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Enquête discrète sur la Nana d’Emile Zola

> 16 février 2019

Enquête discrète sur la Nana d’Emile Zola

Nana,1 une actrice sans talent et pensionnaire, lorsqu’il le faut bien, de la Tricon, une mère maquerelle sordide, sait mener son monde à la houppette. Le banquier Steiner, le marquis de Chouard, le comte Muffat de Beuville, Paul Daguenet, les deux frères Hugon, Georges et Philippe et bien d’autres encore partagent les faveurs de cette « blonde grasse », qui couvre ses amants de poudre de riz lesquels deviennent « blancs de s’être frottés à Nana. » Il y a aussi Gaga, une femme sur le retour (« seule Gaga en montrait peut-être un peu trop, d’autant plus qu’à son âge elle aurait mieux fait de n’en pas montrer du tout »), Tatan Néné, Simonne, Maria Blond... La plus ensorceleuse de toutes, c’est pourtant bien Nana. Aux côtés du vieux marquis de Chouard qui se plaît à trainer dans les loges des actrices et sait, mieux que quiconque, utiliser la « patte de lièvre », ce gros pinceau qui permet d’appliquer la poudre de riz et étaler, comme il faut, le « blanc gras », Emile Zola se promène dans les coulisses d’un théâtre parisien, se heurte aux cuvettes savonneuses, respire des effluves de fauves, admire le geste sûr de celle qui se maquille avant d’entrer en scène. Les 3 coups vont bientôt retentir... Laissons-nous envoûter par cette diablesse de Nana et consultons le rapport de police consacré à la célèbre cocotte.

Fiche anthropométrique

Nana est une « jeune femme », « très grande, très forte pour ses 18 ans ». Ses longs cheveux blonds tirant sur le roux se déroulent jusqu’à ses reins, formant autour d’elle « comme une toison de bête ». Ses yeux sont d’un bleu très clair. Nana, c’est un « CORPS ». On ne sait rien des traits de son visage, mais on écarquille les yeux devant ses « épaules rondes », sa « gorge d’amazone », le « balancement voluptueux » de ses hanches, les « poils d’or » qui ornent ses aisselles. Les hommes en restent baba ! Et pas seulement les hommes d’ailleurs… les femmes aussi (parlez-en à la Satin !) et même… Nana elle-même. Elle a la « passion de son corps » et use de tout un arsenal cosmétique pour entretenir la douceur de sa peau et conserver l’amour de la Satin.

Signe particulier

De son visage, on ne nous apprend pas grand chose, si ce n’est qu’elle possède un grain de beauté (« un signe ») sur la joue gauche, près de la bouche. La sévère comtesse Sabine de Muffat possède le même signe particulier. Au nouveau du naevus, émergent des poils bruns pour Sabine et blonds pour Nana. Ces deux femmes ont une « vague ressemblance dans le menton et dans la bouche »... Le champagne convient à son teint de « blonde grasse ». Il la fait « toute rose, la bouche humide, les yeux luisants ».

Métier

Actrice. Nana chante pourtant « comme une seringue » ; sa « voix vinaigrée»  irrite les oreilles sensibles.

 

Emploi du temps

Nana est un animal qui vit la nuit. Son lever est tardif. Le réveil ne sonne jamais avant 10 heures. Son coiffeur, Francis, ne vient la coiffer qu’à 11 heures. Il se contente de réaliser une coiffure simple, commode à vivre. A 17h30, il se pointe à nouveau chez la belle actrice et a la mission de réaliser la coiffure de soirée. Il est aux petits soins pour Nana et lui apporte, contre rétributions tout de même, des pralines ou de la pommade.

Pièce préférée

Il ne s’agit pas là d’indiquer les goûts théâtraux de notre piètre actrice, mais de rappeler que la pièce de l’appartement ou de la maison qui convient le mieux à Nana est le cabinet de toilette. C’est « la pièce la plus élégante » du domicile. Une grande toilette en marbre, une psyché marquetée, une chaise longue et des fauteuils de satin bleu constituent l’ameublement de cette pièce de vie. C’est là que sont stockés tous les bouquets qui témoignent du succès fou remporté par la jeune femme. L’odeur des fleurs se mêlent à l’odeur des cosmétiques et à celle du patchouli (« quelques brins de patchouli sec, brisés menus au fond d’une coupe ») ; un vertige prend le visiteur qui s’est égaré dans cet antre. Toutes les pièces de l’appartement servent à « stocker » des visiteurs... La fidèle Zoé qui sent intuitivement que sa maîtresse vaut de l’or veille à ce que ces messieurs ne se croisent pas ! A chacun son placard ! Lorsque Nana sera officiellement la maîtresse de Steiner et du comte de Muffat, elle se met à rêver de respectabilité. Un léger parfum de violettes remplace alors le lourd parfum de patchouli.

