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Agatha Christie par Agatha Christie

> 19 août 2018

Agatha Christie par Agatha Christie Dans son autobiographie (Une autobiographie, Editions Le masque, 2006, 670 pages), Agatha Christie (1890 – 1976) nous dépeint son enfance et sa jeunesse avec force détails, en évoquant les lieux, les amis… sans jamais préciser de dates. Bien sûr, on retrouve les deux grands repères que sont la Grande Guerre et la Seconde Guerre mondiale, mais ce sont les seuls éléments qui nous permettent de situer les événements dans le temps.

Agatha Miller vit une enfance heureuse, et même très heureuse, entourée des siens, dans une belle propriété, Asfield, à Torquay. Evidemment, de temps en temps, elle est visitée, dans ses cauchemars, par un certain « gun man », « un français en uniforme gris-bleu, avec ses cheveux poudrés rassemblés en queue de cheval et son tricorne », mais celui-ci est vite mis en déroute par une nurse compatissante ou une maman aimante. Des odeurs de rose, de bonbons (« L’odeur chaude du caramel en train de cuire, celle, aigrelette, de la menthe poivrée, celle, plus indéfinissable, de l’ananas, le sucre d’orge – insipide – qui ne sentait pratiquement rien, et l’odeur presque suffocante des bonbons acidulés en train de cuire. »), de tilleul (« […] une soudaine odeur de tilleul peut me remémorer le passé, me rappeler une journée écoulée près de ces arbres, le plaisir que j’éprouvai à m’asseoir à même le sol, la fragrance de l’herbe chaude, une brusque et délicieuse bouffée d’été, le cèdre tout proche et la rivière qui coule derrière… ») la ramènent au temps béni de l’enfance. Ce n’est pas Marcel Proust qui nous dira le contraire (https://theconversation.com/quand-marcel-proust-repond-a-notre-questionnaire-sur-les-cosmetiques-72937).

Les femmes ont une grande importance dans sa vie, car son père décède alors qu’elle n’a que 11 ans. L’histoire se répète, la grand-mère d’Agatha ayant, elle-même, été veuve assez jeune. A 27 ans et avec 5 enfants, la jeune Polly avait confié la seule fille de la fratrie à sa sœur, afin d’avoir une bouche de moins à nourrir. Cela permit à Agatha d’avoir deux grands-mères maternelles, une « vraie », appelée Mamie et une grand-tante, considérée comme une grand-mère, dénommée Tatie-Mamie. Agatha est la cadette de 3 enfants. Elle a une sœur, Madge, sur laquelle elle pourra toujours compter et un frère, Monty, véritable « tête brûlée », dont on ne tirera jamais rien de bon et qui devra, au contraire, être « remorqué », jusqu’à sa mort. A 16 ans, malgré une barbe naissante, il se refuse à manier mousse à raser et rasoir. Les clichés de l’époque en sont témoins. « Les ombres bleuâtres et verdâtres qui mangent le visage de mon frère suggèrent effectivement une aversion pour l’eau et le savon. » Son père, en revanche, est rasé de près. Il reluit véritablement comme sur une « réclame de savonnette. »

Clara Boehmer, sa mère, a une forte personnalité et teste sur sa fille un grand nombre de pensions, en Angleterre et en France. Il faut également parler des professeurs particuliers de piano, de chants, des nurses françaises… Tout est mis en œuvre pour qu’Agatha devienne une jeune fille accomplie, qui saura chanter, danser, jouer du piano… à la perfection… Elle est habillée à la mode et coiffée avec soin. « Et la coiffure donc : cela non plus, ce n’était pas rien, il ne suffisait pas de se passer un coup de peigne dans les cheveux. On se faisait des boucles, des frisettes, des ondulations, on portait des bigoudis toute la nuit, on maniait le fer à friser. Si une jeune fille allait danser, elle commençait à s’occuper de ses cheveux au moins deux heures à l’avance. ».

Si la famille a connu des revers de fortune, cela ne se ressent pas trop. Il y a toujours des domestiques à la maison… en nombre parfois réduit, mais tout de même ! A 17 ans, Agatha Christie passe 3 mois au Caire. C’est le premier long voyage qu’elle effectue. Il y en aura, par la suite, bien d’autres. Agatha y rencontre Mrs Park-Lyle, la femme du « roi du sucre », qui, grâce à un maquillage réussi, paraît 30 ans de moins. « Je n’avais encore jamais vu quelqu’un se maquiller pareillement au quotidien ». Agatha est séduite par ses cheveux sombres et son teint de porcelaine.

