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Déchéance cosmétique d’une vieille cocotte…

> 03 septembre 2023

Déchéance cosmétique d’une vieille cocotte…

Retour de Chéri.1 Marié en 1913, mobilisé, gazé, Fred dépérit en 1919. Sept ans d’un mariage qui ne bat que d’une aile ! Et une femme, Edmée, qui a pris goût à l’indépendance. Désormais, la frêle et fade Edmée a pris les rênes du foyer… Rien ne les lui fera lâcher ! Et puis, la vieille maîtresse adorée se laisse aussi couler, oubliant tous les gestes cosmétiques du passé ! De quoi déprimer dans les grandes largeurs !

Fred, des ongles douteux

Fred était, on l’a dit,2 un jeune coquet, qui prenait grand soin de lui. Pourtant, en 1919, la guerre est passée par là. Désormais, Fred se douche par habitude et se parfume « distraitement ». Il oublie parfois de se laver les mains et de se récurer les ongles (« les nobles mains douteuses, les ongles que le savon n’avait pas purifiés depuis la veille. »).

Parfois, Fred se balade nu dans l’appartement, devant Edmée. « Il passait et repassait devant elle, offert, blanc, entraînant sa zone de parfum, et déjà hors de portée. » Cette attitude étrange étonne son épouse, qui n’arrive plus à comprendre son mari. La guerre a, semble-t-il, ravagé son cerveau. Edmée s’étonne : « Il a de ces mots… de ces mots… des mots de gazé. »

Fred se talque toujours le corps après le rasage, après le bain, affichant sur son torse « argenté, ça et là, des plaques de talc. » Edmée le compare, alors malicieusement, à un « gâteau mal sucré » !

Fred bat la campagne, souffrant d’oisiveté. C’est l’été… Sa peau prend, rapidement, une belle couleur ambrée. « Chéri rentrait le soir, courtois, distrait, le dessus des mains et le bas du visage au brou de noix. »

Fred fréquente les bars, rentre tard, alterne « bain chaud » et « douche froide », pour conserver un peu d’estime de soi. Et de temps en temps, comme un retour de coquetterie, la réalisation d’un bain tiède dont une huile essentielle est venue troubler la surface, distillant un suave « parfum laiteux ». « Rassuré par l’eau laiteuse qu’une essence troublait », Fred se laisse porter par ses souvenirs, redevenant le petit enfant astiqué par sa Nounoune !

Edmée, une main parfumée au phénolsalyl

Edmée est une femme volontaire, qui travaille dans un hôpital militaire, et qui trompe son mari avec le médecin-chef, le Dr Arnaud ! « Elle rougit de sensualité et promit ce parfum, ces ombres mauves à l’homme roux, adroit et condescendant, qu’elle allait retrouver dans une heure. » A l’hôpital, Edmée glisse sa main parfumée au « phénolsalyl » dans la « grosse main au coaltar » du médecin-chef.

La guerre a agi comme un révélateur, transformant le négatif en positif ! Edmée est désormais une « jeune femme vêtue de blanc », au visage soigneusement poudré.

Léa, une main désespérée

Fred est bien retourné un peu chez Léa, mais le cœur n’y est plus… L’ambiance a changé ! La bonbonnière du passé a laissé place à un appartement plus sobre. « Aucun blond parfum n’errait, et quelque résine banale grésillait dans un brûle-parfums électrique » !

Léa se laisse aller. Plus de teinture, mais des cheveux gris, coupés courts. Un teint « rouge, d’un rouge un peu blet », sans aucun gramme de poudre de riz. Un nez « vernissé, vermeil de couperose ». Une bouche pleine d’or ! Plus de « masseuse », payée pour ôter, quotidiennement, « les poils des mollets, à la pince, un à un » !

Fred en est tout retourné. Lui qui aimerait lui crier : « […] reprends ton long corset », « ton parfum de prairie » ! Comment Léa peut-elle abdiquer toute envie de séduction, après le passé galant qui fut son quotidien ? « Elle ment ! Elle veut me faire croire que c’est commode et même agréable, de devenir une vieille femme… A d’autres ! A d’autres elle peut raconter les bobards de la bonne vie et du bistrot à cuisine régionale, mais à moi ! A moi qui suis né dans les belles de 50 ans, les massages électriques et les pommades fondantes ! A moi qui les ai vues, toutes, mes fées maquillées, combattre pour une ride, s’entredévorer pour un gigolo ! »

Fred se souvient de tout… du corset savamment lacé, de la « nuance de sa poudre de riz », du cold cream « massé sur le cou », du « morceau de glace noué dans un mouchoir », promené sur le visage afin de conserver un teint frais.

Et désormais, plus de frais minois… mais une trogne !