Caractéristiques de sa loge au théâtre

Pour y accéder, il faut avoir le cœur bien accroché, car ce qui parvient immédiatement aux narines, c’est une odeur mêlée de gaz, de colle ayant servi pour les décors, de saleté nichée dans les coins sombres, « de dessous douteux des figurantes », « d’aigreurs d’eaux de toilette, de parfums de savons », « d’empoisonnement des haleines »... Les « senteurs de femmes » se combinent aux « muscs des fards » et à la « rudesse fauve » des chevelures trop parfumées. La loge apparaît comme un havre de paix dans ce méli-mélo de fragrances. « Une grande psyché faisait face à une toilette de marbre blanc, garnie d’une débandade de flacons et de boîtes de cristal, pour les huiles, les essences et les poudres. » Toute une série de « petits outils en ivoire », des éponges humides pour la toilette, une cuvette pleine d’eau savonneuse renseignent sur le soin pris par Nana pour conserver de belles mains et rester toujours propre.

Compte-rendu d’une séance de maquillage avant d’entrer en scène

A ce moment précis, Nana prend soin de se maquiller le visage et les bras. La gestuelle est immuable : pose d’un cold-cream au doigt, maquillage avec du « blanc gras », à l’aide d’un « coin de serviette », application de la poudre de riz avec une patte de lièvre (sur les bras et le visage à l’exception des « pommettes »), dépôt d’un fard à joue rouge au doigt, en partant de l’espace situé sous les yeux et en glissant jusqu’à la tempe, embellissement du regard avec un trait de mascara appliqué au pinceau (« Elle avait trempé le pinceau dans un pot de noir ; puis le nez sur la glace, fermant l’œil gauche, elle le passa délicatement entre les cils. »). Le dessin de la bouche se fait au doigt avec un rouge à lèvres qui envoie du lourd ! (« Elle ajouta, avec le doigt, deux larges traits de carmin sur ses lèvres. ») Après le spectacle, retour dans la loge et opération « démaquillage ». « C’était la bousculade de la fin, le grand nettoyage du blanc et du rouge, la toilette de ville reprise au milieu d’un nuage de poudre de riz. » On se savonne, on se frictionne à l’eau de lavande. On fait peau neuve, avant de retrouver la vraie vie. La propreté est l’idée fixe de Nana qui passe des heures et des heures à sa toilette. Tel un bon petit soldat, Nana est toujours prête pour l’inspection. Elle garde en permanence « le souci de sa beauté, un soin continuel de se visiter, de se laver, de se parfumer, partout, avec l’orgueil de pouvoir se mettre nue, à chaque instant et devant n’importe qui, sans avoir à rougir. »

Episode Fontan

Ce sinistre individu est un acteur de théâtre qui vit un temps aux crochets de la belle Nana. Celle-ci semble amoureuse et se laisse battre comme plâtre. « Nana, à force d’être battue » prend une « souplesse de linge fin ». Elle devient « délicate de peau, rose et blanche de teint. » Elle embellit à vue d’œil.

Circonstance de la tentative de suicide de Georges Hugon

Nana ne possède pour toute arme qu’une « paire de ciseaux très pointus » dont elle se sert pour « éplucher sa personne, se rognant des peaux, se coupant des poils » C’est avec cet outil que Georges tente de mettre fin à ses jours lorsqu’il constate que, décidément, il ne possède pas l’exclusivité du cœur de sa belle amie.

Le rapport de police est très clair. L’on sait tous les détails intimes de la vie de Nana... Nana ne deviendra jamais une vieille dame respectable, allant à la messe le dimanche et œuvrant pour les indigents. La fin de Nana tient en 6 lettres. C’est la vérole et personne d’autre qui a eu la peau de celle qui fit enrager plus d’une fois, des comtes, des marquis ou des jeunes hommes au cœur tendre…

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, qui nous fait pénétrer, discrètement, dans l'intimité cosmétique de Nana !

Bibliographie

1 Zola E., Nana, Le livre de poche, 1954, 440 pages






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