Une histoire de tube de crème à raser trafiquée !

Ça s’est joué à un cheveu… On a failli perdre l’agent 007 ! Séduit par une jeune espionne russe, entraîné dans l’Orient-Express, celui-ci fait l’objet d’une tentative d’assassinat par une grosse brute rousse.1 Les services secrets ont utilisé son talon d’Achille… son appétit pour les jolies femmes !

Ian Fleming nous offre, ici, de jolies références cosmétiques. Il nous apprend à trafiquer un tube de crème à raser, nous fait découvrir l’intimité hygiénique de James Bond et nous offre un festival de bonnes et de mauvaises habitudes cosmétiques !

Le bras armé

Donovan Grant, dit « Red Grant », dont le pseudonyme est « Krassno Granitski », est le bras armé du SMERSH, le service secret russe chargé des basses œuvres !

Entre deux missions, Donovan se repose, au soleil, dans une datcha « moderne ». On est aux petits soins avec lui ! Une masseuse professionnelle est, ainsi, chargée de passer le voir chaque jour afin de dénouer les tensions de son corps. Son corps (torse, membres, visage) est alors enduit d’une « huile d’olive légère à l’odeur de rose ». Cette odeur de rose est l’odeur locale, puisque les rosiers poussent à profusion, dans la région.

D’un point de vue physique, l’homme a la « peau agréablement bronzée » ! Etrange pour un sujet roux… un roux flamboyant… un roux, dont les cheveux sont comparables à de « l’or rouge » ! Etrange ! Lorsque l’on cherche des précisions concernant ce hâle, on se rend compte qu’il ne s’agit effectivement pas d’un bronzage, mais plutôt d’un méga-coup de soleil. La masseuse, chargée de tripoter sa peau, ressent un véritable dégoût pour ce client étrange, qui n’a, en deux ans, pas ouvert la bouche une seule fois. « Sa répulsion était-elle seulement physique ? Avait-elle pour cause la couleur rougeâtre que prenait le hâle sur cette peau, d’un blanc de lait à l’état naturel, ce côté « roast beef » » !

D’un point de vue moral, l’homme a la peau dure ; il ne rechigne devant aucun meurtre ! Une brute épaisse qui se lave, pourtant, avec un « savon à la rose », « l’inévitable savon à la rose », pour qui vit « sur la côte sud-est de la Crimée », une région réputée pour ses « champs de roses » !

Sa mission : monter dans l’Orient-Express à la gare de Trieste, en se faisant passer pour un vacancier (dans la gare tout le monde est bronzé) et tuer James Bond ! Sa « belle figure bronzée de joueur de tennis » et son corps athlétique ne détonneront pas dans l’ensemble !

La tête pensante

Au-dessus de Donovan, il y a Rosa Klebb. Une femme d’une « cinquantaine » d’années, qui se donne corps et âme au parti et ne s’occupe guère de son physique. Une femme sale, qui ne doit pas user beaucoup de savons. Aussi, lorsque l’on rentre dans son bureau est-on accueilli par une odeur qui prend « à la gorge », celle « du métro un soir de grande chaleur, parfum bon marché, mêlé d’effluves animaux. » Et le narrateur de motiver cette odeur terrible : « En Russie, les gens s’inondent de parfum, même s’ils ont oublié de prendre un bain, et de préférence quand ils n’en n’ont pas pris ».

Cette femme, aux cheveux « orange » (elle se teint visiblement, puisqu’on la découvre en fin d’opus avec des « cheveux blancs ») et clairsemés, a la peau grasse et les « pores dilatés ». Pour éviter de trop briller, Rosa met sur son visage « une épaisse couche de poudre » (expression utilisée à deux reprises), qui lui donne un aspect « plâtré » !

Cette femme est le chef du « Département de la Torture et de la Mort » ; pour qui passe entre ses mains, la mort constitue ce que l’on peut souhaiter de mieux. En effet, Rosa connaît tous les moyens de faire parler un sujet ; elle y met d’infinis raffinements. Et ses collègues savent que les « râles » de ses victimes constituent, pour elle, un « parfum suave », dont elle ne peut plus se passer.

Précisons que cette femme, qui ne connaît pas les produits d’hygiène, connaît, en revanche, parfaitement (mais mal !) les produits de maquillage. Ainsi, lorsqu’elle souhaite prolonger la soirée avec la personne qui va avoir la charge de s’immiscer dans l’intimité de James Bond (en l’occurrence Tatiana), elle se met du mascara et du rouge à lèvres. « Rosa Klebb avait ôté ses lunettes. Ses yeux étaient barbouillés de mascara, ses joues et ses lèvres recouvertes d’une épaisse couche de rouge. » Le résultat est odieux, comme nous le fait comprendre explicitement Ian Fleming : « On aurait dit la plus vieille putain du monde. »

La complice involontaire

« Le caporal Tatiana Romanova » est une jeune femme de 24 ans, extrêmement belle, qui travaille au service secret sous les ordres de la terrifiante Rosa Klebb.

