Une histoire de fille à lunettes, sans lunettes, du Dard, tout simplement !

San Antonio « aime bien les femmes à lunettes »… un incipit qui n’est pas vraiment surprenant, lorsque l’on connait un tant soit peu l’individu en question.1 « Vous allez dire encore que je suis vicelard sur les bords, mais j’aime les femmes à lunettes. » C’est sans doute pour cette raison que le commissaire se met à suivre une jolie jeune fille, « châtain foncé » de « 19 ans à tout casser », « en plus de ses lunettes » ! Non, en réalité, on le comprend très vite, cette filature n’est pas effectuée sur ses temps de loisirs, mais bien plutôt aux frais de la princesse. La jeune fille est, en réalité, une terroriste, qui place des bombes chez des Américains à Paris. Il faut donc stopper cette activité, afin que l’ordre succède au désordre ! Et comme de coutume, à ce petit jeu là San Antonio est loin d’être bigleux !

Une fille à lunettes et à fond de teint

En réalité, ce n’est pas seulement pour le plaisir que San Antonio prend le train de Rennes, à la suite de la jeune fille aux lunettes. C’est à la demande du boss qui s’intéresse beaucoup à cette jeune personne étant donné qu’elle semble liée à un dénommé Crakzic, un espion slave, « pas très propre », bien que se lavant souvent d’après son patronyme !

Cette jeune fille, qui dit se nommer Claire Pertuis, possède plus d’un agrément cosmétique. Elle se déplace dans un « odorant sillage », arbore « un sourire sans plombage ni prothèse, entièrement briqué à la chlorophylle » et un « délicat fond de teint orangé ». De quoi, forcément, plaire à notre cher commissaire, dont nous commençons à connaître la personnalité.

Plus de fille à lunettes, plus de fond de teint, plus rien… du tout

Tout se passe plutôt bien, jusqu’à ce que la jeune fille parte aux toilettes pour « se refaire une beauté ». San Antonio la voit, en effet, quitter le compartiment, « une trousse de toilette en épiderme de goret à la main ». Rien de très surprenant ni de trop alarmant !

La jeune fille ne reviendra pas, puisqu’elle vient, apparemment, d’être précipitée sur la voie et d’y perdre la vie ! Seules ses lunettes permettront de l’identifier ! Et, malgré des recherches poussées, sa « fameuse trousse » ne sera pas retrouvée à ses côtés ! Mystère donc…

On trouvera, en revanche, près de sa dépouille, un sac à main bien rempli. Deux cartes d’identité pour une même femme, Claire Pertuis, Emma Bow, complètent la panoplie cosmétique qui surabonde dans ce sac. « Je déniche le petit matériel classique des bergères en virouze : rouge labial, brosse à z’yeux, brosse à ongles, lime, fond de teint, etc. »

Et on apprendra en fin de roman que Claire (en réalité Gretta !) s’est fait passer pour morte et a fait envoyer sous les roues du train une innocente à sa place. Dans sa trousse de toilette, elle cachait, non pas du maquillage, mais des vêtements d’homme lui permettant de changer d’identité en un instant. Et hop, ni vu, ni connu, j’t’embrouille !

Une fille sans lunettes, avec ou sans teinture

En réalité, Claire se nomme Gretta Konrad, dite Gretta-de-Hambourg. Elle est blonde (pour incarner le rôle de Claire, Gretta « s’est fait teindre » les cheveux en châtain) et a beaucoup plus que 19 ans !

Il s’agit de la fille d’un « tortionnaire nazi réfugié en Argentine lors de la défaite Allemande ». Une jeune fille orpheline, qui, à 15 ans vient vivre chez sa tante à Hambourg, avant de devenir entraîneuse dans une boîte de nuits à Paris, Le « Toboggan ». Depuis lors, dès que Gretta est quelque part un incendie se déclenche… comme par hasard ! Ambassades, ministères, rien ne résiste à cette forcenée…

Une habituée du Toboggan avec des yeux drôlement fardés

Cette Martiniquaise, dont les cheveux sont « frisés comme les ressorts Dunlopillo », connaissait bien Gretta et permet de suivre la piste de cette dernière, en retrouvant l’un de ses bons amis. Cette jeune femme, aux « paupières chargées de fard bleu et de pudeur » vient trouver San Antonio, chez lui, à l’heure du bain, afin de lui faire des confidences. Pas de souci, San Antonio ne se formalise pas et reçoit la dame en tenue minimaliste ! Et le voilà qui part alors à la recherche de Serge Iachev, un individu qui vit à Rambouillet, ce Serge étant un proche de la fameuse Gretta.

