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Sur les cahiers d’Emile, Jean-Jacques écrit le mot : LIBERTE !

> 08 décembre 2018

Sur les cahiers d’Emile, Jean-Jacques écrit le mot : LIBERTE !

Sur les cahiers d’Emile, sur son pupitre et sur les arbres de son parc, sur toutes les pages qu’il ne lira pas (« Je hais les livres. »), sur toutes les pages blanches qu’il faudra bien remplir, sur les armes de la galerie des ancêtres, sur la couronne des rois qui vacillent sur leur tête (« Nous approchons de l’état de crise et du siècle des révolutions. »), sur les nids débusqués aux creux des arbres avec Emile, sur la jungle et le désert qu’Emile ne connaîtra jamais, sur le front de Sophie la belle fiancée, sur les lèvres attentives de l’élève docile... Jean-Jacques Rousseau écrit son nom LIBERTE. Liberté pour l’élève qui doit apprendre en s’amusant, apprendre en constatant les faits, en réalisant des expériences. Cette liberté commence dès le berceau dans lequel l’on doit coucher le nouveau-né sans brider ses mouvements par des langes étroits et se poursuit tout au long de l’apprentissage de la vie. Jean-Jacques Rousseau, dans un « ouvrage trop gros, sans doute, pour ce qu’il contient, mais trop petit pour la matière qu’il traite. », nous livre les clés de l’éducation moderne.1 Pour ce faire, il crée un élève virtuel, Emile, un enfant issu d’un milieu favorisé, orphelin, « bien formé, vigoureux et sain ». Tant qu’à faire de la pédagogie, autant mettre toutes les chances de son côté. Suivons-donc Jean-Jacques dans sa réforme de l’éducation (une de plus !).

Jean-Jacques nous met en garde. Il faut nourrir et éduquer son enfant soi-même et ne confier ce type de tâche, ni aux nourrices, ni aux précepteurs : « Je prédis à quiconque a des entrailles et néglige de si saints devoirs, qu’il versera longtemps sur sa faute des larmes amères, et n’en sera jamais consolé. » Mais comme il sait bien que nous le connaissons un peu et que l’abandon de ses enfants nous titille tout de même, il nous répond en faisant une jolie pirouette : « au lieu de faire ce qu’il faut, je m’efforcerai de le dire. ».

Jean-Jacques Rousseau, dans ce traité d’éducation, se prend tour à tour pour Nicolas Hulot, pour le Père Fouras, pour Annie Cordy... Il y en a ainsi pour tous les goûts !

Dans le bain d’Emile

Après l’accouchement, on a coutume de laver le nourrisson avec de l’eau tiède, mêlée de vin. « Cette addition du vin me paraît peu nécessaire. Comme la nature ne produit rien de fermenté, il n’est pas à croire que l’usage d’une liqueur artificielle importe à la vie des créatures. » Jean-Jacques y va tout de même un peu fort lorsqu’il calcule le pourcentage de naturalité du vin et lui attribue la note de 0 !2 Qu’importe... Ce n’est pas le plus grave. Jean-Jacques insiste ensuite sur la température du bain. L’eau tiède est présentée comme amollissante. Si la pratique du bain est indispensable (« Lavez souvent les enfants ; leur malpropreté en montre le besoin. ») et doit remplacer au maximum la toilette sèche (« Quand on ne fait que les essuyer, on les déchire. »), l’achat d’un thermomètre l’est encore plus. Suivons la coutume pour commencer. Supprimons, toutefois, l’ajout du vin. Afin de renforcer la constitution de l’enfant, on diminuera par « degré la tiédeur de l’eau », jusqu’à atteindre une « eau froide et même glacée ». La diminution de la température de l’eau doit être « lente, successive et insensible ». Une fois cette bonne habitude prise, on n’y dérogera pas. En grandissant, Emile sera capable de se baigner dans des « eaux chaudes à tous les degrés supportables » et « froides à tous les degrés possibles ».

