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La graisse à traire, hier

> 23 février 2017

La graisse à traire, hier Si la plupart des produits cosmétiques (produits de maquillage des lèvres, des yeux, dentifrices, savons, shampooings...) sont utilisés depuis la nuit des temps, il n’en est pas de même pour certains autres. C’est le cas, en particulier de la graisse à traire. Ce cosmétique au nom étrange paraît assez éloigné du domaine esthétique. Il n’en est rien. Son histoire mérite d’être contée.

C’est en 1882 que le pharmacien et chimiste suisse Adolphe Panchaud invente la graisse à traire (mélange de paraffine et de vaseline) stérile. Elle est, comme son nom l’indique, destinée à protéger les pis des vaches. Les éleveurs concernés se rendent rapidement compte que le produit qu’ils utilisent pour leurs animaux est également parfaitement adapté à leurs problèmes de peau. Cette crème barrière, de formule très simple, évite, en effet, la déshydratation cutanée et peut être appliquée, indifféremment, sur le visage, le corps ou les lèvres, permettant ainsi de prévenir gerçures et crevasses. Une dérive dangereuse en ce qui concerne l’utilisation de ce produit, auquel on avait jusqu’alors rien à reprocher, va rapidement survenir...

Au début du XXe siècle, une petite révolution se prépare. Elle concerne le bronzage. Si pendant des siècles l’on s’est protégé assidûment des rayons du soleil à des fins esthétiques - on recherche, en effet, à conserver le teint le plus pâle possible - un certain nombre d’écrivains commencent à faire l’apologie du bronzage : « La vue des belles peaux hâlées et comme pénétrées de soleil » (André Gide - L’immoraliste - 1902), « beau déroulement des vierges, à la fois dorées et roses, cuites par le soleil et par le vent, […], aux belles jambes, à la taille souple [...] » (Marcel Proust - A l’ombre des jeunes filles en fleurs - 1919)... Des changements profonds concernant les canons de la beauté vont alors survenir. Jean Cocteau ne s’accepte que « tanné », le cou martelé de coups de soleil (Cocteau J - Batterie – 1920). Joséphine Baker triomphe, en 1925, à Paris, dans la Revue Nègre. Elle impose, si bien, son teint de métisse que les plus excentriques des parisiennes décident d’arborer « une peau d’ébène, de terre cuite ou de pain d’épices », afin de lui ressembler. L’exposition solaire imposée par cette nouvelle mode n’est pas sans inconvénients. En témoignent « les décolletés à teinte tomate », « les érythèmes ou desquamations désagréables à l’œil ». Afin d’éviter ces désagréments, on voit fleurir sur le marché des « crèmes brunissantes », c’est-à-dire ce que l’on présente alors comme « des crèmes antisolaires atténuées laissant passer seulement les rayons ultra-violets dans la couche superficielle du derme et formant un écran pour protéger les couches profondes » (René Cerbelaud - Formulaire de parfumerie - 1933).

Ces crèmes à base de corps gras (cire d’abeille, huile de coco, dérivés de pétrole) utilisés seuls ou en mélange avec des molécules photo-sensibilisantes provoqueront, bien sûr, plus de mal que de bien.

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