Un espion sans lunettes, avec ou sans teinture

Le type qui a actionné la sonnette d’alarme était un vieux monsieur… Pas vraiment tout à fait et cela on l’apprend lorsque l’on suit l’enquête de bout en bout. Il s’agit, en fait, d’un jeune homme blond, qui, entre le moment où San Antonio le voit pour la première fois et le moment où il le retrouve (il s’agit de Serge Iachev), a « été transformé par une cure de jouvence ». Des produits de maquillage lui ont permis de se grimer et de modifier son âge comme par magie.

Ses cheveux gris sont désormais « d’un blond suave » ! Dans le train, avec Gretta, il s’était fait la tête d’un vieux monsieur. C’est lui qui a donné l’alerte, afin que le train s’arrête et que San Antonio soit témoin de la fin tragique de la femme qu’il croit être la jeune fille à lunettes. Il faut suivre !!!!

Serge, après avoir été représentant pour un laboratoire de produits pharmaceutiques, a changé de métier. Désormais, aux côtés de Gretta, il s’en prend aux pays du bloc de l’Ouest. Une fois emprisonné, il avale une capsule de cyanure, comme tout bon professionnel qui se respecte.

Un boss sans lunettes, sans cheveu

Le boss de San Antonio, dit le vieux ou le vioque, est dépourvu de cheveux, ce qui lui vaut, de la part de Frédéric Dard, un certain nombre de qualificatifs (tifs !!) variés : « […] il ne possède déjà pas plus de tifs que la verrière du Grand Palais. ». Le lecteur assidu de San Antonio sait bien que l’auteur aime à parler de ce crâne en « peau de fesse », le comparant à un « suppositoire ». Selon les opus, on trouve des expressions variées pour faire l’éloge de cette « calvitie passée au Miror », une calvitie qui confère à son possesseur une « bouille en peau de bébé rose » qui miroite agréablement sous l’effet de la lumière des lampes de bureau. Une manière originale trouvée par Frédéric Dard pour montrer le lien d’amitié qui unit les deux hommes !

Un boss sans sueur, mais avec antitranspirant

Le boss est un monsieur très chic, qui prend grand soin de son apparence. Il s’agit d’un « monsieur distingué, manucuré, éduqué, posé et déterminé », un homme qui « sent » les choses, ce qui n’est pas étonnant tant « ce forcené de Purodor », un antitranspirant vendu dans les années 1960, est sensible du point de vue olfactif.

Ce boss fait totalement confiance à San Antonio, son meilleur élément. Si parfois il se met en colère, d’autres fois au contraire, et c’est le cas ici, il se charge de doper son agent, afin de lui redonner confiance en lui. « C’est lui qui me Dop-Dop au lieu de me passer un shampooing. »

Un collègue avec odeurs et sans hygiène

Bérurier est sale. Frédéric Dard ne cesse de le dire. Il s’agit d’un homme peu soucieux de son hygiène, mais très pro d’un point de vue travail. Il a dans cette enquête des fulgurances d’esprit qui permettent à son chef d’avancer à grands pas.

« Bérurier, mon amour, si tu t’étais lavé au moins une fois cette année, je crois que je t’embrasserais pour ces paroles ! »… On comprend ici que San Antonio doit une fière chandelle à son second.

Un autre collègue avec eczéma et… toujours peu d’hygiène

Pinaud, le second collègue de San Antonio le plus cité dans les opus de la série, est aussi sale que Bérurier. Il arbore un « crâne plâtreux » où adhèrent quelques cheveux sans couleur. Ce crâne eczémateux est, le plus souvent, recouvert d’un chapeau en « feutre moisi » !

Pinaud est allergique aux « sardines à l’huile »… et a mis au point toute une « philosophie gastro-sardinalhuilique » !

Et lorsqu’il est hospitalisé, suite à un accident professionnel, il manque de faire tourner de l’œil à une infirmière incommodée par une odeur de pied pestilentielle ! Ses jours ne sont pas en danger, « par contre, ceux de l’infirmière qui assume la charge de lui faire sa toilette le sont ! »

Un collègue sans lunettes avec impétigo

Verduraz est un collègue que l’on ne connaissait pas jusque-là. « Il a tout ce qu’il faut pour faire un poulet d’élite : un regard vide, des épaules pleines, de l’impétigo […] ».  