Dans le berceau d’Emile

Jean-Jacques veille à ce que la tête d’Emile ne soit pas pétrie à la naissance par la sage-femme. « Tout est bien sortant des mains de l’Auteur des choses. » Il n’est donc pas utile de vouloir à tout prix modifier les choses naturelles. Le bambin sera laissé libre de ses mouvements. « L’homme civil naît, vit et meurt dans l’esclavage : à sa naissance on le coud dans un maillot, à sa mort on le coud dans une bière [...] » Alors même qu’il a vécu à l’étroit pendant 9 mois dans le ventre de sa mère, il ne s’agit pas de le contraindre à nouveau au moment où il croit atteindre la liberté. Jean-Jacques compare les peuples qui pratiquent la mise au maillot et leur proportion importante de « bossus, boiteux, cagneux, noués, rachitiques, contrefaits » et les peuples qui ne connaissent pas cette pratique, tous « grands, forts, bien proportionnés ». « De peur que les corps ne se déforment par des mouvements libres, on se hâte de les déformer en les mettant en presse. » L’idée de saucissonner le nouveau-né est mise sur le compte des nourrices, ces « femmes mercenaires » payées pour prendre en charge les enfants des autres. La liberté de cette nourrice passe par la neutralisation de ce personnage encombrant qu’est le nourrisson. Afin d’être libre de ses mouvements la nourrice ficelle le petit braillard et le jette « dans un coin sans s’embarrasser de ses cris ». Suspendu « à un clou comme un paquet de hardes », le nouveau-né ne gêne plus la nourrice volage qui peut désormais vaquer à ses occupations... « L’enfant bien garrotté » reste de longues heures à attendre le bon vouloir de sa nourrice ; tout emballé, sa malpropreté est moins visible ! Jean-Jacques perd toute patience avec les nourrices : « Ne raisonnez point avec les nourrices ; ordonnez. »

Dans l’entourage d’Emile

L’éducation d’Emile commence dès les premiers jours. En choisissant judicieusement les objets qui l’entourent, on prépare l’avenir. Jean-Jacques dit non aux tendres doudous. « Je veux qu’on l’habitue à voir des objets nouveaux, des animaux laids, dégoûtants, bizarres, mais peu à peu, de loin jusqu’à ce qu’il soit accoutumé, et qu’à force de les voir manier à d’autres, il les manie enfin lui-même. » L’enfant doit être mis au contact de crapauds, de serpents, d’écrevisses… afin de n’avoir peur de rien plus tard. Quel cachottier ce Jean-Jacques. Et dire que, depuis presque 30 ans, il se glisse dans le costume du Père Fouras, pour terroriser anonymes et célébrités, en toute discrétion.

Dans le biberon d’Emile

Jean-Jacques plaide en faveur de l’allaitement maternel, afin de « réveiller les sentiments de la nature dans les cœurs. » Si cela n’est pas possible, on choisira une nourrice « saine de cœur et de corps ». Celle-ci suivra un strict régime végétal, sans viande. Point de pot-au-feu, comme on en a pris l’habitude. Le lait, bien que fabriqué par l’animal, est catalogué « substance végétale » dans la classification rousseauiste. Se rappeler aussi que quiconque « mange du lait digère du fromage » ! Qui aura cru que Rousseau était une sorte de vegan avant l’heure…

Dans la bouche d’Emile

On y glissera un « bâton de réglisse qu’il peut sucer et mâcher ». Pour favoriser l’éruption des dents, on passera à la cuisine chercher des fruits secs, des croûtes, du pain dur, des biscuits.

Dans l’assiette d’Emile

Emile saura reconnaître ce qui est bon pour lui. « Il n’y a point naturellement pour l’homme de médecin plus sûr que son propre appétit. » Les aliments « les plus agréables » sont les « plus sains ». On éliminera la viande de son menu. « Les mangeurs de viande sont en général cruels et féroces. » On privilégiera les circuits courts. Le pain est fait avec le blé de ses champs, le vin est le fruit de sa vigne... (« Nulles autres mains que celles de sa famille n’ont fait les apprêts de sa table. » ; les plats doivent passer « par le moins de mains pour parvenir à nos tables. »). Fruits et légumes de saison seront privilégiés. « Si j’avais des cerises quand il gèle, et des melons ambrés au cœur de l’hiver, avec quel plaisir les goûterais-je, quand mon palais n’a besoin ni d’être humecté ni rafraîchi. Dans les ardeurs de la canicule, le lourd marron me serait-il agréable ? Le préférerais-je sortant de la poêle, à la groseille, à la fraise et aux fruits désaltérants qui me sont offerts sur la terre sans tant de soins ? » Jean-Jacques serait donc aux origines de l’écologie. Il se soucie, en effet, du réchauffement climatique lorsqu’il évoque un Homme « qui mêle et confond les climats ».

