La mention « sans conservateur », décryptage sans fard et en transparence 

Pour faire face aux polémiques concernant les conservateurs antimicrobiens utilisés légalement dans les cosmétiques, une partie de l’industrie a opté pour l’affichage de la mention « sans conservateur » sur ses emballages. Certaines sociétés misent sur l’alcool pour assurer la conservation de leurs produits, d’autres développent des trésors d’ingéniosité afin de trouver des ingrédients antimicrobiens qui pourront être qualifiés de « naturels »,1 en se basant sur le concept suivant : tout ce qui est naturel est bon pour la santé !

Concernant cette mention « sans conservateur » une réflexion s’impose !

Cette mention correspond-elle à la vérité (vraie !) ou à une vérité relative correspondant à un angle de vue très particulier ?

C’est la question du jour ! Et on y répond, sans fard, dans toute l’acception du terme (promis on ne s’est pas maquillées pour rédiger cet article) !

Pour l’ARPP, sans c’est sans, franchement sans !

Pour l’Autorité de Régulation Professionnelle de la Publicité,2 les choses sont claires, la mention « sans conservateur » n’est pas utilisable dans le cas d’un produit contenant des agents conservateurs antimicrobiens et ce qu’ils soient mentionnés en Annexe V du Règlement (CE) N°1223/2009, à savoir la liste des conservateurs admis dans les cosmétiques (logique !) ou pas ! L’ARPP se réfère, pour cela, à la définition de l’agent conservateur retrouvé page 4 du Règlement sus-cité : On entend par « agents conservateurs », « les substances qui sont exclusivement ou principalement destinées à empêcher le développement de microorganismes dans le produit cosmétique ».3 Dès lors, que l’on utilise un ingrédient réglementé ou non, mais possédant des propriétés antimicrobiennes, il n’est donc pas possible d’employer l’allégation « sans conservateur ».

L’ARPP va même plus loin en indiquant que le formulateur, s’il souhaite apposer la mention « sans conservateur », doit vérifier qu’aucun ingrédient de la formule ne possède cette propriété en mettant en place le test adéquat. Il semblerait donc logique de demander à un fabricant qui appose la mention « sans conservateur » les résultats d’un challenge test (ce test a pour but de montrer l’efficacité des conservateurs utilisés en souillant intentionnellement le produit) raté (autrement dit un challenge test dont les résultats démontrent l’absence de conservateurs ce qui se traduit par une prolifération microbienne).

Pour les industriels, les chercheurs, sans c’est parfois avec !

Les cosmétiques auto-conservés (autrement dit « sans conservateur ») correspondent à des cosmétiques formulés de telle manière que la prolifération microbienne n’est pas favorisée du fait d’un pH bas ou élevé (attention aux problèmes de tolérance engendrés), d’une valeur aw faible, du fait de la liaison de l’eau avec des agents humectants (des ingrédients difficilement qualifiables d’agents conservateurs – à ce titre des ingrédients comme l’éthylhexylglycérine ont le vent en poupe)4,5 ou du fait du conditionnement qui est conçu de telle manière que le contact du contenu avec l’air ambiant est minimisé.6

Mais cela peut correspondre aussi à des cosmétiques renfermant des ingrédients à propriétés antimicrobiennes comme l’alcool, des huiles essentielles,7 les extraits végétaux, les tensioactifs8… Bref, des ingrédients qualifiés de « multifonctionnels », car possédant, comme leur nom l’indique plusieurs fonctions dont… la fonction antimicrobienne recherchée. Comme exemple, on pourra citer l’alcool phényléthylique non listé en Annexe V, car considéré comme un parfum.9,10 L’acide lévulinique (agent conditionneur cutané, parfum)11,12 et l’acide anisique (parfum)13,14 sont également des ingrédients parfaitement connus et à ce titre15 et largement exploités à cet effet.

On peut noter que certaines équipes recherchent activement de nouveaux « conservateurs » antimicrobiens permettant de contourner l’Annexe V et de rassurer ainsi le consommateur en affichant une mention « sans conservateur ». On nous parle ainsi d’épices15 comme la cannelle,16 de nanoparticules de chitosan renfermant de la thymoquinone à effet antimicrobien permettant de mettre au point une crème hydratante « naturelle »,17 propre comme un sou neuf ! On pourra également utiliser le même vecteur pour véhiculer de l’eugénol,18 dans le but, nous dit-on, de mettre au point un cosmétique « écofriendly » !

On nous parle également de propionate de vanillyle, un « conservateur d’origine végétale obtenu par un procédé biologique vert jugé prometteur.19 Et on va même chercher dans des déchets afin de les valoriser des ingrédients antimicrobiens dans une démarche de up-cycling très à la mode. On citera par exemple les résidus de graines de Camellia oleifera ayant servis à l’obtention de l’huile végétale20 correspondante.

Et dans le cas où l’ingrédient végétal contient un conservateur listé ?

