La Clean Beauty ou comment risquer de jeter le bébé avec l’eau du bain !
Un mouvement qui n’a pas de définition exacte et officielle.1 Un concept flou, qui révolutionne le domaine cosmétique.2 Un concept qui renvoie à des cosmétiques « naturels, écologiques et propres ».3 Voilà ce que l’on trouve, en substance, sur le net, au sujet de cette notion de beauté acquise au prix de cosmétiques qualifiés eux-mêmes de propre.
Rien à voir avec les produits d’hygiène. Tout à voir avec un concept marketing, qui irrite certains chercheurs ou met en joie certains autres.
Cette mode, qui a déjà quelques années, méritait bien un Regard ! C’est parti… pour une séance de lavage de linges sales en famille !
La nature propre
Dès les années 1970, il est possible d’entendre certaines voix qui relient notion de propreté et notion de beauté. Il ne s’agit pas de la beauté des consommateurs, mais de la beauté de la nature, qui ne doit pas faire les frais de consommateurs pollueurs. C’est ainsi que la « Clean » City Commission de Kansas City, avec l’organisation Keep America « Beautiful », met en place tout un programme éducatif, afin de lutter contre les déchets sauvages en sensibilisant les concitoyens aux conséquences environnementales de leurs actes.4
La beauté propre, tentative de définition
Le terme de beauté propre sous-entend que si certains utilisent des ingrédients propres (c’est-à-dire sains, bénéfiques pour la peau…) pour mettre au point des cosmétiques propres, d’autres, quant à eux, continuent à se vautrer dans la fange composée par une accumulation d’ingrédients « sales » !
Reste à savoir ce qu’est un ingrédient propre et, a contrario, un ingrédient sale.
La notion de propreté est bien souvent mise en lien avec la « naturalité » de la formule considérée.
La notion de saleté (sans être ouvertement citée) apparait, quant à elle, sur des blogs (de personnalités ou d’anonymes) qui portent des accusations graves à l’encontre de certains ingrédients emblématiques présents dans les cosmétiques conventionnels. Pour exemple, on citera Gwyneth Paltrow qui, en 2019, sur son blog Goop pose la question suivante : « Voulez-vous de l’antigel (propylène glycol) dans votre crème hydratante ? On va dire que non ! ».5 A partir de là, il ne lui restait plus qu’à créer sa propre gamme cosmétique, ce qui est maintenant chose faite. Une gamme « propre »… évidemment !
Les ingrédients « sales » sont bannis des cosmétiques propres (forcément) et chaque marque qui communie à la propreté universelle met en avant une liste plus ou moins longue d’ingrédients proscrits.6
Cette notion de supériorité des produits « propres » par rapport aux cosmétiques qui ne se présentent pas comme tels est déniée par bon nombre de chercheurs qui pointent du doigt des allergènes dans ce genre de produits,7 qui ne plaisent guère aux dermatologues et aux allergologues, qui aimeraient bien que la notion de propreté rime avec la notion de risque allergique réduit, en particulier à destination de certains publics comme les bébés.8 Certains auteurs précisent qu’un certain nombre d’ingrédients cosmétiques ont, en outre, été diabolisés sans aucun fondement scientifique.9
La beauté propre, pas de réglementation précise
Il n’existe, bien évidemment, pas de définitions réglementaires d’un cosmétique propre, ni de beauté propre et ce pas plus aux Etats-Unis qu’en Europe,10 pour la bonne raison que tous les cosmétiques doivent être propres au sens de « sans conséquence pour la santé humaine ».
La beauté propre, pour plus d’égalité
Il est possible de trouver bon nombre de publications qui mettent en avant la toxicité d’un certain nombre de produits cosmétiques utilisés par les femmes noires, pour lisser leurs cheveux, pour éclaircir leur teint, pour permettre une bonne hygiène intime. Des produits qui peuvent constituer un environnement chimique favorable au développement de certaines maladies et qui doit faire réfléchir les services R&D, afin de pouvoir changer les habitudes de formulation et permettre la mise au point de produits plus sûrs,11 de produits que l’on peut qualifier de « propres » !