Dans la peau d’Emile

Jean-Jacques va tout mettre en œuvre pour endurcir son élève et l’extraire d’une « mollesse » qui ouvre « les pores aux maux de toute espèce. » Emile est élevé au bon air de la campagne, cet air « dans une peau délicate et molle pénètre par tous les pores, il affecte puissamment ces corps naissants [...] » Ce n’est pas la nourrice qui viendra à lui, s’il vit en ville et elle à la campagne ; c’est lui qui fera le voyage salutaire.

Le sommeil d’Emile

Emile n’est pas la Princesse au petit pois. Il a été habitué à se coucher tard, à se lever tôt, à être réveillé brusquement, à passer une nuit debout. Il dort sur un lit peu confortable. Comme on l’a habitué à « être mal couché », il trouve tout lit bon. C’est par un exercice physique intense qu’il remplace les somnifères. « En labourant la terre nous remuons nos matelas. »

Emile et l’exercice physique

Santé rime avec exercice et travail. L’apprentissage de la marche se fera dans un pré. Aucun instrument ne sera requis (« ni bourrelets, ni paniers roulants, ni chariots, ni lisières »). L’âme restera oisive alors même que le corps sera sollicité.

Emile et le rayonnement ultra-violet

Jean-Jacques fait fi des effets néfastes du soleil sur la peau. Il souhaite endurcir son élève : « Accoutumez-le peu à peu à braver les rayons du soleil »

Emile et les fables de La Fontaine

« Emile n’apprendra rien par cœur, pas même les fables, pas même celles de La Fontaine [...] » Ces fables sont incompréhensibles pour les enfants !

Emile et la notion de propriété

C’est en faisant pousser des fèves et en lui disant : « Cela vous appartient », que l’on donnera à Emile le sens de la propriété. Il lui faudra respecter le bien d’autrui... Jean-Jacques se met alors à chanter sur un air bien connu : « Mais souvenez-vous que j’irai labourer vos fèves, si vous touchez à mes melons. » Annie Cordy, ses ananas et ses noix de coco n’ont rien à envier à notre philosophe-chanteur-compositeur-interprète !

L’orientation professionnelle d’Emile

Son métier sera honnête et utile. Ni brodeur, ni doreur, ni vernisseur, ni musicien, ni écrivain… En revanche, notre Emile pourra être cordonnier... On évitera soigneusement les « professions oiseuses, futiles ou sujettes à la mode, telles, par exemple, que celle de perruquier, qui n’est jamais nécessaire, et qui peut devenir inutile d’un jour à l’autre, tant que la nature ne se rebutera pas de nous donner des cheveux. » et les professions convenant mieux aux dames. « Eh ! que chacun fasse et vende les armes de son sexe. » Les marchands de mode maniant rubans et pompons sont l’objet des railleries de notre conseiller d’orientation.

Jean-Jacques et les vaccins

A ce sujet, Jean-Jacques n’est pas très franc. Il louvoie... Nous retiendrons, quand même, une certaine hostilité à l’égard des vaccins, hostilité que nous condamnons vivement : « L’homme de la nature est toujours préparé : laissons-le inoculer par le maître, il choisira mieux le moment que nous. » (le maître n’est pas ici Jean-Jacques, mais le Dieu créateur). L’enfant ne sera vraisemblablement pas inoculé contre la petite vérole, si on le laisse entre les mains de Jean-Jacques.

En conclusion, Jean-Jacques nous exhorte à sortir du troupeau de moutons : prenez le « contre-pied de l’usage » et vous ferez toujours bien !

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour ce jean-Jacques transporté à Fort-Boyard !

Bibliographie

1 Rousseau J-J., Emile ou de l’éducation, GF Flammarion, 2009, Paris 841 pages

2 https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/ce-que-l-on-peut-dire-des-normes-nf-iso-16128-1-et-16128-2-571/






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