Un collègue généreux à l’extrême

Dans cette enquête, San Antonio croise les pas d’un ancien collègue, Pranmoitoux. Il fera même équipe avec la jolie jeune femme de celui-ci, une belle blonde de 25 ans, « au visage hâlé ». Afin de coincer la bande à Gretta retranchée dans un hôtel (hôtel-pension des fleurs), San Antonio joue les couples amoureux avec la belle Patricia. Afin de passer incognito, il s’est grimé le visage (il a toujours dans sa voiture une « boîte à maquillage »). Notre couple fictif fait plus vrai que nature, tant la belle Patricia se montre prompte à jouer la comédie à la perfection !

Et un bon bain

Pendant cette enquête, San Antonio réussit à se soustraire quelques heures à ses activités, pour se remettre en forme dans le pavillon qu’il partage à Saint Cloud avec Félicie, sa maman. « […] lorsque le récipient qui servit de cercueil à Marat a un cubage de flotte adéquat, je me déguise en naturiste et je confie mon anatomie à la caresse bienfaisante de l’eau tiède. Un bon bain, c’est ce qu’on a trouvé de mieux pour calmer les nerfs. » Toutefois, ce bonheur ne dure guère car, alors que San Antonio se fait « les chromes », une indic vient lui donner des renseignements fort utiles !

Et une histoire de tatouage

Cette histoire est assez incroyable. Frédéric Dard invective son lecteur : « Croyez-moi ou allez vous faire tatouer un combat naval sur l’abdomen », afin de s’assurer de sa docilité. Tous les faits sont des plus exacts !

Des lecteurs, qui, comme de coutume, sont traités de noms peu sympathiques, comme « bande d’évidés du tronc », par exemple.

Et une histoire de chauves-souris incendiaires

Les chauves-souris de cette aventure ne sont pas enragées, mais elles sont équipées d’un système (« des petites bombes incendiaires ») qui leur permet de mettre le feu aux cibles visées. La maison du général américain Bigboss, un blond à la peau couperosée, est ainsi incendiée, alors que, pourtant, un dispositif policier hors norme s’assurait qu’aucun individu n’était susceptible d’approcher la demeure.

Frédéric Dard nous indique que le système de sécurité est si bon qu’une « anguille peinte en noire et enduite de vaseline ne pourrait franchir un tel barrage. »

Et l’expression maquiller au sens figuré

Lorsque le train stoppe en pleine campagne, suite à la chute de Claire Pertuis (ou du moins celle que l’on croit être Claire Pertuis), Bérurier, le collègue préféré de San Antonio, s’interroge : « Qu’est-ce qu’on va maquiller dans cette cambrousse ? ».

Et l’expression mettre au parfum

Lors de cette enquête, San Antonio interroge un paysan du coin, venu « se mettre au parfum », suite à l’arrêt inhabituel du train à proximité de ses terres.

En outre, lorsqu’il enquête dans la boîte de nuits, Le Toboggan, il est repéré assez vite. Tout le personnel, mis au parfum, reste aussi muet qu’un banc de carpes !

Et forcément, tout au long de l’enquête, San Antonio met Bérurier, Pinaud et le Vieux (le boss) « au parfum » !

Une expression utilisée quatre fois tout de même !

Et une expression empruntée au galéniste

Lorsque San Antonio est paumé… qu’il ne comprend plus rien aux évènements… il traverse ce qu’il nomme « une période de pommade » !

Entre la vie et la morgue, en bref

Une histoire de lunettes ! La femme qui a été tuée à la place de Gretta, Virginie Lavertu, manucure de son état, était porteuse de lunettes. Afin que Virginie puisse passer pour Gretta, il a donc fallu que cette dernière, qui, habituellement, ne porte pas de lunettes en porte temporairement… Voilà la conclusion à laquelle aboutit San Antonio, une fois cette triste affaire élucidée, bouclée, terminée, achevée, archivée ! Y a pas besoin d’une loupe pour voir tous les détails de cette histoire, Frédéric Dard, en maître du genre, nous glisse, à propos, tous les indices utiles. Vu et même bien vu !

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour.

Bibliographie

1 Dard F., Entre la vie et la morgue in San-Antonio Tome 4, Bouquins La collection, 1233 pages, 2022