmétiques, ni médicales. Elles concernent avant tout la ménagère qui, grâce à cette substance, peut conserver sa viande pendant une plus longue durée et qui peut s’éclairer à l’aide de bougies à la paraffine, d’odeur neutre (I. Maatouk, R. Moutran, La paraffine à travers l’histoire, Annales de Dermatologie et de Vénéréologie, 140, 2, 2013, Pages 154-156).

La source principale de cette catégorie d’ingrédients regroupés sous les noms de paraffine et/ou vaseline ne sera bientôt plus végétale ; c’est le pétrole qui va devenir roi. Les vaselines (de l’allemand « was » qui se rapproche du mot wasser, eau, probablement parce que l’huile de vaseline est incolore comme l’eau et du latin « oleum », huile) « proviennent des mélanges d’huiles lourdes et de paraffines résultant du résidu (tar) de la distillation des pétroles d’Amérique dans le but de recueillir toutes les substances volatiles au-dessous de 360°C. On décolore les vaselines en les filtrant dans une étuve sur de l’argile sèche. » (Cerbelaud R., Formulaire de parfumerie, 1933, 764 pages).

Rapidement la paraffine et les substances apparentées vont faire l’objet de l’attention des industriels qui vont les exploiter dans différents domaines.
En 1882, c’est un chimiste suisse, Adolphe Panchaud qui invente « la graisse à traire », un mélange de paraffine et de vaseline, destiné à protéger les pis des vaches (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/la-graisse-a-traire-hier-142/). Si les vaches s’en montrent satisfaites, les fermières qui plébiscitent le produit tant leurs mains sont devenues douces… le sont également. Les vacancières qui s’exposeront bientôt sur les plages détourneront à leur tour sa fonction première et s’enduiront consciencieusement le corps d’une préparation pourtant dépourvue de filtres protecteurs.

En 1885, c’est au tour d’un pharmacien genevois, Charles Hahn, de séduire sa clientèle à l’aide d’une lotion capillaire de son invention. Pour se faire, il concocte, dans son préparatoire, une lotion capillaire telle qu’il en existe, il faut bien l’avouer, tant d’autres sur le marché. Elle est à base de pétrole ; l’inventeur s’appelle Hahn, la lotion pétrole Hahn est née ! Comme ses confrères, le pharmacien utilise un parfumage intense ; son choix s’arrête sur un mélange d’agrumes. Une publicité habile qui vante les effets anti-chute de cette lotion permettra à celle-ci d’occuper une jolie place sur le marché cosmétique pendant presque un siècle ! Le pétrole lampant utilisé aux temps héroïques (et qui servait aussi bien à l’éclairage qu’à la formulation cosmétique) sera progressivement remplacé par des matières premières de meilleure qualité (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/en-cosmetique-on-a-du-petrole-et-des-idees-290/).

Peu à peu, des formules plus complexes voient le jour. La vaseline est, par exemple, mélangée à de la lanoline à parties égales pour former la lanovaseline. Elle est également mélangée à de la cholestérine (ancien nom donné au cholestérol) (Dorvault L’officine, 23e édition, Vigot, 1995, 2089 pages) obtenue à partir de la cervelle d’animaux pour former une vaseline cholestérinée. Cette dernière est à mettre à l’actif du pharmacien René Cerbelaud qui la prépare dès le mois de juin 1914 et dépose la formule au tribunal de commerce de Paris le 30 juillet 1914 sous le N° 158.264.282. C’est sous le N°1597 que la vaseline cholestérinée est « insérée dans le Bulletin officiel de la propriété industrielle et commerciale ». L’intérêt d’associer la vaseline hydrophobe avec de la lanoline ou du cholestérol, deux ingrédients capables d’absorber une certaine quantité d’eau, est évident. On pourra, de cette façon, incorporer des actifs hydrophiles et réaliser des crèmes « idéales pour les peaux neutres et même pour les peaux sèches » (Cerbelaud R., Formulaire de parfumerie, 1933, 764 pages). Alors que l’on connaissait jusqu’à présent les glycérolés d’amidon (c’est la base de la célèbre crème Simon) (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/creme-simon-un-simple-glycerole-d-amidon-169/) et les crèmes aux stéarates (c’est la base de la crème Diadermine) (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/diadermine-la-creme-a-tout-faire-168/), on ouvre une troisième voie possible…

Pendant que René Cerbelaud manie éprouvettes et cornues dans son laboratoire, Oscar Troplowitz, son homologue allemand, s’intéresse, quant à lui, aux propriétés de l’oxycholestérol. Il réunit ensemble vaseline, oxycholestérol, glycérine et eau et donne naissance à une crème « blanche comme neige » qu’il baptise illico Nivea (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/nivea-baby-sans-soucis-188/).

