Nos regards
L’urée, histoire d’une molécule qui a plus d’un tour dans son sac !

> 18 août 2018

L’urée, histoire d’une molécule qui a plus d’un tour dans son sac ! Depuis les temps les plus reculés, les médecins se sont penchés sur les urines de leurs patients, afin d’en tirer toutes les conclusions utiles. Les signes pronostics concernant sa couleur (blanche, rouge, noire…), sa consistance (fluide, épaisse, aqueuse, claire, trouble), son odeur (neutre ou fétide), son volume (abondant ou au contraire réduit) et l’existence d’un éventuel sédiment font discourir les disciples d’Hippocrate qui se pressent autour du lit du malade (Garabed Eknoyan, Looking at the Urine: The Renaissance of an Unbroken Tradition, American Journal of Kidney Diseases, 49, 6, 2007, 865-872). Si l’urine est analysée, elle est également administrée sous forme topique pour traiter les rhumatismes et des douleurs diverses (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/conseils-medicaux-et-esthetiques-a-la-sevigne-369/).

Rappelons que l’urée n’est pas seulement présente dans l’urine ; elle constitue également l’un des éléments constitutifs du facteur naturel d’hydratation cutanée (ou Natural Moisturizing Factor – NMF). Ce NMF qui représente 5 à 30 % du poids sec de la couche cornée exerce la fonction d’humectant en retenant l’eau provenant de l’air atmosphérique. L’urée présente dans le NMF, qui comporte en outre des acides aminés, de l’acide pyrrolidone-carboxylique et de l’acide lactique, provient de la sueur (Akiko Watabe, Tomoko Sugawara, Katsuko Kikuchi, Kenshi Yamasaki, Setsuya Aiba, Sweat constitutes several natural moisturizing factors, lactate, urea, sodium, and potassium, Journal of Dermatological Science, 72, 2, 2013, 177-182).

En 1773, Hilaire Martin Rouelle (1718-1779) extrait, grâce à de l’alcool, ce qu’il nomme « principe savonneux de l’urine » et qui n’est rien d’autre que de l’urée non purifiée. En 1779, William Cruickshank (1745-1800), en ajoutant de l’acide nitrique au résidu sec de l’urine, isole du nitrate d’urée. En 1799, François Fourcroy (1755-1809) et Nicholas Vaquelin (1763-1829) isolent à leur tour l’urée contenue dans l’urine. En 1817, William Prout (1785-1850) continue les investigations concernant cette molécule. Sa densité est déterminée, ses propriétés chimiques décrites (Garabed Eknoyan, Looking at the Urine: The Renaissance of an Unbroken Tradition, American Journal of Kidney Diseases, 49, 6, 2007, 865-872). En 1828, Friedrich Wöhler (1800-1882) synthétise pour la première fois une matière première d’origine animale à partir d’ingrédients minéraux, à savoir le cyanate d’argent et le chlorure d’ammonium. Cette date restera gravée dans l’histoire et sera retenue comme la date fondatrice de la discipline qu’est la chimie organique. Ceci est, bien sûr, taillé à la serpe… et le nom de Wöhler est resté attaché au début de cette science grâce à des amis dévoués qui ont su mettre à l’honneur son expérience. S’il n’est pas le tout premier, il n’en est pas loin ! (Sacha Tomic, Les origines de la chimie organique au-delà du mythe fondateur, Comptes Rendus Chimie, 15, 7, 2012, 553-568).

Au début du XXe siècle, la tuberculose fait des ravages ; on teste différents traitements pour éradiquer cette pathologie. L’administration d’urée par voie orale est présentée par certains médecins comme une thérapie intéressante (Henry Harper, Pure urea int the treatment of tuberculosis, The Lancet, 158, 4084, 1901, 1567-1571). Le lupus vulgaire est également une pathologie qui laisse les dermatologues perplexes. On irradie les patients par des rayons X et des médecins anglais ont l’idée d’administrer conjointement de l’urée par voie orale (Edward Swales, Two cases of lupus vulgaris successfully treated with ure apura and the X rays, The Lancet, 159, 4097, 1902, 658-660). En 1915, c’est le caractère antiseptique de l’urée qui est exploité, lors de la prise en charge de blessures. On saupoudre alors les plaies d’urée et on considère cet ingrédient comme un « pansement de premier secours » efficace et très bien toléré (W.St.C. Symmers, T.S. Kirk, Urea as a bactericide, and its application in the treatment of wounds, The Lancet, 186, 4814, 1915, 1237-1239). Dans les années 1950, l’urée est utilisée en usage topique, associée à des principes actifs antifongiques. On constate ainsi une augmentation de l’efficacité de ces principes actifs du fait d’une meilleure biodisponibilité liée à la réduction de l’épaisseur de la barrière cutanée à traverser (A.J.E. Barlow, F.W. Chattaway, Persistent fungus infections of skin, hair and nails, The Lancet, 266, 6903, 1955, 1269-1271).

