Une affaire stroumpfement troussée par Frédéric Dard

Tout part d’une fenêtre et d’un poste d’observation. San Antonio et son collègue Pinaud (dit Pinuche) guettent les faits et gestes d’un type qui reste statique dans sa chambre d’hôtel. Pas de quoi s’agiter… Pourtant cet homme est en lien avec un espion international dénommé Grunt.1 Ce Grunt a chargé l’homme en question, un Italien répondant au doux prénom d’Angelo, de cambrioler le coffre-fort d’une société aéronautique. Un coffre-fort, qui s’avère être vide lorsqu’Angelo réalise son forfait. Les plans et la maquette du super-avion en construction ont déjà été barbotés ! Le mystère s’épaissit pour un commissaire San Antonio qui, de fil en aiguille, se retrouve sur un bateau en direction de New-York. Là, il va falloir aiguiser ses sens, afin de mettre la main sur les plans en question.

Celui qui dit aux autres d’observer

Le chef de San Antonio est chauve ; Frédéric Dard ne manque jamais une occasion pour nous parler de sa « belle casquette en peau de fesse » !

Et concernant les hommes chauves, Frédéric Dard (un peu concerné par le sujet !) devient éloquent, lorsqu’il s’agit de faire le point sur le sujet. Il a développé, au sujet de la « calvitie », toute une classification, en prenant en compte « son aspect, sa texture, sa géographie »… Mettez-lui sous les yeux un crâne dégarni, il vous dira illico si la personne concernée est un « homme du peuple ou du monde ». La forme (en « suppositoire, en ananas »…), l’aspect, le caractère (« la totale, la modeste, l’hypocrite »), la façon dont elle est soignée (« elle est fignolée, rasée, brûlée, sulfatée, sulfamidée, polie, teinte, brossée, odoriférante, anti-dérapante, vulcanisée, jaspée, marbrée, brunie ») constituent autant de critères de qualification, permettant à San Antonio de faire la différence entre un brave type chauve totalement inoffensif et un féroce mafieux !

Celui qui est observé

Il est au bout du rouleau ; le genre de type qui a abdiqué toute dignité humaine. Avec « des joues qu’il n’a plus la force de raser » ! Pourtant, il semble vouloir coopérer avec la police, puisqu’il n’hésite pas à se rendre au poste et à décliner son identité. Angelo Diano. Un repris de justice, qui a été, nous dit-il, chargé par Grunt de piller le coffre-fort d’une entreprise d’aviation, afin d’en extraire les plans d’un avion à la structure innovante, « l’Alizé 3 » ! Drôle de personnage qui sera retrouvé mort d’ici peu.

Celui qui commande à celui qui est observé

Au-dessus d’Angelo, il y a Grunt. Au-dessus de Grunt, il y a Montfort, un type à « la calvitie number one » ! Chic, élégant, cosmétiqué, soigné… bref, un « calvitié distingué » !

Et aux ordres de Montfort, il y a l’ingénieur en chef de l’usine aéronautique, un « homme d’une quarantaine d’années, petit et trapu, avec cheveux rares collés sur une tête bombée. »

Finalement, puisque l’ingénieur est dans le coup, on comprend qu’Angelo a été embauché pour jeter de la poudre aux yeux des inspecteurs…

Ceux qui observent

San Antonio et son collègue Pinaud. Un gars très affuté dans son métier, mais peu porté sur le cosmétique. Un gars avec des « tifs d’un gris demi-deuil », qui posent question à son chef Antoine (autrement dit San Antonio). « P’t-être que tu as les cheveux complètement blancs ?… Tu devrais te les laver, un jour, pour voir… » Le brave Pinuche n’apprécie guère cet humour ! Chez lui tout rappelle ou appelle le cosmétique. « Ses sourcils en forme de brosse à dents usagée » crient au secours, sans succès. De sa chevelure, « se met à neiger de la pellicule », comme en plein mois de décembre !

La femme de l’histoire ou le parfum de la dame en noir

Les plans passent de main et main et atterrissent (c’est pas mal pour des plans d’aviation !) entre celles d’une femme tout habillée de noir. Une inconnue, qui est montée à bord d’un bateau, à destination des Etats-Unis. En 6 jours de traversée, San Antonio et Pinaud, qui ont réussi à se glisser parmi les passagers, vont devoir identifier cette veuve noire ! Bérurier, un autre collègue de travail, est venu s’ajouter au programme !

Et elle est identifiée, cette veuve noire… Une jeune soubrette, qui se nomme Marlène Poilfout et qui accompagne sa maîtresse (la femme d’un diplomate indou, Mme Gahrâ-Trémische) à New-York.

San Antonio opère, bien évidemment, un rapprochement avec la charmante personne en se faisant passer pour un producteur français, prêt à engager Liz Taylor pour son prochain film « Il mousse », sponsorisé par… « Monsavon » !

A la fin du roman, on découvre que la brave Marlène se nomme, non pas Poilfout, mais Marlène Stroumpf… Une Autrichienne stroumpfement dégourdie, qui fait partie d’un réseau d’espionnage de toute première qualité.

Et une professionnelle peinturlurée

La femme croisée dans l’escalier d’un hôtel est drapée dans un manteau de peau de lapins. Elle aime le bleu, cette professionnelle du maquillage : « Du bleu au-dessus des yeux ; du mauve au-dessous du nez » !

Et une hôtelière au sourire impeccable

Cette avenante hôtelière adresse, à San Antonio, le « sourire signé Colgate », auquel il ne sait pas résister.