Une bonne grosse trogne et l’abdication de toute sensualité. Léa a bradé tous ses colifichets, donnant à la « Copine », l’un de ses jolis réticules. « Qu’est-ce que tu veux que je fiche de ces outils à glace et à poudre avec ma figure de gros gendarme ? »

Valérie Cheniaguine, la main tendue d’une amie

Valérie, l’amie de Léa, est, quant à elle, encore tout à fait présentable, malgré ses 60 ans bien sonnés. Son teint est « rehaussé à l’ancienne mode d’une poudre blanche en couche égale sur les joues, et sur les lèvres d’un rouge presque noir, onctueux. »

Charlotte, une main qui commande !

Très flamboyante, cette vieille dame, à la courte « chevelure rouge sombre » !

La mère de Fred fait des affaires avec Edmée. Les deux femmes s’en donnent à cœur joie pour boursicoter et se lancer dans des affaires juteuses. Sans complexe, Charlotte décide ainsi de ressusciter « les thermes de Passy », en mettant en valeur toutes les propriétés de cette bonne eau thermale. Ces eaux, « extrêmement actives », vont faire la richesse des deux femmes - c’est du moins ce qu’elles espèrent - et provoquer « la ruine d’Uriage, l’effondrement du Mont-Dore » ! Pour réaliser cet exploit, Charlotte s’est acoquinée avec… « 27 médecins suisses ».

Desmond, une main compatissante

Desmond, l’ami d’autrefois, a monté une boîte de nuit. Cet ex-gigolo, reconverti en chef d’entreprise, aime toujours autant les bains. « Il se baignait dans du zinc émaillé, au long d’une frise de plantes fluviales en céramique, et le vieux chauffe-bain ronflait comme un bouledogue hors d’âge. » Toujours prêt à aider, ce bon Desmond !

Camille de la Berche, une main qui mendie

Camille est une vieille courtisane avec laquelle Fred réalise quelques escapades à la campagne. Rien de bien affriolant, lorsque l’on connait le délabrement de cette antiquité. Des « joues blanches », avec des « reflets roses », « distribués comme les touches de poudre rouge qui veloutent un visage de théâtre. » !

La vieille femme, ravie de sortir de sa solitude, resterait bien dormir à la campagne… Il lui faut si peu de choses en matière de cosmétiques ! « Moi, le temps d’acheter un savon et une brosse à dents » ! Mais Fred résiste. Plus question de découcher !

Et une écharpe bleue

Pendant la guerre, Fred a souvent pressé contre son cœur une « longue écharpe de laine douce », « bleue comme un regard », tout imprégnée du « très vague parfum » qui lui rappelle les années-bonheur ! Ce parfum « gourmand » est celui de sa vieille maîtresse Léa. Fred aime se souvenir des gestes de parfum de sa vieille amante. Elle « vaporisait sur elle » le parfum « qu’elle écrasait tout mouillé dans ses grandes mains. »

Et la rencontre de la « Copine »... dans un bar 

La Copine est là, qui boit une menthe à l’eau, à « odeur de dentifrice ». Une femme qui peut se résumer en 3 mots : « du fard, des rides, du kohol » ! Et puis, aussi, une « chevelure teinte d’un noir vert ». Et une odeur d’eau de Cologne, qui imprègne la peau et le reste (sa chambre à coucher sent « le vieux garçon et l’eau de Cologne »).

L’avantage de la Copine, c’est qu’elle a bien connu Léa. Elle en parle à profusion et peut même montrer à Fred tout plein de photos du bon vieux temps. Elle lui rappelle également le luxe inouï dont s’entourait Léa au temps de sa splendeur. Elle avait, dit-on, fait broder son chiffre sur toute sa lingerie à l’aide de ses cheveux blonds.

Et puis, chez la Copine, Fred retrouve les réflexes du passé. Le corps enveloppé dans un kimono japonais, il se laisse aller au luxe d’une toilette pratiquée avec des « savons fins » ! Il se laisse également séduire par des soins de manucurie, un modelage des mains le faisant entrer dans un « inestimable repos » !

Et l’apologie du DIY

Fred se souvient de tous les conseils cosmétiques prodigués par les cocottes qu’il a croisées. « Si tu veux du lait de concombres où il y ait du vrai concombre, fabrique-le toi-même ! »

Et une chute terrible

Pour Fred, la seule issue à cette vie sordide est le suicide. Edmée, qui lui demande le programme de la journée, se voit répondre : je vais faire une « chose très grave », « Je vais me faire couper les cheveux » ! En réalité, Fred a tout préparé pour en finir…

La fin de Chéri, en bref

Il n’est pas franchement rigolo ce roman de Colette, qui met en scène des personnages désespérés et désespérants. Seul moment de douceur : les instants cosmétiques. Un bain, qui rappelle les parfums de l’enfance. Un modelage des mains, qui apporte de l’apaisement. Elle ne serait pas un peu socio-esthéticienne, par hasard, notre chère Colette ?

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, pour illustrer Colette un nouvelle fois !

Bibliographie

1 Colette, La fin de Chéri, GF Flammarion, 2023, 189 pages

2 Avec le chéri de Colette, on croule sous les cosmétiques ! | Regard sur les cosmétiques (regard-sur-les-cosmetiques.fr)

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