Une date est clairement mentionnée dans ces Mémoires, le 10 mai 1911, jour où Agatha monte en aéroplane. La jeune fille est avide de tout et curieuse de tout !

Sous le nom de Nathaniel Miller et par amusement, elle écrit ses premières nouvelles. Puis, c’est son mariage avec Archibald (Archie) Christie, à Noël 1914, sur un coup de tête. Après avoir joué avec son frère et une amie pendant des années, lors des soirées, à jouer au jeu « les maris d’Agatha » (ce jeu consistait à la forcer à choisir entre deux prétendants peu séduisants, « le jeune gros plein de soupe boutonneux et dégoulinant de pellicules, ou le gorille poilu qui roule des yeux de merlan frit »), la jeune fille ne joue plus. Elle entre dans la cour des grands !

Archie est dans l’aviation et Agatha, les pieds bien au sol, soigne les malades. Elle devient préparatrice en pharmacie, à l’hôpital. Cela lui assurera une bonne connaissance des principes actifs médicamenteux et des poisons, par extension. C’est pendant la guerre, à Ashfield, qu’Agatha écrit son premier roman « La mystérieuse affaire de Styles ». Puis, c’est la naissance de Rosalind, sa fille unique. Elle entreprend alors avec Archie un grand voyage autour du monde pour le compte de la mission de l’exposition commerciale de l’Empire Britannique. Elle emmagasine ainsi des images et des portraits qui lui seront utiles par la suite.

C’est une période un peu folle où tout est permis, même faire du surf à Honolulu, escortée d’un boy qui tire la planche jusqu’à la bonne vague ! C’est le temps de l’insouciance où l’on va sur la plage sans protection solaire… Les réveils sont douloureux, autant que les coups de soleil qui martyrisent la peau des jeunes époux. « Une autre faute de débutant que nous commîmes eut de fâcheuses conséquences : nous ne nous rendions pas compte de la violence du soleil. Avec la fraîcheur de l’eau, nous ne mesurions pas l’incidence de ses rayons. Normalement, il faut bien entendu aller surfer le matin ou en fin d’après-midi, alors que nous, comme des idiots, sortions béatement en plein midi ; Le résultat ne se fit guère attendre : des brûlures atroces toute la nuit sur les épaules et sur le dos, pour finir par d’énormes guirlandes de cloques. Au point de ne plus oser descendre dîner en robe du soir. Je devais porter un foulard léger comme de la gaze sur mes épaules. Archie bravait les esprits goguenards et se rendait sur la plage en pyjama. Moi, je portais une sorte de chemisier blanc pour couvrir mes bras et mes épaules. Nous restions donc assis sur la plage à nous protéger du soleil et ne quittions ces vêtements qu’au moment d’entrer dans l’eau. Mais le mal était déjà fait et mes épaules mirent très longtemps avant de cicatriser. Il y a quelque chose d’humiliant à retirer des lambeaux entiers de sa peau. » Agatha, qui imaginait les Hawaïens comme des êtres d’une grande beauté, est déçue du voyage ! Elle ne trouve pas les hommes séduisants et est « écœurée par la forte odeur d’huile de coco dont toutes les filles s’enduisent. »

Puis, après la vie aventureuse, vient la vie de « veuve de golf », comme se baptise elle-même la romancière. Archie est passionné de golf et le jeune couple loue une maison à Sunningdale, commune réputée pour la qualité de son fairway. Agatha, quant à elle, se paye une voiture, une « Morris Cowley grise, avec un nez rond » et prend des leçons de conduite avec Archie. La fin de l’insouciance vient avec la mort de Clara et le divorce d’avec Archie, qui, comme il le déclarait, « ne supportait pas les gens toujours malades et malheureux ». Par ailleurs, et pour expliquer la situation, Archie est tombé amoureux d’une jeune secrétaire.