Et des femmes qui se mettent à leur fenêtre en cas de grabuge

En pleine nuit, lorsqu’une bagarre éclate dans la rue, des gens se mettent aux fenêtres. Des hommes, des femmes qui ont abdiqué toute forme de maquillage et s’exposent à la vue des voisins « leurs bouches décolorées, leur peau soufrée », la « frime encore luisante de démaquillant » !

Et une mention spéciale à Cérébos

Avec tout l’humour de Frédéric Dard. « Il semble changé en statue de sel, comme dirait Cérébos. »

Et une mention encore plus spéciale à l’huile de ricin

Pour faire comprendre à son lecteur qu’une information a du mal à passer, Frédéric Dard utilise une jolie expression de son cru : « Il avale ça comme de l’huile de ricin » !

Et une mention très très spéciale au muscadet

Une sorte de remède qui, selon Pinaud, « lave le rein » ! Un bon remède, pour retrouver goût à la vie pour nos deux enquêteurs, qui peinent à mettre la main sur les plans envolés. Le chef risque bien de leur laver la tête plus efficacement que le muscadet n’a pu rincer leur rein !

Et un lecteur que l’on qualifie de toutes les façons

Dans cet opus, nous sommes des « atrophiés du bulbe » ! Un « tas de pétrifiés des glandes » ! Un « tas de cimentés de la théière » ! Des lecteurs, qui manquent de « phosphore » et devraient manger du poisson plus souvent.

« Je vois à vos figures de constipés que vous becquetez de l’aile, les gars. »

Et ce lecteur est malaxé avec soin (« crânes de pioche ») par Frédéric Dard, qui prend un malin plaisir à apostropher celui ou celle qui tente d’y comprendre quelque chose aux intrigues serrées qu’il met au point. « […] vous êtes peinard derrière votre bêtise ; y fait bon dans votre intellect… Air conditionné ; confort moderne, eau courante ! Quand vous essayez de penser, ça fait du bruit dans votre calebasse comme lorsque vous bouffez des cacahuètes ! »

Et de la vaseline qui lui coule dans l’oreille

Lorsque San Antonio parle à son subordonné Pinaud, il « lui vaseline dans l’oreille » !

Et la Jouvence de l’Abbé Soury

La blague est faite bien souvent par Frédéric Dard, qui raffole de cette spécialité. « Il me sourit, comme dit l’abbé Jouvence » !

Et une hygiène parfaitement douteuse

Ce n’est pas nouveau… On sait que les collègues de San Antonio ne sont pas portés sur l’hygiène. Il nous le confirme dans cet opus, désignant ses inspecteurs sous le qualificatif de « gorets », incapables de réaliser « un brin de toilette » !

« Allez oust ! Lavez-vous, rasez-vous et changez de limace, sans quoi je vous fous par-dessus bord ! »

Et un peu de bronzette

Pour allier travail et plaisir, San Antonio loue, tout de même, « trois transatlantiques », afin que nos trois enquêteurs puissent exposer leurs « académies au soleil » ! Et là, sur le pont supérieur, San Antonio frise la dépression, en reluquant les anatomies féminines, exposées non loin de lui. « Des dames seules confient leur cellulite au soleil… » Une avalanche de « bourrelets », de « bajoues », de suif, s’abat sur les yeux fragiles du commissaire, qui ne sait plus où tourner son regard. Ses voisines sont couvertes de peinture et de bijoux… cela ne suffit pas à cacher l’excès de graisse… Ces dames sont à son avis « bien faisandées, varicées, cellulitées, engraissées » ! Elles arborent du maquillage arc en ciel, avec « du rouge aux lèvres et aux joues, du noir et du vert et du bleu et du violet aux châsses ! Toutes ces couleurs tournent sur le cœur de l’observateur, qui frise l’hépatite, devant un tel amas de chairs « gâtées par l’âge » ! « Gâtées par leur mari, et gâtées par tous les pores de la peau. » Il en devient cruel, ce brave San Antonio, au milieu de ces femmes qui « attendent des miracles du soleil » ! Et San Antonio de se mettre à plaindre les rayons UV, obligés de se promener sur cette « viande avariée » ! Ces braves dames, qui clignent des yeux « aux cils clapoteurs », n’arrivent absolument pas à émouvoir Frédéric Dard.

Quant aux hommes… on apprend juste que leurs cheveux sont « calamistrés », grâce à la « Cadoricin », une brillantine qui fait alors fureur ! Aucune précision concernant l’anatomie de ces messieurs. Bizarre !

Et un drôle de maquillage

Comme d’hab, l’expression maquiller quelque chose est utilisée. « Alors, que veux-tu qu’elle ait maquillé du fourbi ! » ; « Qu’est-ce que tu maquilles ! »

Du poulet au menu, en bref

Il semble bien que San Antonio ne soit pas aussi infaillible que l’on pouvait le croire… il peine, en effet, à mettre la main sur les documents recherchés. Les plans ultra-secrets ont été volés et San Antonio n’a rien pu faire. Reste une croisière de 6 jours pour mettre la main sur les papiers tant convoités. San Antonio, Pinaud et Bérurier (qui s’est embarqué sans même une brosse à dents) vont ouvrir l’œil et le bon, afin de retrouver la femme en noir, au parfum de mystère ! Et ce trio stroumpfement efficace va réussir… Les plans retrouvés seront mis bien précieusement dans le coffre du commandant, avant de repartir pour la France. Espérons que le coffre en question est résistant…

Cela c’est une autre histoire. Suite avec « Tu vas trinquer San Antonio » !

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour.

Bibliographie

1 Dard F., Du poulet au menu in San Antonio – Tome 3, Collections Bouquins Robert Laffont, 2010, 1288 pages