Voyage en Utopie, le pays qui ne connaît pas trop les cosmétiques !

Une drôle d’utopie que celle de Thomas More1,2 C’est le philosophe Raphaël Hythloday, parti à l’aventure avec Americ Vespuce, afin de découvrir les trésors de terres lointaines, qui a raconté à l’écrivain le fonctionnement d’une île où tout est réglé comme du papier à musique. Déposé sur un bout d’île grand comme un mouchoir de poche, Raphaël note, observe, admire, compare, puis revient at home, pour faire part, à qui veut l’entendre, de la supériorité du régime qu’il vient de tester. Les Utopiens, qui, par suite du naufrage d’un navire, ont pu découvrir toutes les subtilités scientifiques et artistiques du monde romain, ont mis à profit ces découvertes, tout en restant parfaitement connectés avec Dame Nature. Le top !

Mais quid de cette île ? Quelques éléments de réponse à venir…

Au sujet des prisonniers

Ils portent tous le même vêtement. « Leur tête n’est pas rasée, excepté un peu au-dessus des oreilles, dont une est mutilée ». Pas d’oisiveté, chez ces prisonniers (des voleurs pour la plupart), qui travaillent pour le compte de la communauté et payent ainsi leurs dettes. Un peu étonnant dans un pays où le vol parait impossible, puisque tout est communautaire. Mais bon, passons !

Au sujet de la propriété

Elle n’existe pas. Toutes les maisons sont bâties sur le même modèle et l’on en change tous les 10 ans, afin de garder à l’esprit que rien n’appartient en propre à personne et que tout est à chacun. Une curiosité : les vitres de ces maisons sont parfois en verre, parfois en toiles enduites « d’ambre ou d’huile transparente » !

Au sujet de l’habillement

Tous pareils… point de mode, mais un vêtement unique, en toile de couleur naturelle, bien blanche, sans adjonction de colorants, différent selon que l’on est célibataire ou marié, homme ou femme.

Un habit qui recouvre la tenue de travail, en « cuir ou en peau » (sic) et qui doit durer au moins deux ans si l’on en prend soin.

Seule originalité, les responsables du culte, vêtus d’un incroyable habit en « plumes d’oiseaux », disposées « avec art et goût » !

Au sujet de la journée de travail

Six heures de travail par jour. Sans une minute de plus ! Trois heures le matin, trois heures l’après-midi ! Un travail utile, qui ne fait pas dans la futilité. Point de produits de luxe, mais des produits de première nécessité, des objets qui sont réparés, recyclés.

Au sujet des repas

Ils sont courts, rapides, à l’exception du dîner qui est pris en « musique » et se termine par un « dessert copieux et friand ». Le seul luxe des Utopiens réside dans ce repas, qui précède un sommeil bien mérité. Pour s’y préparer aucune fragrance n’est de trop. « Les parfums, les essences les plus odorantes, rien n’est épargné pour le bien-être et pour la jouissance des convives. » C’est le seul péché mignon des Utopiens !

Au sujet du système de santé

Il est au top. On n’y manque de rien, pas plus de nourriture, que de médicaments ou de « soins affectueux » par le corps médical. Tout y est si agréable que chacun y court dès le moindre souci de santé.

Toutefois, lorsque le patient est atteint d’un mal incurable, on peut lui conseiller d’abréger ses « atroces souffrances », en arrêtant de s’alimenter ou bien en choisissant d’en finir avec l’aide « d’un narcotique mortel ».

Au sujet de la beauté et de la laideur

S’il est considéré comme « honteux d’insulter à la laideur et à la mutilation » (c’est-à-dire de choses sur lequel l’Homme n’a pas de prise), il n’est guère plus conseillé de baser sa vie sur la beauté. Celle-ci passe et lasse, hélas !

Au sujet des cosmétiques

A part les parfums, qui sont utilisés en abondance au dîner, afin de se mettre en condition pour un sommeil réparateur, point trop de cosmétiques ne faut. Les parfums utilisés dans le cercle domestique sont également tolérés dans les lieux de culte où les Utopiens aiment « faire brûler de l’encens » et pulvériser toutes sortes de parfums, dans une ambiance surchauffée, du fait d’un grand nombre de bougies allumées. Dans ce cas, le parfum qui monte dans les airs revêt un caractère mystique, permettant de porter les prières à Dieu sous la forme d’un véhicule odoriférant.

En ce qui concerne les soins corporels, il convient d’utiliser juste ce qu’il faut de produits adaptés, afin de prendre « soin de la beauté naturelle » de son corps. Et ceux qui ne sont pas dans cette optique sont traités avec sévérité, car la paresse, qui offense l’esthétique, constitue, dans cette société, un très vilain défaut.

Et il convient de s’interdire, en revanche, toute aide « d’artifice et de fard » pour atteindre une beauté n’ayant rien de naturel.

L’utopie, en bref

Cet ouvrage permet à Thomas More de critiquer l’existant (le régime anglais du tout début du XXe siècle), en s’attaquant, entre autres, à une noblesse dégénérée par le luxe et l’oisiveté. En lieu et place, il nous propose un système basé sur l’harmonie avec la nature, où tout le monde travaille avec entrain, pour le bonheur collectif. Un système avec quelques incohérences, dont la plus grosse consiste à rayer les cosmétiques de la carte des besoins élémentaires. Avec un tel programme… c’est sûr… ça ne marchera jamais !

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour l’illustration du jour.

Bibliographie

1 https://www.youtube.com/watch?v=BWcKVMEJY14

2 More T., L’utopie, Librio philosophie, Paris, 1997, 127 pages