Les dérivés de pétrole sont alors incorporés dans une grande variété de cosmétiques. Lotions capillaires, laits démaquillants, crèmes nettoyantes, crèmes barrière, crèmes astringentes… De la prévention des rides à la protection des gencives pour les porteurs de prothèses (la formule pour enduire les dentiers du Dr Monin est composée de vaseline, de baume de tolu et d’extrait de ratanhia) en passant par la préparation anti-engelures ou par la recette-miracle contre les mains rouges (lanoline, paraffine liquide, vanilline, essence de rose) (Monin E, L’hygiène de la beauté, Paris, 366 pages), tout y passe et les dérivés de pétrole ravissent le consommateur !

On note bien quelques esprits chafouins qui mettent un bémol à l’utilisation de cette catégorie d’ingrédients. C’est le cas, par exemple, du Dr Paul Gastou qui émet des réserves en ce qui concerne l’emploi des vaselines. « Les vaselines blanches de Cheesborough, souvent employées pour le nettoyage, passent pour provoquer chez certains sujets des pigmentations (en particulier chez les blondes, dont la peau brunirait sous son influence), et faire pousser du duvet. » Le médecin, prudent, ajoute : « Je signale ces faits sans avoir pu les vérifier. » (Gastou P, Formulaire cosmétique et esthétique, 1939, 312 pages) Le Dr Gastou a bien raison d’être prudent. La vaseline camphrée ou boriquée n’était peut-être pas de très bonne qualité, mais il n’y a aucune raison pour qu’elle s’attaque spécifiquement aux blondes !

La paraffine et la vaseline vont avoir également des applications dans le domaine de la chirurgie réparatrice, en tant que matériel de comblement, afin de reconstituer un organe déficient. Le Dr Robert Gersuny est l’un des précurseurs dans ce domaine. Il injecte, en effet, en 1899, à un patient qui a subi une castration dans le cadre du traitement de sa tuberculose, de la paraffine, afin de constituer une prothèse testiculaire. La paraffine est liquéfiée par chauffage, puis injectée. Elle se solidifie ensuite à la température du corps humain. Associée à des mélanges d’hydrocarbures liquides, elle est appelée vaseline. Lors de la Première Guerre mondiale, de nombreux combattants revenus du front défigurés vont bénéficier de ce type d’injections. On constatera, toutefois, à la longue que ces injections sont bien souvent mal tolérées et donnent lieu à des réactions cutanées inflammatoires, les paraffinomes (I. Maatouk, R. Moutran, La paraffine à travers l’histoire, Annales de Dermatologie et de Vénéréologie, 140, 2, 2013, Pages 154-156). Fièvres élevées ou expositions au soleil sont responsables d’accidents dramatiques, dus à la liquéfaction et à la fragmentation du produit (J. Glicenstein, Les premiers « fillers », vaseline et paraffine. Du miracle à la catastrophe, Annales de Chirurgie Plastique Esthétique, 52, 2, 2007, Pages 157-161). L’écrivain Marcel Proust ne porte pas un regard médical sur cette technique, mais un regard amoureux. Il ne cautionne absolument pas cette pratique qui transforme la belle Odette de Crécy en un étrange animal naturalisé (« De près, elle semble « comme injectée d’un liquide, d’une espèce de paraffine qui gonfle la peau mais l’empêche de se modifier ») (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/a-l-ombre-des-vieilles-dames-en-fleur-211/). La paraffine est également la base d’un certain nombre de pommades employées localement pour un effet apaisant, en particulier dans le traitement des brûlures (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/le-poisson-un-je-ne-sais-quoi-cosmetique-182/).

Aujourd’hui et ce depuis quelques années, les dérivés de pétrole sont présentés, par certains, comme les ingrédients à abattre.

Des chercheurs de grands groupes cosmétiques (L’Oréal, Henkel, Johnson & Johnson, Beiersdorf…) se sont unis pour y voir plus clair concernant cette catégorie d’ingrédients. Le résultat de leurs discussions et de leur recherche est une publication parue dans la revue Toxicology letters en octobre dernier (T. Petry, D. Bury, R. Fautz, M. Hauser, B. Huber, A. Markowetz, S. Mishra, K. Rettinger, W. Schuh, T. Teichert, Review of data on the dermal penetration of mineral oils and waxes used in cosmetic applications, Toxicology Letters, 280, 2017, Pages 70-78).
Cette publication est très bien faite ; elle compile un certain nombre de résultats de publications concernant le phénomène de pénétration transdermique des dérivés du pétrole.

