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La belle histoire du quinquina

> 18 octobre 2017

La belle histoire du quinquina Une comtesse à la santé chancelante et une écorce à propriétés fébrifuges rendues toutes deux célèbres grâce à des Jésuites, une amertume notoire et des propriétés cosmétiques exploitées dans le domaine capillaire, voilà les ingrédients de l’histoire que nous avions envie de vous conter aujourd’hui ! L’arbre que les Péruviens désignent sous le nom de kina-kina signifiant « écorce des écorces » (L’officine, Vigot Ed., Paris, 1995, 2089 pages) mérite bien qu’on lui consacre un Regard !

L’écorce de quinquina constitua pendant des siècles l’un des remèdes les plus efficaces pour lutter contre les crises de malaria. Il fallut attendre le XIXe siècle pour que l’alcaloïde contenu dans l’écorce puisse être purifié ; il fut baptisé quinine. Au XXe siècle, on lui substitua des molécules de synthèse telles que la primaquine, la chloroquine et l’hydroxychloroquine.

Carl von Linné, le célèbre botaniste à l’origine de l’une des classifications les plus célèbres, baptisa du nom de Cinchona l’arbre dont l’écorce était utilisé en thérapeutique. Ce nom lui fut inspiré par la comtesse de Chinchona qui donna naissance à une légende romantique dont les échos nous parviennent encore aujourd’hui. Différentes versions sont proposées quant à la paternité de celui qui démontra le premier l’effet curatif de l’écorce de quinquina.

Le médecin Sebastiano Bado, qui se réfère à un marchand génois, Antonio Bolli, décrit l’arrivée de l’écorce de quinquina dans l’arsenal médical du monde occidental, aux alentours de 1663. La popularité de ce remède aurait fait suite à la guérison « miraculeuse » de l’épouse du vice-roi du Pérou…

L’explorateur français Charles Marie de la Condamine situe, pour sa part, la guérison de la comtesse en 1638 et met cela au bénéfice du médecin du roi, Juan de Vega. C’est à ce dernier qu’il attribue la diffusion de ce médicament en Espagne ! Il semblerait que ce médecin n’ait pourtant jamais voyagé ce qui met à mal cette théorie…

L’écrivain Ricardo Palma retranscrit, quant à lui, l’histoire de la comtesse avec une grande précision. Rappelons, toutefois, qu’il n’a pas vécu au moment des faits, puisqu’il est né au début du XIXe siècle, ce qui incite à une grande prudence. « Un après-midi de juin 1631, les cloches des églises de Lima sonnent d’une manière lugubre. Don Luis Fernandez de Cabrera, comte de Chinchon, vice-roi du Pérou par la grâce de sa majesté Philippe IV, arrivé depuis le mois de janvier 1629 à Lima, est aux cent coups. Sa très belle jeune femme, Dona Eleonor est sujette à de nombreuses crises de paludisme qui altèrent peu à peu sa santé. Alors que le vice-roi se désole et implore Dieu de sauver sa jeune épouse, une voix lui répond : « La comtesse sera sauvée! ». C’est un Jésuite qui entre alors en scène. Le comte de Chinchon s’incline devant le prêtre. Celui-ci exhorte le vice-roi à renforcer sa foi, Dieu fera le reste ! Le prêtre est mené au chevet de la mourante et un mois plus tard une grande réception est organisée pour fêter le rétablissement de Dona Eleonor. Les propriétés fébrifuges du quinquina ont été souveraines. Le découvreur de ce remède n’est toutefois pas le « sauveur de Dona Eleonor ». C’est en réalité un indien du nom de Pedro de Leyva qui, atteint de fièvre, se serait désaltéré à une eau puisée au niveau des racines d’un arbre du genre Croton (« cascarilla ») et s’en serait trouvé guéri (Pedro de Leyva découvre finalement la « mémoire de l’eau » avant l’heure !). Pedro réitéra alors l’expérience auprès de ses frères en faisant macérer des racines de cet arbre dans de l’eau. Il parcourut le pays en prodiguant ses conseils médicaux et transmis la fameuse recette à un Jésuite, celui-là même de notre histoire… L’histoire est passionnante. Les incohérences sont, toutefois, assez nombreuses puisque l’écorce de quinquina devient ici la racine de Croton ! Ricardo Palma se laisse entraîner par son lyrisme et n’est pas très regardant quant à la véracité des faits qu’il relate. Il s’emmêle dans les prénoms. Il n’y a pas de Dona Eleneor, mais deux comtesses de Chinchon successives, l’une dénommée Francisca Henríquez de Rivera (la première épouse, celle présente au Pérou durant la période considérée) et l’autre, Ana de Osorio. Francisca est décrite par ses contemporains comme une femme ne présentant pas de soucis de santé particulier. Elle est très active au niveau de la bonne société de l’époque ; son mari et ses fils, en revanche, sont atteints de fièvres récurrentes et sont traités à la manière de l’époque, c’est-à-dire à grand renfort de saignées et de purges.

