Quand Harry rencontre Harry, c’est Pablo qui tient le miroir !
Le loup des steppes est un homme tourmenté, qui s’accommode mal de l’idée d’un bonheur paisible et passe sa vie à se tracasser à toutes sortes de sujets.1 Que n’est-il un animal se contentant d’une vie purement physique ? Afin de se réconcilier avec lui-même, Harry va avoir besoin des autres. Hermine, Maria et Pablo vont venir à son aide. Chacun usant d’artifices différents. De la drogue parfois, des cosmétiques souvent !
Le loup, c’est lui, au début du roman !
Ce loup est une sorte d’ours (!!!) qui vit en restreignant ses contacts au maximum avec la société. Il vit dans un immeuble calme, qui sent bon la propreté bourgeoise. C’est au nez que cet homme a choisi son appartement, en respirant « les odeurs autour de lui en plissant nerveusement le nez. » Ravi… il pose ses valises à cet endroit car « Oh, cela sent bon ici» !
L’homme est « rasé de près » ; il porte des cheveux « très courts » et peine à se déplacer, car souffre de la goutte.
L’homme se nomme Harry Haller. Tout allait bien pour lui, jusqu’à ce que sa femme le quitte brusquement. Harry perd alors sa femme, son travail, ses amis, sa patrie. Il conserve juste une maîtresse dont il est très peu question, une certaine Erika, qui ne nous est même pas décrite. Bref, la dépression est à sa porte !
L’araucaria de Hermann Hesse
On connaît Marcel Proust et sa célèbre madeleine génératrice de souvenirs,2 on découvre, ici, le pouvoir évocateur de l’odeur « agréable » de l’araucaria de la voisine de Harry. L’odeur de cette plante, mélangée à toutes les senteurs qui peuplent le palier de son étage, renvoie Harry à son enfance. « Ne sentez-vous pas vous aussi ? L’odeur de la cire et les légers effluves de térébenthine se mêlant à l’acajou, aux feuilles nettoyées des plantes et à tout le reste donnent à ce lieu un parfum qui exprime à sa petite échelle le summum de la propreté bourgeoise, de la minutie et de la précision, de l’accomplissement du devoir et de la loyauté. » Harry voyage dans le temps par le simple fait de respirer l’odeur des parties communes de son immeuble. Il revoit ainsi parfaitement bien sa mère, femme d’ordre et de devoir, propre à l’extrême, tenant son intérieur à la perfection. Harry a toujours vécu dans des endroits où cela « sent légèrement la térébenthine et le savon. »
Le bourgeon de feuille de Hermann Hesse
Ce « jeune bourgeon de feuille » ressemble également à s’y méprendre à la madeleine de Proust. En effet, son odeur « fait ressurgir » en Harry « les sentiments ardents de jadis », ceux de sa prime jeunesse. En mâchant ce bourgeon, Harry est ramené dans le passé, une belle après-midi de printemps, auprès d’une jeune fille nommée Rosa Kreisler. Par magie, il ne va pas se contenter de croiser cette jeune fille comme autrefois. Il va sauter le pas… l’aborder, lui avouer son amour et même lui proposer de l’épouser. « Alors Rosa déclara qu’elle sentait un parfum de violette » ! Ce parfum de violette signe le retour à la réalité. Et Harry retrouve son corps de quadragénaire.
L’odeur des choses usées de Hermann Hesse
Harry a parfois envie de crier… Le blues est son quotidien et celui-ci est entretenu par le fait qu’il assiste parfois à des cérémonies d’enterrement de parfaits inconnus. « On sentait l’odeur putride des choses usées : l’odeur putride d’un sentiment de satisfaction médiocre » !