Les huiles minérales et les cires sont composées d’hydrocarbures saturés constitués de chaînes linéaires, ramifiées ou cycliques. La longueur de la chaîne carbonée principale est généralement de plus de 16 atomes de carbone. Ces hydrocarbures saturés sont appelés MOSH (Mineral oil satured hydrocarbons). Les dérivés incorporés dans les produits cosmétiques sont obtenus à partir des huiles brutes et subissent différentes étapes de raffinage (distillation, extraction, cristallisation) et de purification (traitement acide et/ou hydrogénation catalytique). Le but de ce processus est d’éliminer les substances possédant un potentiel carcinogène. Il conviendra de réduire au maximum la teneur en hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) et plus généralement en composés aromatiques dénommés MOAH (Mineral oil aromatic hydrocarbons).

Retrouvés dans les cosmétiques sous les noms INCI de paraffinum liquidum, de C18-70 isoparaffin, de paraffin, de synthetic wax, de mycrocristallina wax, de cera microcristallina, de petrolatum, d’ozokerite et de ceresin, les dérivés de pétrole possèdent des compositions complexes. Les hydrocarbures qui les composent possèdent des chaînes principales comportant jusqu’à une centaine d’atomes de carbone. Le poids moléculaire de ces molécules n’est aucunement favorable au phénomène de pénétration transdermique. En outre, leur caractère hydrophobe est responsable de leur caractère occlusif.

Afin de garantir la sécurité d’emploi des cosmétiques contenant des dérivés du pétrole, le choix de matières premières de qualité suffisante s’impose. On aura recours à des dérivés de pétrole (paraffine liquide, paraffine, vaseline…) de qualité pharmaceutique. Cette qualité qui correspond aux exigences de la Réglementation Européenne permettra d’éviter tous risques.

Notons que la liste des substances d’origine pétrochimique interdites en cosmétologie est longue. On trouvera ainsi du n° d’ordre 466 au n° d’ordre 611 les dérivés de pétrole contenant plus de 0,1% de butadiène, du n° d’ordre 617 au n° d’ordre 636 les dérivés contenant plus de 0,005% de benzo[a]pyrène, du n° d’ordre 764 au n° d’ordre 865 les dérivés contenant plus de 3% de DMSO (diméthylsulfoxide).
Benzo(a)anthracène (n°637), benzo(e)pyrène (n°638), benzo(j)fluoranthène (n°639), benzo(e)acéphénanthrylène (n°640), benzo(k)fluoranthène (n°641) sont strictement interdits.

Rappelons que paraffine, paraffine liquide et vaseline blanche sont des matières premières présentant une monographie à la Pharmacopée Européenne (7e édition). Concernant les critères de qualité, ceux-ci correspondent à la recherche d'équivalent naphtalène et plus généralement de toute molécule absorbant entre 260 et 420 nm. Le témoin utilisé est une solution de naphtalène à 7 mg/L pour la paraffine solide et liquide et à 6 mg/L pour la vaseline dans le DMSO. Si l’échantillon testé est la paraffine ou la paraffine liquide, on ne devra pas mesurer une absorbance supérieure au tiers de celle déterminée pour la solution témoin à la longueur d’onde de 275 nm. Si l’échantillon testé est la vaseline blanche on ne devra pas mesurer une absorbance supérieure à celle déterminée pour la solution témoin à la longueur d’onde de 278 nm. Les critères de pureté concernant le naphtalène correspondent donc à 2,33 ppm dans le cas de la paraffine liquide et de la paraffine solide et à 6 ppm dans le cas de la vaseline blanche.

Inertes chimiquement, non rancescibles, occlusifs et favorisant par là-même la protection de la peau et son hydratation, les dérivés de pétrole sont des ingrédients cosmétiques idéaux. Une seule contrainte pour le formulateur : utiliser des matières premières de bonne qualité, ce qui, tout le monde en conviendra, est quand même la moindre des choses !

En ce qui concerne les dérivés de pétrole, on dira OUI aux hydrocarbures saturés, mais NON (bien sûr !) aux impuretés.







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