En ce qui nous concerne, ce sont ses propriétés kératolytiques qui nous la rendent intéressante dans le cadre de le prise en charge de pathologies cornées. En coupant les ponts disulfures responsables de la solidité de la kératine, l’urée provoque la libération de nombreux acides aminés à caractère hydratant. Cette molécule est couramment utilisée en dermatologie à ses fins (Parish J., Parish L. The use of urea in contemporary dermatology, Journal of the American Academy of Dermatology, 60, 3, Supplement 1, 2009, ab87).

Concernant le pourcentage d’incorporation dans les formules, il ne faut pas craindre sa peine. Une publication datant de 2008 vante les mérites d’une mousse renfermant 30 % d’urée. Caractères organoleptiques satisfaisants, réduction des symptômes, amélioration de la qualité de vie… l’urée est l’actif kératolytique de choix dans le cas des dermatoses caractérisées par une accélération du processus de kératinisation (Goldstein J., Gurge R. The treatment of hyperkeratosis with a new, 30% urea emollient foam: A series of case studies, Journal of the American Academy of Dermatology, 58, 2, Supplement 2, 2008, ab41).

Côté positif, l’urée réduit l’épaisseur de la couche cornée (c’est ce que l’on recherche) ; côté négatif, cette réduction de l’épaisseur cutanée est en faveur de la pénétration des principes actifs médicamenteux qui peuvent être utilisés dans le cadre du traitement du psoriasis par exemple. Lors de l’application concomitante de spécialités médicamenteuses, il est bon de prendre en compte cet élément si l’on veut éviter les surdosages (J. Sola-Ortigosa, M. Sánchez-Regaña, P. Umbert-Millet, An Update on Scalp Psoriasis, Actas Dermo-Sifiliográficas (English Edition), 100, 7, 2009, 536-543).

Du point de vue des cosmétiques renfermant cet ingrédient, on constate que certaines formules en contiennent des pourcentages élevés. Ces produits sont recommandés dans tous les cas où un épaississement cutané est constaté.

Parmi les formules retrouvées dans le commerce on conseillera sans restriction les crèmes Xérial 30, Keratosane 30 et Akérat 30. Nous serons, en revanche, plus réservées vis-à-vis du produit La Roche Posay qui reste muet sur sa teneur en urée et qui a fait le choix d’un conservateur (le digluconate de chlorhexidine) connu pour être allergisant.

Xérial 30 SVR (urée pure 30%) anti-rugosités et poils incarnés hydratant 24h (zones très sèches et rugueuses) : Aqua purified water, urea, glycerin, paraffinum liquidum (mineral oil), butyrospermum parkii butter, polyacrylate-13, octyldodecanol, triethanolamine, caprylic/capric triglyceride, hexyl decyl stearate, salicylic acid, silica, dimethyl silylate, dicaprylyl carbonate, serine, allantoin, bacillus ferment, histidine, tocopherol, polyisobutene, octyl dodecyl xyloside, PEG-30 dipolyhydroxystearate, polysorbate-20, sorbitan isostearate, propylene glycol, disodium EDTA, citric acid, potassium sorbate.

Kératosane 30 gel-crème Uriage Callosités, épaississements cutanés localisés : Aqua, urea, glycerin, glycine, paraffinum liquidum, squalane, sorbitan stearate, algin, polysorbate 60, phenoxyethanol, acrylates C10-30 alkyl acrylate crosspolymer, cholesterol, sodium dextran sulfate, sodium hydroxide.

Akérat 30 crème zones localisées (30 % d’urée et 2 % d’acide salicylique) Eau thermale Avène : Avene thermal spring water, urea, propylene glycol, mineral oil (paraffinum liquidum), cyclomethicone, polyacrylate-13, triethanolamine, prunus amygdalus oil, salicylic acid, polyisobutene, lactic acid, phenoxyethanol, PEG/PPG-18/18 dimethicone, polysorbate-20, sorbitan isostearate, tocopheryl acetate, water.

Iso-urea lait (lait hydratant corps anti-rugosités) La Roche Posay : Aqua, butyrospermum parkii butter, glycerin, dimethicone, urea, paraffinum liquidum, sodium lactate, cetearyl alcohol, PEG-100 stearate, propylene glycol, glycine, stearic acid, dimethiconol, sodium hydroxide, palmitic acid, disodium EDTA, hydroxyethylpiperazine ethane sulfonic acid, xanthan gum, acrylates/C10-30 alkyl acrylate crosspolymer, tocopherol, phenoxyethanol, chlorhexidine digluconate, parfum.








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