Il est vrai que dans ces domaines particuliers du lissage (on pensera à l’acide glyoxylique)12 et de l’éclaircissement (on pensera au thiamidol),13 on trouve un certain nombre d’actifs n’ayant rien de très sécurisant.
Et quand les fournisseurs d’ingrédients s’y mettent
On trouve, en effet, des fournisseurs d’ingrédients cosmétiques comme BASF, qui communiquent sur la nécessité de remplacer les silicones dans les produits capillaires par des ingrédients plus biodégradables en évoquant la notion de « beauté propre ».14
Et quand on part d’une bonne idée et que l’on bifurque en chemin !
L’une des cibles de la cosmétique propre concerne les conservateurs, qui sont présentés comme les affreux méchants du domaine. Pour ce faire, bon nombre de laboratoires tentent de réduire le pourcentage des conservateurs dans leurs formules, voire même de s’en passer. Afin de diminuer les pourcentages de conservateurs antimicrobiens, l’on peut utiliser par exemple du 1,2 hexanediol, susceptible d’agir en synergie avec une vitamine du groupe B comme le niacinamide avec le polymère croisé de méthacrylate de méthyle. On se retrouve donc à baisser la concentration en 1,2 hexanediol en introduisant dans le milieu une matière plastique (dans le cas du polymère), ce qui ne manque pas d’être étonnant dans le contexte15 et ce à l’heure même où le Règlement Reach concernant les microplastiques est encore tout chaud !16
La Clean Beauty, en bref
Un mouvement, un concept qui, forcément, ne peut pas être mauvais (en théorie) car qui souhaite appliquer sur sa peau un concentré de substances nocives ? Reste à se mettre d’accord sur la notion d’ingrédients « propres » ou « sales ». Et c’est là où l’on n’est pas toujours tous d’accord. Il en résulte donc une certaine cacophonie qui nuit à tout le monde !
A force de parler d’ingrédients « propres » ce qui laisse penser qu’il existe toute une gamme d’ingrédients dont la teinte varie du gris au noir, on risque bien de jeter le bébé avec l’eau du bain, ce qui, bien évidemment, ne fera de bien à personne !
Bibliographie
4 Vogt CF. A Field Topic Beyond the One-shot Clean-up. J Food Prot. 1979 Aug;42(8):686-689
5 Rubin CB, Brod B. Natural Does Not Mean Safe-The Dirt on Clean Beauty Products. JAMA Dermatol. 2019 Dec 1;155(12):1344-1345
6 Urban K, Giesey R, Delost G. A Guide to Informed Skincare: The Meaning of Clean, Natural, Organic, Vegan, and Cruelty-Free. J Drugs Dermatol. 2022 Sep 1;21(9):1012-1013
7 Tran JM, Comstock JR, Reeder MJ. Natural Is Not Always Better: The Prevalence of Allergenic Ingredients in « Clean » Beauty Products. Dermatitis. 2022 May-Jun 01;33(3):215-219
8 Brumley C, Banks T, Arora P, Ophaug S. Are « clean » products safe for children? An analysis of contact allergens in « clean » children’s products from a popular retailer. Pediatr Dermatol. 2024 Jul-Aug;41(4):651-653
9 Genter MB. Commentary on JAMA Dermatology Editorial: « Natural Does Not Mean Safe-The Dirt on Clean Beauty Products ». Int J Toxicol. 2019 Nov/Dec;38(3_suppl):5S
10 Rubin CB, Brod B. Natural Does Not Mean Safe-The Dirt on Clean Beauty Products. JAMA Dermatol. 2019 Dec 1;155(12):1344-1345
11 McDonald JA, Llanos AAM, Morton T, Zota AR. The Environmental Injustice of Beauty Products: Toward Clean and Equitable Beauty. Am J Public Health. 2022 Jan;112(1):50-53
14 Liu Z, Graf K, Hub J, Kellermeier M. Effects of Cosmetic Emulsions on the Surface Properties of Mongolian Hair. ACS Omega. 2022 Mar 24;7(13):10910-10920
15 Gim H, Hong S, Park H, Im S, Kim JI. Synergistic/antagonistic antimicrobial effects of cosmetic ingredients in combination with 1,2-hexanediol. J Microorg Control. 2024;29(4):133-142