Dans le cas de la canneberge par exemple, on sait que ce fruit contient naturellement de l’acide benzoïque,21 un conservateur listé en Annexe V. On peut se poser la question de savoir s’il se retrouve en quantité suffisante dans le cosmétique pour exercer une action antimicrobienne ? A voir ! Si c’est le cas, difficile alors de mentionner « sans conservateur » !

La mention sans conservateur, en bref

Afficher la mention « sans conservateur » semble bien audacieux, lorsque l’on fabrique des cosmétiques, des produits pour la plupart facilement contaminables par les germes ambiants.

Plutôt que de substituer des conservateurs de l’Annexe V par des conservateurs non listés, il semblerait plus judicieux de mettre le turbot, afin de proposer de nouveaux conservateurs possédant des dossiers toxicologiques béton pour de nouvelles entrées dans l’Annexe V du Règlement (CE) N°1223/2009.

Bibliographie

1 Boozalis E, Patel S. Clinical utility of marketing terms used for over-the-counter dermatologic products. J Dermatolog Treat. 2018 Dec;29(8):841-845

2 https://www.arpp.org/nous-consulter/regles/regles-de-deontologie/recommandation-produits-cosmetiques-v8/

3 https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/PDF/?uri=CELEX:02009R1223-20260518

4 https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/ethylhexylglycerine-le-booster-de-conservation-qui-monte-qui-monte/

5 Aerts O, Verhulst L, Goossens A. Ethylhexylglycerin: a low-risk, but highly relevant, sensitizer in ‘hypo-allergenic’ cosmetics. Contact Dermatitis. 2016 May;74(5):281-8

6 Catovic C, Martin S, Desaint S, Borges C, Lesouhaitier H, Roullet F, Bresciani N, Jouault AM, Poulet V, Luc J, Joulia V, Jupin A, Masson C, Crozier A, Feuilloley MGJ; members of the Cosmetic Valley EPMP commission. Development of a standardized method to evaluate the protective efficiency of cosmetic packaging against microbial contamination. AMB Express. 2020 Apr 24;10(1):81

7 Boukhira S, Amrati FE, Chebaibi M, Grafov A, Mothana RA, Al-Yousef HM, Bousta D. The chemical composition and the preservative, antimicrobial, and antioxidant effects of Thymus broussonetii Boiss. essential oil: an in vitro and in silico approach. Front Chem. 2024 Jul 4;12:1402310

8 Varvaresou A, Papageorgiou S, Tsirivas E, Protopapa E, Kintziou H, Kefala V, Demetzos C. Self-preserving cosmetics. Int J Cosmet Sci. 2009 Jun;31(3):163-75

9 https://ec.europa.eu/growth/tools-databases/cosing/details/36519

10 https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/l-alcool-phenylethylique-un-conservateur-antimicrobien-plein-de-poesie-930/

11 https://ec.europa.eu/growth/tools-databases/cosing/details/35007

12 https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/l-acide-levulinique-l-agent-parfumant-qui-se-prend-pour-un-conservateur-mais-qui-ne-veut-pas-qu-on-le-dise-2329/

13 https://ec.europa.eu/growth/tools-databases/cosing/details/35837

14 https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/l-acide-p-anisique-le-parfum-qui-tue-les-champignons-2343/

15 Papageorgiou S, Varvaresou A, Tsirivas E, Demetzos C. New alternatives to cosmetics preservation. J Cosmet Sci. 2010 Mar-Apr;61(2):107-23

16 Nabavi SF, Di Lorenzo A, Izadi M, Sobarzo-Sánchez E, Daglia M, Nabavi SM. Antibacterial Effects of Cinnamon: From Farm to Food, Cosmetic and Pharmaceutical Industries. Nutrients. 2015 Sep 11;7(9):7729-48

17 Mondéjar-López M, López-Jiménez AJ, Martínez JCG, Ahrazem O, Gómez-Gómez L, Niza E. Thymoquinone-Loaded Chitosan Nanoparticles as Natural Preservative Agent in Cosmetic Products. Int J Mol Sci. 2022 Jan 14;23(2):898

18 Mondéjar-López M, López-Jimenez AJ, García Martínez JC, Ahrazem O, Gómez-Gómez L, Niza E. Comparative evaluation of carvacrol and eugenol chitosan nanoparticles as eco-friendly preservative agents in cosmetics. Int J Biol Macromol. 2022 May 1;206:288-297

19 Lee Y, Lee S, Kim S, Lee D, Won K. Solvent-free enzymatic synthesis and evaluation of vanillyl propionate as an effective and biocompatible preservative. Bioprocess Biosyst Eng. 2023 Nov;46(11):1579-1590

20 Yeh TM, Sung WW, Shih WL. Antibacterial and antibiofilm effects of Camellia oleifera seed dreg extract and its application in cosmetics. J Cosmet Dermatol. 2024 Mar;23(3):1055-1065

21 Manandhar S, Yrjänä V, Leito I, Bobacka J. Determination of benzoate in cranberry and lingonberry by using a solid-contact benzoate-selective electrode. Talanta. 2024 Jul 1;274:125996

22 https://ec.europa.eu/growth/tools-databases/cosing/details/32134