Nos regards
La baronne d’Oberkirch, papotages charmants sur sujets cosmétiques

> 20 janvier 2018

La baronne d’Oberkirch, papotages charmants sur sujets cosmétiques C’est confortablement installée dans une bergère Louis XVI que l’on savoure le mieux les mémoires de la baronne d’Oberkirch (Le temps retrouvé - Mercure de France, 2010, 781 pages). Un peu de poudre sur les cheveux, de rouge aux joues, une mouche ici ou là savamment disposée sur le visage... tout est en place pour un retour vers le passé !

En 684 pages, notre chère baronne nous retrace une dizaine d’années (de 1770 à 1783) de la vie des puissants. Ce ne sont que grands-ducs et grandes-duchesses, princes et princesses, rois et reines... La baronne Henriette-Louise d’Oberkirch, Lanele pour les intimes, connaît beaucoup mieux les cours de châteaux que les cours de fermes. Son témoignage nous permet d’en savoir un peu plus sur les modes et usages au XVIIIe siècle, siècle fascinant s’il en est.

La baronne excelle dans l’art du portrait, dans l’art du bavardage et dans l’art de nous livrer les bonnes adresses.

Ce qu’elle nous partage de Marie-Antoinette est conforme à ce que l’on connaît de cette dernière. Lors de son arrivée à Strasbourg, en mai 1770, la jeune princesse apparaît aux yeux de Lanele dans toute la fraîcheur de ses quatorze ans. « Madame la dauphine était, à cette époque, grande et bien faite, quoique un peu mince. Elle n’a que très peu changée depuis ; c’est toujours le même visage allongé et régulier, ce nez aquilin bien que pointu du bout, ce front haut, ces yeux bleus et vifs. Sa bouche, très petite, semblait déjà légèrement dédaigneuse. Elle avait la lèvre autrichienne plus prononcée qu’aucun de ceux de son illustre maison. Rien ne peut donner une idée de l’éclat de son teint, mêlé, bien à la lettre, de lis et de roses. Ses cheveux, d’un blond cendré, n’avaient alors qu’un petit oeil de poudre. » Marie-Antoinette n’utilise alors, comme seul cosmétique, que sa jeunesse. Elle possède un teint superbe. De sa femme de chambre (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/journal-d-une-femme-de-chambre-ou-marie-antoinette-intime-340/) à son peintre de prédilection (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/souvenirs-poudres-de-madame-vigee-le-brun-370/), en passant par la baronne d’Oberkirch ou tel ou tel autre mémorialiste, tous sont unanimes et s’accordent pour évoquer ce teint à nul autre pareil.

Le portrait de la « duchesse de Mazarin, née Durfort de Duras, fille d’une Laporte-Mazarini, dernière héritière de cette famille et de ce titre » a le mérite de la précision généalogique. On savait que cette dame était bien charpentée et usait d’un corset pour éviter l’éparpillement de ses chairs (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/souvenirs-poudres-de-madame-vigee-le-brun-370/). On apprend, maintenant, que c’est l’une « des femmes les plus originales de ce siècle. » « Elle était belle, mais cette beauté ne lui a servi qu’à faire valoir celle des autres : grande, forte comme une figure de cariatide, elle semblait toujours embarrassée de sa taille et de sa tournure. Elle avait de l’esprit, une fortune immense, et dépensait l’un et l’autre pour se faire moquer d’elle. » On aimerait en savoir plus sur les excentricités de la belle duchesse ! Le goût est alors aux femmes opulentes. M. Rossel, conseiller de Montbéliard, est, en particulier, « grand admirateur de l’embonpoint chez le beau sexe. » Il est littéralement en « extase devant madame Salomon », une femme « prodigieusement grasse », marié à un homme « fort maigre ».