Tout le monde affirme que Tatiana est le portrait tout craché de « Greta Garbo jeune » ! Une jolie demoiselle, aux « beaux cheveux bruns soyeux », à la « peau saine », aux reflets « d’ivoire » et aux yeux bleus limpides et remplis d’innocence.

Tatiana est une fille saine, propre, qui ne ressent que mépris pour Rosa Klebb, cette femme qui marine dans une odeur dégoûtante !

Elle va avoir pour mission de séduire James Bond (elle devra se présenter sous le pseudonyme de « Caroline Somerset »), qui a été attiré à Istanbul pour faciliter la tâche de Donovan, sans pour autant savoir que l’on projette de tuer celui qu’elle doit aimer sur commande.

La victime

James Bond est un agent secret britannique, « depuis 1938 », qui réussit toutes ses missions. Une sorte de héros, qui agit dans l’ombre et sauve son pays des situations les plus critiques.

Pour le décrire, Ian Fleming nous parle de son « visage à la peau brune », de sa « peau hâlée » et d’une « cicatrice de 7 centimètres environ », qui lui barre la joue droite. Des cheveux noirs, « avec une raie sur le côté gauche et brossés sans soin. » Cet homme présente, au niveau de la main droite, une autre cicatrice que la « chirurgie réparatrice » n’a jamais pu réussir à gommer tout à fait.

Si l’on consulte la fiche que les services russes ont établi à son sujet, on constate qu’il s’agit d’un solide buveur et d’un amateur de conquêtes féminines. Il vient, justement, de se faire plaquer par Tiffany Case, une jeune fille rencontrée lors d’une mission précédente2 et avec laquelle il a vécu quelques mois de pur bonheur.

Lorsque l’on pénètre dans son intimité, on constate que cet espion est d’une grande propreté, puisque l’on nous parle fréquemment de ses ablutions. Il réalise, de fait, des douches (il « passa sous la douche bouillante, puis sous le jet glacé, pendant 5 minutes » ; « Il fit couler un bain froid, se rasa patiemment à l’eau froide […] » ; « Il avait pris un bain chaud et une douche froide », afin d’éliminer « de sa peau l’odeur de rat » qui l’imprégnait ; il « resta quelques minutes sous la douche. »).

Tous les soirs, James Bond a l’habitude de pratiquer le même rituel. « Il se lava les dents, se gargarisa, pour se débarrasser des odeurs de la journée », avant d’aller se coucher.

Dans le quartier de Péra, James Bond a réservé une chambre d’hôtel au « Kristal Palas », un palace où les mille-pattes se baladent comme chez eux. C’est dans sa chambre pas très confortable… qu’il découvre, un soir, dans son lit, une Tatiana en tenue d’Eve ! Des photographes du SMERSH, placés derrière un miroir sans tain, ne manqueront rien de cette nuit brûlante.

Un James Bond, qui reste sans force et sans volonté devant la jeune fille, qui le couvre de baisers. « Il tira son mouchoir et se hâta d’essuyer le rouge sur ses lèvres. » Tatiana semble avoir pris le contrôle de son cerveau.

Et un tube de crème à raser peu orthodoxe

Dans la valise de James Bond, on peut trouver un drôle de tube de crème à raser ». « Un tube trapu de crème à raser Palmolive planté dans le sac à éponges ». « La partie supérieure du tube » est capable de se dévisser « pour dévoiler le silencieux du Beretta, enveloppé dans du coton. »

Et une condamnation ferme de l’emploi de brillantine

Dans leur cabine de l’Orient-Express, Tatiana et James Bond coulent le parfait amour. Tatiana se régale en regardant James faire sa toilette (« Bond se lava et se rasa, sous le regard amusé de Tatiana. ») et le complimente, en constatant qu’il n’use pas de brillantine. « Ce n’est pas propre dit-elle. On m’avait dit que beaucoup d’Européens avaient cette habitude. En Russie nous n’aurions même pas l’idée. Cela salit les oreillers. Mais, ce qui est curieux, c’est que, dans l’hémisphère occidental, vous n’utilisez pas les parfums. Chez nous, tous les hommes s’en mettent. » James n’apprécie guère la leçon et rétorque « sèchement » : « Nous nous lavons. »

Et une odeur d’antiseptique

Dans cet opus, James Bond échappe à bien des vicissitudes. Une main vient ainsi se coller à sa bouche pour le faire taire. Une main, qui dégage « une odeur de savon à l’acide phénique et de nicotine ».

Bons baisers de Russie, en bref

Une vraie hécatombe dans cet opus. Que de morts. Des collègues de James, la belle Tatiana… Et James échappe à la mort… A moins que… Ian Fleming laisse son lecteur haletant… Rosa Klebb a piqué une « langue d’acier » empoisonnée dans le pied de 007 ! Y survivra-t-il ? Réponse au prochain numéro !

Bibliographie

1 Fleming I., Bons baisers de Russie in James Bond 007 édition établie par Francis Lacassin, Bouquins La collection, 2024, 889 pages

2 https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/histoire-dun-homme-verni-qui-aime-les-femmes-sans-vernis-a-ongles/