Nos regards
Déboires cosmétiques d’une petite coquette au pays de la comtesse de Ségur !

> 18 mars 2018

Déboires cosmétiques d’une petite coquette au pays de la comtesse de Ségur ! Dans « Les malheurs de Sophie » (1858), la comtesse de Ségur se plaît à conter les mésaventures d’une petite fille dont les idées farfelues tournent souvent au drame... Aucun animal ne résiste à Sophie qui, en toute naïveté, leur inflige les pires supplices. Les petits poissons et l’abeille sont découpés en morceaux, le poulet noir, laissé imprudemment, en pâture à un vautour, l’écureuil chassé du haut du toit à coups de balle, l’âne piqué au vif à l’aide d’un éperon fait maison et la tortue baignée contre sa volonté ! Rien ne résiste à cette petite furie... qui n’est pas une inconnue pour la narratrice, une certaine Sophie Rostopchine (« Voici des histoires vraies d’une petite fille que grand-mère a beaucoup connue dans son enfance [...] »). Morsures (« elle enveloppa le doigt de Sophie de quelques feuilles de laitue et d’un petit chiffon »), piqûres, chutes et écorchures sont le lot quotidien du petit diablotin... et du bon petit Paul, son cousin (« Mme d’Aubert emmena Paul pour mettre sur ses écorchures de la pommade de concombre. »)

Chez la comtesse de Ségur les enfants obéissants (ou non) doivent se soumettre à des règles d’hygiène strictes. Avant de passer à table, une toilette sommaire est réalisée (« [...] mais l’heure du dîner approchait, il fallait se laver les mains, se peigner [...] »).

Sophie n’en fait généralement qu’à sa tête et laisse fondre sa poupée de cire au soleil. La cire d’abeille est alors utilisée aussi bien pour confectionner des jouets pour enfants que pour mettre au point des cérats médicamenteux ou cosmétiques (https://theconversation.com/cold-cream-que-contient-ce-cosmetique-a-succes-60339). Ces cérats trouvent de nombreuses applications dans la vie courante, permettant de traiter les blessures des uns et des autres... Le poulet noir malmené par sa mère est ainsi traité avec amour par Sophie qui ne boude pas son plaisir à jouer les vétérinaires (« Sophie n’était certainement pas contente de voir des blessures au poulet, mais elle était enchantée d’avoir à y mettre du cérat ; elle courut donc en avant de sa maman, montra à sa bonne le poulet, demanda du cérat et lui en mit des paquets sur chaque place qui saignait. »). « Au bout de trois jours les plaies du poulet furent guéries, et il se promenait devant le perron du jardin. »

Sophie est une petite fille coquette, mais sa mère, Mme de Réan, s’oppose fortement à ce désir d’enfant. La théorie maternelle est simple : il faut endurcir le corps et l’esprit. De ce fait, Sophie est « toujours très mal habillée » et ses cheveux « sont coupés court comme ceux d’un garçon ». Afin d’obtenir de jolies boucles comme celles qu’arbore son amie Camille de Fleurville, Sophie « met la tête sous la gouttière » afin de mouiller ses cheveux. Le résultat est désastreux et M. de Réan de se lamenter : « Ce que c’est que d’être coquette ! On veut se rendre jolie et l’on se rend affreuse. » Un autre jour, Sophie réalise une nouvelle expérience esthétique. (« Une autre chose que Sophie désirait beaucoup c’était d’avoir des sourcils très épais. ») Afin d’épaissir ses sourcils, Sophie décide de « les couper aussi court que possible ». Le résultat attendu est désastreux. Tout le monde se moque de sa « figure toute drôle ». « Toutes les personnes qui la voyaient riaient aux éclats et lui conseillaient de dessiner avec du charbon la place des sourcils. » Bien avant que Maybel n’ait mélangé du charbon et de la vaseline pour reconstruire ses cils et sourcils détruits par le feu (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/le-mascara-entre-savon-et-emulsion-son-coeur-balance-124/), l’idée de dessiner ou d’épaissir les sourcils à l’aide d’un cosmétique a germé dans l’esprit des coquettes et des fabricants de cosmétiques. On sait, en effet, que le charbon (ou noir de fumée) était utilisé traditionnellement à ces fins déjà durant l’Antiquité !

Malgré tous ses défauts - Sophie est coléreuse, gourmande, désobéissante - on ne peut s’empêcher d’apprécier cette petite fille à la « grosse figure bien fraîche, bien gaie » qui aimait « à être bien mise et à être trouvée jolie. »
Avec Sophie, l’on savourera avec délice les promenades à dos d’âne, les goûters à la ferme (une crème épaisse excellente mariée à de grandes tranches de pain bis) entre amies dans de belles dînettes, les jeux simples (transformer des glands en paniers, en sabots, en bateaux...)... on évitera, soigneusement, en revanche, de suivre ses conseils esthétiques !

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour le grain de fantaisie qui illustre si bien notre propos !






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