Le vin d’alsace de Hermann Hesse
Un simple verre de vin d’Alsace constitue pour celui qui le boit (c’est-à-dire Harry) un moyen pour retrouver l’animal primitif qui sommeille en lui. Ce vin, qui chante à son palais « la douce mélodie des bois », donne à Harry une sensation de légèreté suprême. La petite musique, qui emplit son esprit à chaque gorgée, lui fait le même effet que celui de la contemplation d’une « petite bulle dansante de savon, pleine d’éclat, reflétant le monde entier sur sa surface multicolore. »
Le rasoir de Harry Haller
Harry est torturé ; Harry est malade ; Harry est aux portes de la vieillesse. C’est décidé le jour de ses 50 ans, il en finira d’un « coup de rasoir » ! Un coup de rasoir, sûr et précis… Pas de l’opium en tout cas, car Harry ne le supporte pas à fortes doses. Des vomissements annuleraient son effet délétère. Même s’il tente de se divertir par un voyage, par exemple, Harry sent qu’il ne pourra pas empêcher le destin de frapper : « Je n’échapperais pas à l’instant où je serais contraint d’ouvrir mon rasoir et de me trancher la gorge. »
Ne pas croire toutefois que la mort est proche, lorsque Harry nous parle de rasoir… Avant de se rendre chez un ami, Harry constate « je n’étais pas rasé »… pas de panique ! Il se rasera sans attenter à ses jours. Le fait de ne pas s’être rasé rend Harry honteux, au point qu’il nous le dit à plusieurs reprises dans le roman ; « Ni peigné, ni rasé »… le comble de l’horreur !
Pour autant, le moment du rasage est souvent le moment le pire de la journée pour Harry. Comme cela constitue un geste automatique, il en profite pour réfléchir. Et sa réflexion n’est point gaie : « Allons, Harry, lève-toi, pose ton livre, mets ton savon à barbe, mets-toi le menton à vif, habille-toi et prends plaisir à la compagnie des hommes. » En « enduisant » son visage de « savon », Harry se laisse happer par les pensées tristes.
Le bain de Harry Haller
Harry souffre terriblement sur un plan moral. Il se réconforte donc avec les moyens du bord… un « bain brûlant » ! Pour calmer sa détresse, il immerge son corps dans un « bain chaud », afin de trouver le « repos » ! Parfois, il a recours aux « bains publics » !
Le bal masqué de Harry Haller
Lors d’un bal masqué, Harry est totalement métamorphosé. Le loup des steppes est bien mort ! « Je n’étais plus moi-même ; ma personnalité s’était dissoute dans l’ivresse de la fête comme le sel dans l’eau. » Harry, le renfrogné, le solitaire, prend plaisir à respirer « avidement » « la chevelure » des femmes avec qui il danse. La fête abolit le temps. Harry ne le voit pas s’écouler !
Harry nous apparaît dans cet épisode totalement enivré. Pris dans un tourbillon de « parfums, de sons, de soupirs, de paroles », Harry se met à poursuivre une « Pierrette tout en noir, avec un visage maquillé de blanc ». Les vêtements et la chevelure de la jeune fille exhalent un « doux parfum », qui ne lui est pas inconnu. C’est logique… puisqu’il s’agit de celui d’Hermine, « légèrement parfumée et poudrée » !
Hermine, la jeune fille au camélia
C’est à « La Taverne de l’Aigle Noir », un café dansant, qu’Harry fait la connaissance d’une jeune fille qui porte un camélia fané dans les cheveux. Sa « bouche maquillé, rouge sang » et son teint pâle attirent le regard de Harry, qui ne voit subitement plus qu’elle parmi tous les consommateurs. Il faut dire que cette charmante personne ressemble comme deux gouttes d’eau à son amie d’enfance, Rosa Kreisler.
Cette jeune fille raffole des cosmétiques, puisqu’elle se farde en public. Elle se regarde, en effet, dans un « miroir de poche rond et minuscule », pour se poudrer « légèrement le menton avec une toute petite houppette ».
Cette jeune fille va sceller un pacte avec Harry. Elle va lui apprendre à profiter de la vie. Et lui, en retour lui donnera la mort. « Tu exécuteras mon ordre ; tu me tueras. »
Hermine, la jeune fille au parfum enivrant
Hermine fait découvrir à Harry la beauté du monde, des choses. Son parfum enchante Harry. « Elle aussi exhalait les parfums de la femme et de l’amour. » « Sa chevelure exhalait un parfum délicat » !
Hermine ou Hermann ?
