Une histoire de parfum tenace, substantif, rémanent !
Le roman Belle de jour de Joseph Kessel part du principe qu’une femme violée ne s’épanouira que dans des rapports violents, impliquant une notion de soumission, d’obéissance.1 Etrange… La Belle de jour en question est une jeune bourgeoise frigide avec son époux, mais brûlante avec des inconnus rencontrés sur un lit de fortune, dans une pension pour habitués. Un roman lourd de parfums qui collent à la peau, empestent l’air et donnent mauvaise conscience.
Séverine, la belle au bois dormant
Elle est mariée à Pierre Sérizy ; violée à l’âge de 8 ans, Séverine, bien qu’aimant profondément Pierre, n’arrive pas à s’épanouir dans sa vie conjugale. Elle ne travaille pas, s’ennuie un peu et même beaucoup à la maison. Pour se désennuyer, elle sort et mène une vie frivole, dans un monde futile, « un univers facile où il n’est question que de rôles, de divorces, de liaisons et de fards… ».
Elle craint « l’animal » qui sommeille en elle, a honte de ses désirs et ressent le besoin de « se laver », afin de chasser de sa peau toute trace de l’animal qui la tourmente.
Cette belle au bois dormant laisse son corps en sommeil depuis qu’elle vit avec Pierre.
Séverine, la belle éveillée
Elle saute le pas, un beau jour, car elle a entendu dire que certaines bourgeoises fréquentent des maisons closes, afin d’acquérir une certaine liberté financière.
Elle rencontre Mme Anaïs et propose ses services en journée pendant que son époux est à l’hôpital. Ce travail de jour la fait surnommer « Belle de jour » ! Il n’est, bien sûr, pas effectué pour des raisons financières, mais plutôt pour trouver une solution à ses tourments physiques.
Une première journée passée dans la maison de Mme Anaïs laisse Séverine anéantie. Humiliée, apeurée, Séverine tente d’effacer les traces de ce qui s’est passé entre elle et l’inconnu. Elle « lave tout son corps à plusieurs reprises », se frotte le visage jusqu’à la douleur, tant son désir de changer de peau est grand. Elle se lave avant de retrouver Pierre, mais a oublié de se laver les cheveux et en est affolée car elle est sûre qu’ils sont imprégnés « d’un parfum entre tous reconnaissable », celui de Charlotte, l’une des pensionnaires de la maison de rendez-vous. Elle pense que cette journée a laissé sur son visage « une ride spéciale » que Pierre ne va pas manquer de remarquer (et pourtant non, Pierre ne détecte rien de spécial sur le visage de Séverine).
Petit à petit, Séverine s’installe dans une routine qui la mène quotidiennement chez Mme Anaïs. Un rite immuable qui s’achève, chaque soir par une toilette soigneuse qui prend la forme d’un rite purificatoire (« Sa purification extérieure achevée »).
Pierre, le bel endormi
Il est marié à Séverine ; il est beau et bronzé (« la nuque hâlée »). Il a une belle situation sociale, puisqu’il s’agit d’un chirurgien qui s’épanouit dans son travail qui constitue, pour lui, une véritable vocation. Il est bon. Il ne voit rien, n’entend rien, ne soupçonne rien. Il vit dans un monde parallèle… C’est le bel endormi !
Séverine et Pierre, un rêve en commun
Il y a le temps ordinaire. La vie parisienne et les rendez-vous quotidiens dans une maison close. Il y a le temps extraordinaire, celui de vacances sur une « plage déserte », près de Saint-Raphaël. Le bonheur retrouvé ! « L’air était une huile précieuse et légère. Il baignait le corps de Séverine, ce corps dont elle ne savait plus qu’il avait été pétri par tant de mains, qui lui appartenait de nouveau et s’épanouissait chastement. » Une bulle de bonheur fragile, qui éclate dès le retour à la maison.
Henri Husson, un cauchemar ambulant
Il s’agit d’un ami de Pierre qui tente de séduire Séverine, un peu lourdement. Il faut dire que, selon ses dires, Séverine porte un « parfum » « suppliant » (« je sens son parfum ici, un peu comme elle, suppliant »), qui semble demander protection et plus… même sans affinités !
Il s’agit d’un client de maisons closes, peu exigent, qui n’est pas rebuté par l’odeur « de vice pauvre », qui règne en ces lieux.
Un homme blessé, qui, repoussé par Séverine, serait bien capable de la trahir, en la retrouvant dans le cadre sordide de la maison de Mme Anaïs. Un homme dont Séverine a peur… tant il semble capable d’aller tout raconter à Pierre.
Léon, un réveil nauséabond
M. Léon est un habitué de la maison de rendez-vous de Mme Anaïs. Ce client, qui tient une « tannerie », est « imprégné de l’odeur de cuir cru jusque dans son haleine ». Pas vraiment le prince charmant donc… Un client qui procure une « joie bestiale » tout au plus !
On comprend d’après cette description olfactive que Séverine sorte de ses rendez-vous couverte de « singuliers effluves » !
Un éveil des sens au sens large, l’odorat en prenant pour son compte.
Hippolyte, un rêve hâlé
Hippolyte, dit « le Syrien », est un voyou également client de Mme Anaïs. Cet « homme bronzé qui avait les proportions et la couleur d’une idole » semble tenir Mme Anaïs dans sa main, qui ne lui refuse rien.
Marcel, un rêve brillantiné
L’ami d’Hippolyte, Marcel, est un jeune homme au costume voyant et aux cheveux excessivement brillantinés. « Ses cheveux luisant d’une pommade lourde » attirent forcément le regard des pensionnaires de la maison. Et ce d’autant plus que Marcel possède une particularité : toutes les dents de sa mâchoire sont aurifiées, ce qui lui vaut le surnom de « Gueule d’or » ! Une Gueule d’or qui devient rapidement le client attitré de Belle de jour !
Et quelques remèdes ancestraux
Pour soigner une « congestion pulmonaire », les « ventouses » et les « sangsues » sont de sortie !
Belle de jour, en bref
Séverine a du mal à s’y retrouver entre un amour éthéré pour son mari et son amour forcené pour les choses du corps. Une histoire qui finit mal… forcément, puisque Séverine, qui craint que Henri Husson ne la trahisse, charge Marcel de tuer l’importun. Sauf que ce n’est pas Henri qui prend le coup de couteau mais son ami Pierre venu s’interposer.
Un coup de couteau fatal, qui entraîne une paralysie irréversible ! Pierre est désormais cloué au lit. Il n’est pourtant pas au bout de ses peines, puisque Séverine, pour libérer son âme, lui avoue tout, ne supportant plus d’arborer, devant celui qu’elle aime, une « vertu maquillée » !
Coup de grâce pour Pierre qui ne cherche plus à lutter et sombre dans le mutisme !
Un roman violent où les parfums semblent avoir été créés pour donner des remords, pour humilier. Des parfums, dont la note de fond interminable, monte à la tête, pour y laisser des traces indélébiles, sans jamais toucher le cœur. Des parfums qui éveillent les sens, empêchent un sommeil réparateur et conduisent au pire.
Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour cette Belle de jour !
Bibliographie
1 Kessel J., Belle de jour, Collection Folio, Gallimard, 2022, 176 pages

