Quand un lycéen se transforme en manucure, c’est Dai Sijie qui prépare la recette DIY !

Sous la Chine de Mao, il ne fait pas bon appartenir à la bourgeoisie.1 Les lycéens des grandes villes sont ainsi envoyés à la campagne, dans des villages reculés, afin de se reconnecter à la terre et d’être désintoxiqués de toute idée subversive. Luo et son camarade (le nom de ce dernier ne nous est pas dévoilé) vont faire les frais du système, en étant envoyés au bout du monde… un village dirigé par un chef, qui voit, dans un instrument de musique, « un jouet bourgeois » à la « con » à détruire de toute urgence. Heureusement, Luo et son ami sont rusés ! Ils vont réussir à sauver le violon ! Et ils vont même dérober une malle pleine de livres au dénommé Binoclard (un autre lycéen envoyé en rééducation dans un village voisin). De quoi occuper leurs longues soirées, de quoi créer de belles amitiés !

La Petite Tailleuse, l’amie des cosmétiques !

Cette fille de tailleur est une jolie jeune fille, aux yeux pétillants et au teint « hâlé » ! Son rire frais sent « l’odeur des orchidées sauvages », selon le narrateur.

Une Petite Tailleuse qui séduit les deux amis. Luo d’abord, puis son camarade. Un camarade, qui joue les manucures, en appliquant, sur chaque ongle de la jeune fille, le jus extrait des fleurs de balsamine. Le jeune lycéen, transformé en « esthéticienne minutieuse », tient la recette de sa mère. La recette-maison, qu’il a confectionnée à partir des pétales rouges d’une fleur, constitue un vernis à ongles carmin, capable de tenir au moins 10 jours ! Des ongles vernis dont le jeune homme va rêver bien des fois par la suite. Des rêves odoriférants, puisque, de ceux-ci, s’échappe une « odeur presque musquée », très sensuelle.

Une Petite Tailleuse qui, sous l’effet de la lecture, se rend compte de sa féminité et décide de couper sa longue et belle natte, dans un souci de modernité !

Luo, l’ami des livres et de la Petite Tailleuse !

Le jeune garçon va devoir trimballer sur son dos des hottes remplies de purin, puis travailler dans une mine, avant de rencontrer l’amour en la personne de la Petite Tailleuse.

Une crise de paludisme est l’occasion d’un rapprochement avec la jeune fille, qui se fait médecin et pharmacien, pour son bien. Elle réalise ainsi un emplâtre à l’aide des feuilles broyées d’une plante dénommée « Les éclats de bol cassé », dont elle enduit le « poignet gauche » du jeune malade.

L’ami de Luo, l’autre ami des livres et de la Petite tailleuse !

Cet amoureux des mots a recopié sur sa veste en peau de mouton un texte de Balzac. Ce vêtement, prêté à Luo, finit sur la peau de la Petite Tailleuse ; un contact considéré par la jeune fille comme un talisman, gage de « bonheur » et « d’intelligence » !

Et des odeurs variées

Du logement où sont placés les deux garçons sort une odeur « chargée de moisissures » !

De la valise de livres s’échappe « une odeur de civilisation », qui ravit les jeunes lycéens en mal de lecture et de loisirs. Une odeur bien différente de celle émanant d’un buffle sacrifié. Une odeur « pimentée, torride, un peu vulgaire », qui fait tout de même saliver les jeunes gens, habitués à un régime de pommes de terre !

Une lecture qui donne un parfum étrange à tout ce qu’elle touche de près ou de loin. Ainsi le tailleur auquel Luo et son camarade racontent les aventures d’Edmond Dantès se met-il à confectionner des vêtements qui sentent « l’odeur de la Méditerranée » ou de « la Côte d’Azur ». Quel pouvoir que celui de ces voix de jeunes gens, racontant, à qui veut les entendre, ces histoires venues de l’autre bout du monde.

Une lecture qui dérange forcément les cadres du Parti, les petits chefs, dont l’haleine pue « la carie » !

Balzac et la Petite Tailleuse chinoise, en bref

L’histoire de deux amis passionnés de lecture qui initient une jeune fille au pouvoir des mots. Des mots qui cognent dans la tête de la petite couturière et viennent créer un beau chaos. La fuite… voilà le choix de cette jeune fille qui abandonne père, amant, ami, pour aller courir l’aventure à la grande ville. Chevelure sacrifiée, baskets aux pieds, la jeune fille, qui a découvert son pouvoir de séduction (« Elle m’a dit que Balzac lui a fait comprendre une chose : la beauté d’une femme est un trésor qui n’a pas de prix »), nous rejoue ici le Père Goriot. Son pauvre père qui a trimé comme un forçat pour ses beaux yeux va rester là comme un sot. Tel Jean-Joachim qui passe sa vie à attendre une visite de Delphine ou d’Anastasie,2 le pauvre homme risque fort de passer son temps à attendre le retour de la fille prodigue.

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour.

Bibliographie

1 Dai Sijie, Balzac et la Petite Tailleuse chinoise, Gallimard, 2000, 228 pages

2 https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/quand-le-pere-goriot-portait-beau-891/