Le fils du prince régnant de Nassau-Sarrebruck nous est décrit sur un ton gentiment moqueur. Alors qu’il épouse encore enfant une jeune princesse, Maximilienne de Montbarrey, le jeune marié « ne voulut pas danser avec sa femme au bal ; il fallut lui promettre le fouet s’il continuait à crier comme une chouette, et lui donner au contraire un déluge d’avelines, de pistaches, de dragées de toutes sortes [...] »

Ce qui nous est rapporté de la duchesse Jules de Polignac n’est guère en sa faveur. Elle nous est dépeinte « Petite et mal faite », sans « aucune grâce », un visage « parfait », à l’exception de « son front trop brun et dont la forme est désagréable. » Tout ceci est racheté fort heureusement par « un sourire enchanteur ». Ouf…

En matière de mode, à Strasbourg comme à Versailles, les saisons sont rythmées par les goûts de la reine. Après tout, le trajet de Paris à Strasbourg réclamant une petite semaine de diligence (https://www.laposte.fr/chp/mediasPdf/PMarchand.pdf), cela permet de suivre, à distance respectueuse, les modes versaillaises ! Après le quesaco (orthographié le plus souvent : Quès aco) (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/rose-bertin-une-marketeuse-avant-la-lettre-362/), c’est le « pouf au sentiment » qui fait fureur chez les fashionistas. « C’était incroyable d’extravagance. Nous n’en voulûmes pas moins nous y conformer, et la princesse (il s’agit de Dorothée de Wurtemberg) fit l’espièglerie de porter tout un jour sur l’oreille une figure de femme tenant un trousseau de clefs, qu’elle assura être madame Hendel. Celle-ci se trouva très ressemblante et faillit en mourir de joie et d’orgueil. » En 1776, on s’arrache les « gants de peau de chien de danois » et on se déplace avec de véritables échafaudages sur la tête. « On portait alors des plumes sur la tête en matière d’édifice, cela ne seyait qu’aux grandes femmes ; les petites avaient ainsi le menton à moitié chemin des pieds. Les couleurs à la mode étaient d’abord celles que l’on nommait cheveux de la reine, c’est-à-dire gris cendré (on en déduit que le petit d’oeil de poudre de l’adolescence de la reine a fait place à une véritable aspersion de poudre qui transforme la blondeur naturelle en une couleur grise artificielle), puis un violet-brunâtre porté par sa majesté, et que le roi avait dit ressembler à une puce. Le nom lui en resta. On variait entre cuisse de puce, ventre de puce, dos de puce. »

La poudre est présente sur toutes les chevelures. Hommes, femmes et enfants passent entre les mains du valet de chambre-coiffeur. Lanele n’aime guère les enfants poudrés et vêtus comme des adultes. Lorsque la mode revient à une coupe de cheveux plus naturelle exempte de poudrage excessif, elle ne peut qu’applaudir des deux mains. « On cessa de leur saupoudrer la tête à blanc, comme on faisait autrefois. Ils étaient tout à fait défigurés, avec ces rouleaux pommadés, ces boucles et tout cet attirail. Rien n’était plus ridicule que ces petites créatures, avec une bourse, un chapeau sous le bras et l’épée au côté. » Chez les femmes, la poudre est toujours de mise. La poudre d’iris, de couleur orangée, donne à la plupart des femmes l’air de « rousses » !

Lanele se fait économiste à ses heures, prônant le caractère indispensable de l’industrie du luxe. « Otez le luxe à la France, à sa capitale surtout, et vous tuerez une grande partie de son commerce ; je dis plus, vous lui ôterez une grande partie de sa suprématie en Europe. »

Elle se fait, parfois, également philosophe, ironisant sur le singe de la princesse de Chimay, un certain Almanzor, qui réussit un maquillage surprenant lors d’une razzia dans les affaires de toilette de sa maîtresse. Libéré de sa chaîne, Almanzor s’en donne à coeur joie au beau milieu des produits de beauté. « Ce fut un massacre de boîtes de houppes à poudre, de peignes et d’épingles à friser. Il ouvrit tout, répandit toutes les essences, mais après avoir eu soin de s’en couvrir. Il se roula après dans la poudre, se regarda au miroir, apparemment, et, satisfait de cette transformation, il la rendit complète en s’appliquant du rouge et des mouches, ainsi qu’il l’avait vu faire à sa maîtresse, seulement il se mit le rouge sur le nez et la mouche au milieu du front. » C’est dans cet attirail, un pouf sur la tête, qu’il fit sensation au milieu du souper organisé par la dame d’honneur de la reine...

