Nos regards
Le fluor, comment ça marche ?

> 13 novembre 2017

Le fluor, comment ça marche ? Empruntant à Michel Chevalet sa célèbre formule « Comment ça marche ? », nous avons déjà consacré un Regard à la caféine le 27 janvier dernier (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/la-cafeine-comment-ca-marche-69/).
Nous nous intéresserons, aujourd’hui, au fluor, un actif anti-caries qui déchaîne les passions.

Rappelons, tout d’abord, que la carie dentaire est une pathologie qui fait intervenir trois acteurs. En effet, les dents, les bactéries constitutives de la flore buccale et les sucres ingérés constituent le trio nécessaire pour voir émerger cette pathologie extrêmement fréquente. Les micro-organismes présents au niveau de la cavité buccale forment ce que l’on appelle la plaque dentaire qui possède un fort pouvoir d’adhésion au niveau des dents. Ces microorganismes sont capables de transformer les sucres en acides organiques, ces derniers jouant un rôle délétère au niveau de l’émail dentaire. Le fluor, du fait de son caractère antiseptique (il limite la prolifération des germes au niveau buccal) et de sa capacité à s’intégrer à l’émail dentaire afin d’en augmenter la solidité, est l’actif de choix dont les dentifrices ne pourront pas se passer ! (N. Vivien Castioni, P.C Baehni, R Gurny, Current status in oral fluoride pharmacokinetics and implications for the prophylaxis against dental caries, European Journal of Pharmaceutics and Biopharmaceutics, 45, 2, 1998, 101-111).

L’effet anti-carieux du fluor n’est plus à démontrer… Si l’on reprend la définition du cosmétique, on constate que le dentifrice remplit bien son rôle. Il « nettoie », il « protège », il « maintient en bon état » (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/au-fait-c-est-quoi-un-cosmetique-172/). S’il exerce, effectivement, un effet anti-carie (prévention d’une pathologie), il ne peut, toutefois, aucunement le revendiquer, et ce contrairement aux dentifrices possédant un statut de médicament. Avec les produits de protection solaire, les dentifrices constituent ce que l’on peut appeler « une bizarrerie » réglementaire.

Un grand nombre de publications font état, dès les années 1970, de l’effet bénéfique des pâtes dentifrices fluorées. Les cas d’ingestions accidentelles par les enfants peuvent exister. Ils sont loin d’être volontaires et systématiques. Hargreaves évalue à moins de 1,1 mg par jour la quantité de fluor ainsi ingérée par les enfants. Il se base, alors, pour faire son calcul, sur l’utilisation d’un dentifrice renfermant 2500 ppm d’ions fluorures, ce qui est très loin d’être la norme (J.A. Hargreaves, Fluoride toothpaste, The Lancet, 298, 7730, 1971, 929). Si ce chiffre correspond à la valeur limite de l’apport journalier en fluor pour les enfants, il est toutefois obtenu dans des conditions qui sont bien loin de la réalité actuelle. Les dentifrices pour enfants (2 à 6 ans) présentent, en effet, des taux en ions fluorures beaucoup moins élevés que ce que prévoit Hargreaves. Le risque de fluorose est donc extrêmement faible en France. Il est dû à une accumulation des sources de fluor. Celui-ci peut, en effet, être apporté à la fois par le biais de médicaments, de cosmétiques, d’eau fluorée… (R. Arbab Chirani, H. Foray, Fluorose dentaire : diagnostic étiologique, Archives de Pédiatrie, 12, 3, 2005, 284-287)

De nombreuses études épidémiologiques se font l’écho du rôle important joué par le fluor dans la santé bucco-dentaire. Il n’est pas tout d’acheter le « bon dentifrice » fluoré, encore faut-il se brosser les dents efficacement. Une étude réalisée sur une période de 4 ans auprès d’enfants scolarisés a montré l’intérêt d’utiliser une pâte fluorée (1000 ppm de fluor) et surtout de l’utiliser « comme il faut ». Concernant les caries, on constate une prévalence moindre chez les enfants qui se brossent les dents « sous surveillance », par rapport au groupe témoin « laissé en liberté » (P. Casamassimo, S. Thikkurissy, Participation in a Fluoride Dentifrice Brushing Trial Imparts Sustained Caries Protection, Journal of Evidence Based Dental Practice, 8, 4, 2008, 234-235).

La démarche de brossage doit se faire en respectant un certain nombre de pré-requis. La quantité de dentifrice utilisée à chaque brossage doit être de l’ordre d’un pois (0,25 g) sur toute la longueur de la brosse à dent pour les enfants de 2 à 6 ans et sous forme d’un ruban (de 1 à 1,5 g) pour les 6 ans et plus. C’est le capitaine Haddock qui s’est chargé d’illustrer ce Regard. Il étale, chaque matin, de manière militaire, un ruban de dentifrice calibré au milligramme près ! Ni trop, ni trop peu, mille sabords !

