Quand Hergé évoque la face sombre du tatouage !
Après le Congo,1 le reporter Tintin décide de poser ses valises à Chicago.2 Mais à peine arrivé, il se fait enlever par le terrible Al Capone, qui ne compte pas se faire mener par le bout du nez par un jeune homme à peine sorti de l’adolescence. Kidnappé dès son arrivée, Tintin réussit à se libérer du taxi qui l’emprisonne, car il ne voyage jamais, semble-t-il, sans une scie de voyage. Bref, on a compris que Tintin ne manque ni d’imagination… ni de moyens. Il va réussir, à lui seul, à nettoyer Chicago de sa pègre !
Milou, une cible de choix
Tout le monde sait que Tintin est très attaché à son compagnon à quatre pattes. Aussi, les mafieux n’hésitent-ils pas à s’emparer de Milou, qui ne sera rendu que contre une rançon de 50 000 dollars.
Pas question pour Tintin de céder… et ce d’autant plus que le détective de l’hôtel dans lequel il séjourne vient se mettre à sa disposition. Mike Mac Adam semble être aussi efficace que Sherlock Holmes,3 puisqu’avec une simple loupe baladée sur les lieux du rapt il arrive à dresser un portrait complet du ravisseur.
On apprend ainsi que le voyou qui s’est emparé de Milou a 33 ans et 6 semaines, « fume des cigarettes Paper Dollar », « porte des sous-vêtements en flanelle » et arbore un « tatouage » sur son « omoplate gauche ».
Tout cela est bien beau… mais totalement faux !
Le ravisseur de Milou, un gangster tatoué
Lorsque cet ouvrage paraît nous sommes en 1932. Quid du tatouage à cette période ?
On peut rappeler que dès la fin du XIXe siècle, il est possible de trouver des publications qui mentionnent le fait que le tatouage n’est « plus l’apanage des sauvages, ni même des marins ou des écoliers » (des écoliers qui regrettent parfois une fois adulte d’avoir succombé aux sirènes que sont les tatoueurs !), mais qu’il est aussi entré dans le cercle pourtant assez fermé de l’arsenal thérapeutique. On évoque ainsi la possibilité de tatouer un œil malade (un œil uniformément blanc sans trace d’iris) afin de lui donner, esthétiquement, l’apparence d’un œil sain4 ou de tatouer des lèvres reconstruites par chéiloplastie.5
Mais on évoque également les techniques utilisables lorsque l’on veut faire peau nette et se séparer par exemple du magnifique palmier ornant son bras6 ou encore du cœur mentionnant le nom d’un élu (plus vraiment élu).7 Sans oublier de mentionner le fait que certains tatoueurs, pas très sourcilleux en matière d’hygiène, offrent à leur client, en plus du tatouage commandé, une belle petite infection.8
Concrètement, et si l’on considère la période à laquelle paraît cet album illustré, on peut dire que le tatouage est encore la « marque de fabrique » d’une certaine classe de la société, à savoir les mauvais garçons. Ceux qui n’ont pas froid aux yeux, ceux qui n’ont peur de rien et font l’objet de chansons comme celle fredonnée par Fernandel, dans le film Raphaël le tatoué de Christian Jacques.9 Fernandel y incarne à la fois un employé modèle et son frère jumeau, un mauvais garçon. « Un dur, un vrai, un tatoué ».10
Milou, un chien de toute beauté
L’on se rappelle de la mésaventure de Milou dans l’opus Tintin au Congo.1 Mordu par un perroquet au niveau de la queue. Cette fois-ci c’est une canne-épée qui lui rentre dans la chair… Tintin y applique un pansement et plaisante avec Milou. Pour celui-ci point de beauté sans intégrité !
Tintin en Amérique, en bref
Ici ce ne sont pas les tatouages des Indiens qui sont mis en avant, mais celui d’un truand… un truand de rêve, puisqu’en réalité le détective, qui nous décrit précisément le ravisseur prétendu de Milou, est un mythomane complet. Le portrait qu’il nous peint du ravisseur tatoué est de pure invention !
Bibliographie
2 Hergé, Tintin en Amérique, Casterman, 1979, 62 pages
4 Tattooing. Bistoury. 1873 Jan;8(4):101-102
5 Schuh. On Coloring the Lips by Tattooing, after Cheiloplasty. N Y Mon Rev Med Surg Sci Buffalo Med J. 1859 Nov;15(6):373
6 Removal of Tattoo Marks. Ind Med Gaz. 1885 Feb;20(2):64
7 Anderson NP. Removal of Tattoo Marks: Report of Case. Cal West Med. 1933 Feb;38(2):104-5
8 Collings DW, Murray W. Three Cases of Inoculation of Tuberculosis from Tattooing. Br Med J. 1895 Jun 1;1(1796):1200-1
9 https://fr.wikipedia.org/wiki/Rapha%C3%ABl_le_Tatou%C3%A9
10 https://www.paroles.net/fernandel/paroles-un-dur-un-vrai-un-tatoue#google_vignette