Elle nous démontre par A plus B que la condition du paysan est bien meilleure que celle du prince. Il n’en est que de comparer les mines des uns et des autres à quatre heures du matin pour s’en convaincre. « Le retour d’une fête n’est pas un beau spectacle et peut inspirer bien des réflexions philosophiques à qui veut en prendre la peine. » Les « mines fatiguées » (« le rouge était tombé de nos joues, la poudre de nos cheveux ») des nobles revenant de festoyer à Versailles s’opposent aux « visages calmes et satisfaits » « des paysans se livrant à leur travail quotidien » !

Lanele nous livre pêle-mêle quelques recettes. Pour traiter un rhume, une « tisane de réglisse » s’impose. Pour éviter de ressembler à une « écumoire », après une vilaine petite vérole, il faut tout l’amour dévoué d’une demoiselle Cramm... Pour redonner vie à une perle (celles-ci vont « certainement mieux à la peau et au teint que les diamants »), « porter la malade sur soi nuit et jour. » Pour avoir belle allure, le corset est de mise. « C’est une erreur de condamner les corsets qui ne sont dangereux que trop serrés [...] ».

La baronne ne boude pas noter les bons mots qui se chuchotent dans les salons. Madame Blot est à la pointe de la mode. Elle « s’habille toujours comme le lendemain. » « Monsieur le Comte d’Artois, ayant eu une indigestion de biscuit de Savoie, a pris du Thé. » On traduira par : Monsieur le Comte d’Artois s’est lassé de sa femme légitime (Marie-Thérèse de Savoie) et a pris maîtresse, une certaine Mademoiselle Duthé ! Elle compare, enfin, les Hollandaises à des pots de crèmes bien fraîches. « Ce n’est pas du sang mais du lait qui coule dans les veines de ces femmes ; elles ressemblent à un pot de bonne crème bien blanche, dans un récipient brillant et bien frotté... »

Elle se prend parfois pour Saint-Simon. C’est ainsi que le duc de Penthièvre, connu pour son esprit maniaque est défini comme étant « dérangé à force d’arrangement ».

Un dernier mot...Si vous souhaitez vous procurer un fard rouge qui vous transportera illico au XVIIe ou au XVIIIe siècle, suivez le conseil de la baronne... C’est « Chez Mademoiselle Martin, au Temple » qu’il faut aller. « Madame la princesse de Montbéliard en faisait prendre de quoi farder toute sa cour. Mademoiselle Martin avait le bout du pavé pour le rouge : brevetée de la reine et de toutes les royautés féminines de l’Europe, c’était une vraie puissance. Son rouge a du reste une supériorité incontestable sur tous les autres, on le paye en conséquence. Le moindre pot coûte un louis, et pour en avoir un qui sorte de l’ordinaire, il faut mettre soixante à quatre-vingt livres. Elle a la permission d’en faire faire exprès à Sèvres pour elle. Ceux-là elle les envoie aux reines ; à peine une duchesse en obtient-elle par hasard. Nous nous amusâmes fort de son importance. » Le succès rend ces dames arrogantes... Nous ne vous promettons pas que l’adresse soit toujours d’actualité, mais cela ne coûte rien d’essayer !

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, qui s'est rappelé, qu'un jour, madame d'Oberkirch avait eu l'idée de se présenter en public avec des fleurs naturelles fixées sur la tête à l'aide d'un ingénieux dispositif !






Retour aux regards