C’est la traversée du désert pour Agatha qui noie sa peine dans les voyages : les îles Canaries tout d’abord, puis un voyage dans l’Orient-Express pour atteindre Bagdad. A Ur, elle fait la connaissance de Mr Wolley et de sa femme Katharine qui joueront un rôle d’importance dans sa vie, puisqu’ils lui permettront, lors d’un séjour ultérieur, de rencontrer un jeune archéologue du nom de Max Mallowan. Max, qui se verra attribuer la tâche de convoyer la jeune femme de Nippur à Nejef, puis de Kerbala à Ukhaidir, découvrira les qualités de sa future femme lors d’une panne de voiture. « C’est à ce moment qu’il décida que je ferai une excellente épouse pour lui. » Retour à Bagdad, puis Alep. Un télégramme annonçant une pneumonie de Rosalind met fin au voyage. Max, galamment, raccompagne Agatha jusqu’à Paris. Afin de séduire sa future femme, Max commence par s’acheter une savonnette et s’en frictionne énergiquement. Il investit également dans des chemises et des cravates aux couleurs de son amour. « Il commença même à se laver, une nouveauté de sa part étant donné que sa mère s’inquiétait depuis des années de l’état de ses mains, de son cou, etc., s’acheta des cravates mauve pâle et lavande – bref, il voulait montrer tous les signes de la maturité. »

Rosalind est sauvée, mais se remet lentement de sa maladie. Max épouse Agatha, à Edimbourg, en l’église St Columba. Agatha va alors suivre son mari sur les terrains de fouille, emmenant toujours avec elle sa fidèle machine à écrire pour pouvoir travailler en toutes circonstances. Elle aidera de son mieux son archéologue de mari en recollant des poteries et en les photographiant sur le site d’Arpachiyah, « une taupinière à dire vrai, plutôt qu’un tertre – ce petit Arpachiyah qui n’avait encore intéressé personne ou que nul ne connaissait… ». Ce site, exploré par Max, livrera des trésors exposés par la suite au British Museum. L’achat de Shefield Terrace sur les bords de la Tamise s’impose alors. Sous le pseudonyme de Mary Westmacott, Agatha change de registre et rédige des ouvrages intimistes. C’est la Seconde Guerre mondiale et le travail auprès des blessés à l’hôpital reprend. Rosalind se marie avec Hubert ; un enfant naît rapidement. Il se prénomme Matthew et ne connaîtra pas son père, mort au champ d’honneur en France. Tout s’accélère. Agatha Christie achève ses mémoires, sur sa petite table de la maison d’Agatha, petite pièce dénommée ainsi car elle lui est entièrement dévolue, sur le site de Nimrud. Une évocation de son gendre Anthony Hicks, le second mari de Rosalind, toujours de bon conseil, et Agatha referme le livre de sa vie : « Merci, mon Dieu, pour cette excellente vie et pour tout l’amour qui m’a été donné. » Celle qui, modestement, compare son travail de romancière à un travail féminin comme un autre et qui ne cache pas les avantages financiers qu’elle en tire (« encore un roman et on pourra réparer la véranda ») peut s’enorgueillir d’un record de ventes et ce, de la création de ses romans à leur réédition.

Etre femme d’archéologue signifie pour Agatha apprendre à secouer le sable qui empoussière les cheveux, se « poudrer le bout du nez » quand même en toutes circonstances, détourner l’usage de sa crème de jour afin de nettoyer des statuettes en ivoire (« J’ai pris part au nettoyage de beaucoup de ces pièces. J’avais mes outils préférés, comme tout professionnel : un bâtonnet de manucure, parfois une aiguille à tricoter très fine – une saison, ce fut un instrument qu’un dentiste voulut bien me prêter, ou plutôt me donner – et un pot de crème de beauté que je trouvai plus efficace que n’importe quoi d’autre pour extirper doucement la terre des fissures sans écailler le friable ivoire. »), se faire piller ses produits de beauté par des collègues envieux (« En fait, il y eut une telle ruée sur ma crème que je n’eus plus rien à mettre sur mon pauvre visage au bout de quinze jours. »), prendre des bains à la sauvette…

Laissons le dernier mot à la célèbre romancière qui bien avant Grégoire Delacourt nous dresse la liste de ses envies : « J’aime le soleil, les pommes, pratiquement toute sorte de musique, les trains, les énigmes avec des chiffres et tout ce qui a trait aux chiffres, aller à la mer, me baigner et nager, le silence, dormir, rêver, manger, l’odeur du café, le muguet, la plupart des chiens, et aller au théâtre. »

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, qui nous donne à voir aujourd’hui, une Agatha Christie, la tête dans les étoiles, au milieu de sa production littéraire !






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