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Emma Bovary, une accro aux cosmétiques

> 15 octobre 2017

Emma Bovary, une accro aux cosmétiques Emma Bovary est un personnage de la littérature bien connu du public qui connaît par cœur la formule attribuée à Flaubert : « Madame Bovary, c’est moi. » Yvan Leclerc vient bousculer nos certitudes en démontrant, preuves à l’appui, que cette jolie formule n’a pas été écrite par l’écrivain lui-même, mais retranscrite par René Descharmes, qui tenait l’information d’une personne qui avait connu Amélie Bosquet, qui elle-même avait entendu l’écrivain émettre cet avis (http://flaubert.univ-rouen.fr/ressources/mb_cestmoi.php). Cela fait beaucoup d’incertitudes pour une citation.

Pour notre part, nous ne nous mêlerons pas de démêler la part de Gustave Flaubert dans ce personnage féminin ; nous nous concentrerons, en revanche, sur le domaine qui nous est cher, celui des cosmétiques. S’il n’est pas Emma Bovary, Gustave Flaubert n’en connaît pas moins toutes les recettes cosmétiques qui plaisent aux femmes de son époque.

Emma Bovary aime les cosmétiques ; elle y est même accro, à certaines périodes de sa vie. Elle les utilise pour elle-même ; elle les apprécie chez les autres.

Autour d’Emma, les hommes portent moustaches, barbe et/ou favoris, mode oblige. Charles, son mari, laisse pousser ses favoris. Alors que son premier mariage a été un échec (Héloïse est « laide, sèche comme un cotret, et bourgeonnée comme un printemps. » et son tempérament n’est pas des plus doux. Elle déteste sa belle-mère : « [...] comme deux couteaux, elles étaient à le scarifier par leurs réflexions et leurs observations. »), le veuvage lui réussit très bien (« [...] il se trouvait la figure plus agréable en brossant ses favoris devant son miroir. »). Et c’est tout naturellement que Charles va porter son choix sur Emma, une jeune fille qu’il admire depuis qu’une fracture de la jambe (celle du père d’Emma) les a mis en relation ! Cependant, la lune de miel ne durera pas longtemps. Très vite, la jeune fille se rend compte que « la conversation de Charles était plate comme un trottoir. » Ce n’est pas comme Bovary père qui, ancien aide-chirurgien-major, a belle prestance. « Bel homme, hâbleur, faisant sonner haut ses éperons, portant des favoris rejoints aux moustaches […]. », il ne déteste pas conter fleurette à sa belle-fille en lui pinçant la taille. Léon et Rodolphe, ses deux amants successifs, s’inscriront également dans la catégorie des séducteurs à moustache.

Le tableau dressé par Gustave Flaubert pour dépeindre l’ambiance du mariage d’Emma et de Charles est loin d’être idyllique. « Tout le monde était tondu à neuf, les oreilles s’écartaient des têtes, on était rasé de près, quelques-uns même qui s’étaient levés dès avant l’aube, n’ayant pas vu clair à se faire la barbe, avaient des balafres en diagonale sous le nez, ou le long des mâchoires, des pelures d’épiderme larges comme des écus de trois francs, et qu’avait enflammées le grand air pendant la route, ce qui marbrait un peu de plaques roses toutes ces grosses faces blanches épanouies. » C’est une noce paysanne. Les invités sont bien loin de ressembler à ceux qu’Emma côtoiera plus tard, lors d’un bal chez un marquis. « Ils arborent le teint de la richesse, ce teint blanc que rehaussent la pâleur des porcelaines, les moires du satin, le vernis des beaux meubles, et qu’entretient dans sa santé un régime discret de nourritures exquises. »

Emma porte un soin tout particulier à ses ongles. « Charles fut surpris de la blancheur de ses ongles. Ils étaient brillants, fins du bout, plus nettoyés que les ivoires de Dieppe, et taillés en amande. » Pour obtenir ce résultat, Emma utilise du jus de citron. « […] elle dépense en un mois pour quatorze francs de citrons à se nettoyer les ongles […] » Cette information est précieuse et nous permet de nous rendre compte de la dépense occasionnée. Celle-ci est considérable. Elle correspond, en effet, à environ sept jours de salaire d’un ouvrier agricole en Normandie (Chanut J-M., Heffer J., Mairesse J. Postel-Vinay G. Les disparités de salaire en France au XIXe siècle, Histoire & Mesure, 1995, 10, 3, 381-409), région où se déroule l’histoire. On l’a compris, Emma apprécie les ongles bien entretenus et ne manque pas de remarquer les ongles de Monsieur Léon « qui étaient plus longs qu’on ne les portait à Yonville. C’était une des grandes occupations du clerc que de les entretenir ; et il gardait, à cet usage, un canif tout particulier dans son écritoire. » Ce Léon est un jeune homme soigneux de sa personne, qui fait très attention à son apparence, mais ne peut cependant être comparé aux marquis et aux vicomtes entraperçus lors d’une soirée fastueuse. Léon « [...] répandit dans son mouchoir tout ce qu’il possédait de senteurs, puis, s’étant fait friser, se défrisa, pour donner à sa chevelure plus d’élégance naturelle. »