Si l’histoire de la comtesse est quelque peu romancée, voire tout à fait inventée (le médecin et botaniste Nicolas Monardes désignait dès la fin du XVIe siècle le quinquina sous le nom de « China » et le considérait comme une « panacée mexicaine »), il n’en reste pas moins que les propriétés thérapeutiques de l’écorce de quinquina sont mises en avant, tout particulièrement, durant la période où la belle comtesse aurait pu se trouver mal. Le frère Antonio de La Calancha (1633) et le Jésuite Bernabé Cobo (1652) vantent les qualités curatives de la poudre obtenue à partir de l’écorce. Les Jésuites se feront fort de répandre l’utilisation de ce qui sera dénommée alors « poudre des Jésuites » et qui donnera parfois lieu à quelques falsifications (Francisco Medina Rodríguez, Precisions on the History of Quinine, Reumatología Clínica (English Edition), 3, 4, 2007, 194-196).

De la poudre au liquide… il n’y a qu’un pas. A la fin du XIXe et au début du XXe siècle, les vins thérapeutiques sont nombreux. Certains sont à base de quinquina.

Le « quinquina » élaboré par Joseph Dubonnet est initialement prévu pour un usage thérapeutique. C’est la lutte contre le paludisme qui est recherchée. La préparation présentant un goût fort agréable, elle basculera dans le domaine des apéritifs assez rapidement.

Le quinquina est également présent dans les « toniques ». On y trouve différents extraits possédant une certaine amertume censée « stimuler l’appétit » et plus généralement « l’humeur ». Cette stimulation de l’appétit se faisait de manière sympathique en diluant le tonique dans du vin (plutôt bénéfique pour l’humeur !). Dans certains cas, on a pu observer l’abus de ce type de thérapie utilisée comme « un alibi pour l’éthylisme familial », nous précise François Dorvault (Dorvault l’officine, Paris, 1995, 2089 pages).

La Quintonine est l’un de ces toniques dont la réputation est parvenue jusqu’à nous. Composée de quinquina, d'oranges amères, de kola, de cannelle, on la mélange à du vin « pour donner bonne mine ». La formule est à mettre au compte d’un pharmacien, Eugène Cayron, qui transmet, avant de mourir, en 1910, le flambeau à son successeur, Victor Hélin. Celui-ci épousera à la fois la fille de la maison, Madeleine, et le tonique qu’il va rendre célèbre (/Indre/Loisirs/n/Contenus/Articles/2011/05/10/La-Quintonine-est-nee-a-Chateauroux-en-1910).