Cette jeune fille au camélia ressemble, par certains aspects, à un jeune homme, ami d’enfance de Harry. C’est d’ailleurs pour cette raison que Harry décide de baptiser celle-ci Hermine, prénom jugé proche d’Hermann.
Lors d’un bal masqué, c’est sous les traits d’un « beau jeune homme » (« Elle jouait le jeune homme à la perfection […] ») qu’elle apparaît à Harry. « Elle avait juste un peu modifié sa coiffure et s’était légèrement maquillée. » Son « charme hermaphrodite » trouble Harry, qui n’ose pas l’inviter à danser par peur du qu’en-dira-t-on !
Maria, la jeune fille à la bouche rouge
Une courte aventure avec Maria (la « bouche rouge ») éloigne Harry de son idée de suicide. « Pouah ! Un rasoir ! » Le « léger parfum », de Maria, un parfum de « sensualité fantastique, d’un raffinement merveilleux » chasse les miasmes qui polluent le cerveau de Harry. Ce parfum, qui évoque « l’été, la rose », rafraîchit comme par magie notre héros.
Avec Maria, Harry découvre tout un univers « esthétique », qui repose sur tout un tas de colifichets, allant de la « poudre » au « parfum », en passant par le « sac à main »… Le parfum de « sensualité » !
Pablo, le jeune dealer de poudres
Ce saxophoniste mise tout sur son physique. Il plaît aux femmes ! Il leur fournit des préparations à base de cocaïne (« ses poudres secrètes »), qu’il concocte lui-même. Il s’agit d’un expert dans ce domaine. « C’était un maître en matière de mélanges et de dosages : il avait des poudres pour calmer les douleurs, pour endormir, pour provoquer des rêves agréables, pour rendre joyeux, pour rendre amoureux. » Et Harry, comme beaucoup d’autres, va avoir recours à Pablo pour obtenir de « petites doses de ses poudres ».
Et un miroir magique
Ce miroir, offert par Pablo à Harry, permet à ce dernier de se contempler en vérité. Sous l’action d’Hermine, l’âme grise de Harry a pris des couleurs… Dans le miroir, plus trace du loup des steppes. « Tu as enfin tué le loup des steppes. Ce n’était donc pas un rasoir qu’il te fallait. »
Grâce à Hermine, Harry a découvert le bonheur dans la frivolité ! Et grâce au miroir de Pablo, Harry découvre les mille personnalités qu’il a adossé successivement depuis sa toute petite enfance. Chacune de ses personnalités est morte, tour à tour, afin de laisser la place à une nouvelle.
Et un théâtre magique
Derrière chaque porte se cache un monde plus ou moins délirant.
Une porte le fait entrer dans un univers où l’Homme, pris au piège dans des bouchons automobiles, se retrouve face à des affiches indiquant que la nation doit « s’engager dans la défense des hommes contre les machines ». Une nation qui encourage à la lutte des classes sanglante en exhortant Harry à tuer « les riches repus, élégants et parfumés », qui pressurent « les autres dans leurs usines mécanisées. »
Une porte le ramène aux jours de son adolescence et lui propose une relecture des moments vécus. Projeté dans son corps d’adolescent, Harry retrouve les « senteurs » de sa « jeunesse » (« L’air sentait la brise tiède et les premières violettes »).
Une porte le conduit à rencontrer Mozart. Harry attrape d’ailleurs, familièrement, Mozart par le catogan pour pouvoir s’élever dans les airs avec lui.
Le loup des steppes, en bref
Si Harry a plusieurs personnalités… ce livre est en lui-même plusieurs livres. On y trouve un Harry désespéré, isolé, un Harry enivré, joyeux, avide de plaisirs… On nous parle lutte des classes, beauté hermaphrodite, parfums enchanteurs et cosmétiques troublants. Harry aide à Hermine à prendre la vie au sérieux, pendant qu’Hermine saupoudre dans la vie d’Harry des confettis multicolores. Une fois de plus, on découvre le pouvoir immense des cosmétiques !
Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour.
Bibliographie
1 Hesse H., Le loup des steppes, Le livre de Poche, Calman-Lévy, Edition 29, 2021, 311 pages