C’est en particulier pour Rodolphe qu’Emma va multiplier les soins cosmétiques. « C’était pour lui qu’elle limait les ongles avec un soin de ciseleur, et qu’il n’y avait jamais assez de cold cream sur sa peau, ni de patchouli dans ses mouchoirs. » Le cold cream ou cérat cosmétique, inventé par Claude Galien dans l’Antiquité, a alors été remis à l’honneur et rebaptisé sous un nom commercial vendeur par des parfumeurs anglais doués pour le commerce. Les coquettes appliquent ce mélange très simple de corps gras (cire d’abeille et huile végétale) et d’eau florale sur leur peau, afin de protéger celle-ci des intempéries et de conserver en permanence une peau bien hydratée (https://theconversation.com/cold-cream-que-contient-ce-cosmetique-a-succes-60339). Emma, qui applique le cold cream, en couche épaisse, aura immanquablement la peau douce. Elle évitera ainsi de ressembler à ces femmes dont le visage « était plus plissé de rides qu’une pomme de reinette flétrie ».

Le mascara est un cosmétique très inutile pour l’héroïne de Flaubert. Emma « possède de beaux cils qui donnent l’illusion d’yeux noirs alors qu’ils sont bruns. »

Son teint est bien blanc. Les produits de protection solaire ne sont pas encore inventés. La seule solution pour conserver un teint pâle est de se protéger à l’aide d’un accessoire alors très en vogue. « L’ombrelle, de soie gorge-de-pigeon, que traversait le soleil, éclairait de reflets mobiles la peau blanche de sa figure. » Emma se protège soigneusement des coups de soleil et du hâle et ne ressemble en rien aux paysannes qui se pressent aux Comices (celles-ci « un peu hâlées par le soleil, avaient la couleur du cidre doux. »). Emma prend grand soin de sa peau et réalise certainement des masques qui lui permettent de conserver « les pores égaux ».
Sa taille est forcément fine, si l’on en croit les succès qu’elle rencontre. Pour autant, Emma n’est pas satisfaite de son apparence et boit du « vinaigre pour se faire maigrir. » Le pharmacien Homais qui s’y connaît en diagnostic médical et plus généralement en pratique illégale de la médecine, la classe péremptoirement dans la catégorie des « vraies sensitives ».
Sa « chevelure entière qui descendait jusqu’aux jarrets [...] » est d’un noir profond. Afin de faire briller ses cheveux, elle les brosse longuement et les enduit vraisemblablement d’une huile qui leur donne « un éclat bleu ».

Emma raffole du parfum (« La bouffée subtile du parfum [...] se répandait sur son âme. »). Chez le marquis d’Andervilliers, Emma est enivrée par un « air chaud, mélange du parfum des fleurs et du beau linge, du fumet des viandes et de l’odeur des truffes. ». Elle se parfume subtilement au point que l’on pouvait croire que c’était « sa peau qui parfumait sa chemise » et non l’inverse. C’est une femme « sentant frais ». Il est donc logique d’apprendre qu’elle conserve chez elle une grande provision d’eau de Cologne (Monsieur Bovary père « usa, pour parfumer ses foulards, toute la provision d’eau de Cologne qu’avait sa bru. »), ce parfum frais renfermant des essences de mélisse, de romarin, d’iris, de lavande et d’hespéridés, créé au XVIIe siècle par des parfumeurs italiens et remis à l’honneur en 1853 par Pierre-François-Pascal Guerlain à l’intention de l’impératrice Eugénie (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/l-eau-de-cologne-d-ici-ou-d-ailleurs-175/). Emma est un parfum à elle seule. Lorsqu’Emma court rejoindre son amant, Rodolphe, le matin, elle lui arrive « toute essoufflée, les joues roses, exhalant de toute sa personne un frais parfum de sève, de verdure et de grand air. »

Elle aime à observer tout ce qui traduit le luxe des personnes bien nées. Leurs cheveux sont « lustrés par des pommades plus fines », les hommes laissent derrière eux un sillage de « verveine et de tabac ». Leur barbe est parfumée et exhale « une odeur de vanille et de citron ».
Emma et ses « rêves trop hauts » pour « une maison trop étroite » s’est trompée d’époque. Sa place est au XXIe siècle dans une société cosmétique et pourquoi pas en tant que « nez » dans l’industrie du parfum. N’a-t-elle pas réussi à convertir Charles Bovary à l’emploi des cosmétiques ? Après la mort de sa femme, Charles cherche enfin à lui plaire en adoptant ses goûts et « prédilections ». « Il mettait du cosmétique à ses moustaches ».

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard ! Seul un poète et plasticien a la faculté de faire se rencontrer Galien et Emma Bovary !






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