Le brossage doit durer au minimum 2 minutes et doit être réalisé de manière à ce que le dentifrice soit réparti sur l’ensemble de la surface dentaire. Les enfants de moins de 8 ans seront assistés par les parents qui vérifieront que le brossage est effectué le plus efficacement possible. Le rinçage doit être réalisé consciencieusement, en particulier dans le cas des enfants. Le brossage doit être pratiqué idéalement après chaque repas et lorsque cela n’est pas possible en cours de journée au moins deux fois par jour, à savoir le matin après le petit-déjeuner et le soir avant de se coucher. Le fait de se brosser les dents ne doit pas être perçu comme une contrainte mais plutôt comme une mesure d’hygiène de base qui doit être renouvelée dans la joie et la bonne humeur ! Il ne faut pas s’imaginer que les pâtes fluorées sont réservées aux enfants. Plus on avance en âge, plus il sera nécessaire de se soucier de sa santé bucco-dentaire. Des dosages supérieurs à 1500 ppm sont parfois indispensables (Zero DT, How best to deliver fluoride, Dental Abstracts, 58, 2, 2013, 78-80). C’est ce thème qui est abordé par Barbara Gooch dans une publication titrant très justement «Le fluor n’est pas uniquement pour les enfants ». Elle y démontre que le fluor est un actif de préservation dentaire à ne pas négliger. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Dans les années 1950, plus de la moitié de la population américaine âgée de plus de 65 ans avait perdu toutes ses dents, la proportion n’était plus que de 30% dans les années 1990, et de 13% (dans le meilleur des cas) dans les années 2000. Des différences selon les états pouvaient, toutefois, être observées (Barbara F. Gooch, William Bailey, Fluoride Isn't Just for Kids, Dental Abstracts, 50, 2, 2005, 68-69).

En ce qui concerne la formulation des pâtes dentifrices le problème des arômes choisis est récurrent. Leur goût doit être bon mais pas trop ! Ils doivent être suffisamment agréables pour que le geste de brossage se fasse de manière réflexe et dans les meilleures conditions sensorielles. Ils ne doivent pas, pour autant, être « délicieux », au point de transformer le dentifrice en une gourmandise que l’on ne veut plus recracher (Zero DT, How best to deliver fluoride, Dental Abstracts, 58, 2, 2013, 78-80).

Si on s’intéresse à la cinétique du fluor au niveau buccal. On constate que le fluor présente deux voies d’élimination, soit il est avalé avec la salive, soit il est recraché lors du rinçage. Une certaine proportion de fluor reste au niveau buccal et c’est très bien ainsi car il n’y aurait aucune action visible si le fluor était intégralement rejeté. Le fluor se fixe au niveau de l’émail dentaire, au niveau de la plaque dentaire et des tissus mous. On parle de la création d’un réservoir d’actif pour désigner les différentes structures qui « hébergent » cet actif. En règle générale, le taux de fluor retrouvé au niveau salivaire est revenu à son niveau de base (très proche de zéro) une à deux heures après le brossage. On constate que le brossage du soir ne doit jamais être oublié car c’est celui qui permet la meilleure rétention en fluor, la production de salive étant fortement diminuée (N.Vivien Castioni, P.C Baehni, R Gurny, Current status in oral fluoride pharmacokinetics and implications for the prophylaxis against dental caries, European Journal of Pharmaceutics and Biopharmaceutics, 45, 2, 1998, 101-111).

Pour être efficace, le sel fluoré doit d’une part « s’extraire » de la matrice que constitue l’excipient et d’autre part s’hydrolyser afin de libérer les ions fluorures qui constituent réellement la forme active vis-à-vis des caries. Utiliser un dentifrice bifluoré, c’est-à-dire contenant des sels fluorés possédant des profils d’hydrolyse (rapides ou lents) différents, constitue un avantage. Dans les années 1960, un certain nombre de chercheurs ont mis en évidence l’impact des conditions de conservation sur la capacité de relargage des ions fluorures (R. Duckworth, Release of fluoride from dentifrices: An in vitro study, Archives of Oral Biology, 7, Supplement, 1962, 57-64). Il apparaît que selon les formes considérées le pourcentage d’ions fluorures solubilisés variera de 10 à 95% ! Choisir un dentifrice sur lequel figure une date de péremption est donc un atout par rapport à un autre… qui n’en fait pas mention et qui a pu traîner sur des étagères pendant un certain temps.

Rappelons enfin, que les sels fluorés sont des ingrédients réglementés. On les retrouve à l’Annexe III du Règlement (CE) N°1223/2009. 18 sels fluorés sont présents dans cette annexe, répertoriés du numéro d’ordre 26 au numéro d’ordre 43.

Des mentions particulières devront figurer sur l’emballage :
- sauf s’il est indiqué sur l’étiquetage qu’ils sont contre-indiqués pour les enfants (par exemple, par une mention type « pour adultes seulement »), les dentifrices dont la concentration en fluorures est comprise entre 0,1 et 0,15% doivent obligatoirement porter les mentions suivantes :
« Enfants de 6 ans au moins : utiliser une quantité de dentifrice de la taille d’un petit pois sous la surveillance d’un adulte afin d’en minimiser l’ingestion. En cas d’apport de fluorures provenant d’autres sources, consultez un dentiste ou un médecin. »

Dans ces conditions, nous ne pouvons qu’encourager très vivement le brossage bi-quotidien à l’aide d’un dentifrice fluoré et répéter : « la peur du fluor est une ineptie ! » (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/la-peur-du-fluor-une-ineptie-62/)







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