La quinine est également un actif cosmétique. C’est au chapitre de la « chute des cheveux » qu’on pourra la trouver. Selon que le cheveu est sec ou gras, on pourra la conseiller ; la quinine vient au secours des cheveux gras en association avec de l’alcool. On pourra « frictionner la tête » avec différentes lotions qui associent les actifs alors à la mode (Lusi, La femme moderne, Paris, 1905, 310 pages). Dénommées lotions stimulantes ou toniques, ces lotions peuvent être « obtenues en faisant dissoudre dans environ 20 litres d’alcool à 90°, 10 g de quinine, 25 g d’essence de géranium, 40 g d’essence de bergamote et 25 g d’essence de citron. Ajouter finalement un volume égal d’eau distillée.» On pourra également réaliser une lotion ammoniacale à la quinine en mélangeant du rhum, de l’alcool à 60°, de l’ammoniaque, du chlorhydrate de quinine et des teintures de romarin et de jaborandi. » (Le Florentin R., Cosmétiques et produits de beauté, Paris, Desforges, 1938, 201 pages) Enfin, on pourra réaliser une lotion qui ressemble vaguement à un shampooing en faisant macérer pendant une dizaine de jours 50 g de racine de saponaire dans un mélange composé de 500 g d’alcool à 45° et de 100 g d’eau de Cologne. « En ajoutant 2,25 g d’écorce de quinquina gris qu’on laisse macérer avec la racine de saponaire, on obtient une lotion à la fois tonique et détersive qui est efficace dans la chute des cheveux provoquée par le relâchement des tissus. » (Villiers C., de la beauté chez la femme, Paris, 1910, 160 pages).

L’efficacité de la quinine dans la prévention de la chute des cheveux n’est pas documentée. Si l’on connaît parfaitement la pharmacologie de cette molécule et les effets indésirables systémiques y compris en cas d’intoxication (cinchonisme), on possède très peu d’informations sur son action par voie topique.

En 2010, une équipe espagnole publie le cas d’un patient atteint d’une dermatose papulo-vésiculeuse prurigineuse siégeant au niveau du cuir chevelu et de la face. Le patient âgé de 73 ans a recours à différents produits pour traiter son alopécie androgénique. Après investigation, il s’avère que c’est une lotion à base de quinine qui est mise en cause. Utilisée pendant 13 ans sans aucun souci, elle a fini par provoquer une réaction allergique qui a conduit le patient à consulter. Les auteurs rappellent que la quinine a fait partie des ingrédients du premier standard patch test mis au point par Paul Bonnevie pour diagnostiquer la cause des dermatites allergiques. Elle en fut ensuite retirée du fait de sa faible fréquence d’incorporation dans les produits du commerce et du fait de sa faible prévalence. Des réactions photo-allergiques peuvent également être observées, et ce, en particulier, par voie orale. Des cas ont été rapportés pour des personnes s’étant exposées au soleil après avoir bu des boissons à base de quinine (P. Hernández-Bel, J. de la Cuadra-Oyanguren, L. Martínez, J. López, V. Alegre, Contact Allergic Dermatitis to Quinine in an Anti-hair Loss Lotion, Actas Dermo-Sifiliográficas (English Edition), 101, 4, 2010, 373-375). Les sodas affichant la mention « tonic » renferment de la quinine qui communique un goût amer à la boisson. Des cas de réactions allergiques peuvent être observés chez des personnes ayant été préalablement sensibilisées par le biais d’un traitement médicamenteux (Giséle Kanny, Jenny Flabbée, Martine Morisset, D.Anne Moneret Vautrin, Allergy to quinine and tonic water, European Journal of Internal Medicine, 14, 6, 2003, 395-396).

L’effet photo-sensibilisant de la quinine a été démontré dès 1888 par un chercheur italien Arturo Marcacci alors qu’il étudiait les propriétés toxiques des alcaloïdes dans les règnes végétal et animal. La quinine démontrant un effet toxique à la lumière et non à l’obscurité, il en avait déduit le caractère photo-sensibilisant de la molécule (John D. Spikes, Photosensitizing properties of quinine and synthetic antimalarials, Journal of Photochemistry and Photobiology B: Biology, 42, 1, 1998, 1-11).

Rappelons que de nos jours, la quinine est un ingrédient réglementé dans le domaine cosmétique. On ne la retrouvera que dans les produits capillaires. Elle est autorisée à concurrence de 0,5% (en quinine base) dans les produits à rincer destinés aux cheveux et à hauteur de 0,2% (en quinine base) dans les produits sans rinçage pour les cheveux (Annexe III, n°21 du Règlement (CE) N° 1223/2009).

Concrètement, elle n’est utilisée que de manière anecdotique ce qui est logique du fait du manque de preuves concernant son efficacité.

La quinine ne s’est pas fait prier pour nous conter une belle histoire. La page la concernant est désormais tournée…






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