Un rouge à lèvres pour voir la vie en rose !
L’odeur des cargos qui déchargent à Alger leur cargaison de café et d’épices, l’odeur des latrines qui se communique à toute la cage d’escalier, l’odeur du rouge à lèvres chipé à une tante, le parfum de lotion capillaire ou d’eau de Cologne employée généreusement par des familles entières… voilà l’univers du petit Jacques qui vit, reclus dans son univers, au milieu d’une famille qui, pour cause de handicap, a bien du mal à communiquer.1 Un monde où les sensations remplacent les longues phrases ; un monde où l’on ne fait pas économie de fragrances, mais où les sous sont comptés un à un.
Une enfance odorante, dans la touffeur des rues d’Alger, l’été… l’enfance de Jacques Cormery, l’enfance d’Albert Camus !
Une odeur de chrysanthèmes mouillés
A Saint-Brieuc, Jacques Cormery se recueille sur la tombe de son père tombé pour la France, le 11 octobre 1914. Première et ultime rencontre entre un père âgé éternellement de 29 ans et son fils de 40 ans ! Rencontre sur fond d’odeur « de fleurs mouillées » !
Une odeur de chair âgée
Jacques se souvient de son enfance. Une sieste obligatoire lorsque les rayons du soleil sont les plus mordants. La grand-mère ne transige pas avec cette règle immuable. Le petit garçon se voit donc obligé de partager le lit de l’aïeule : « l’enfant sentait près de lui l’odeur de chair âgée pendant qu’il regardait les grosses veines bleues et les taches de vieillesse qui déformaient les pieds de sa grand-mère. »
Devenu adulte, l’écrivain retrouve l’odeur de cette grand-mère qui s’interroge sur le fait que personne ne vient la voir… « Peut-être que je sens mauvais. »
Une odeur de mort
En retournant sur les lieux de son enfance, Jacques passe une nouvelle fois devant la porte du coiffeur qui jouxte l’immeuble de sa jeunesse. Ce n’est plus le même… « Il est mort de la tuberculose, c’est le métier » dit sa femme, « toujours respirer des cheveux » !
Une odeur de tendresse
Chaque fois que Jacques retrouve sa mère, il respire une petite bouffée d’enfance. Celle-ci se niche, « sous la pomme d’Adam »… Une « douce odeur de peau », sentie tout petit enfant. Une odeur de « tendresse » ! Une mère qui, en l’honneur de son fils, n’oublie jamais de passer chez le coiffeur.
Une odeur putride
Souvenir brûlant, que celui d’une pièce de monnaie volée… la monnaie des courses, tombée soi-disant dans les toilettes. La famille est pauvre… La grand-mère décide donc de sonder les toilettes à main nue et ne trouve rien… En se lavant les bras au « savon », elle traite son petit-fils de menteur. La pièce n’a pas été retrouvée. La pièce n’était pas là !
Une odeur de chien mouillé
L’oncle Etienne (ou Ernest, selon les pages du roman), qui vit avec Jacques, sa sœur et sa mère possède un chien qui sent mauvais. Du moins c’est ce que tout le monde dit… tout le monde, sauf l’oncle qui ne veut pas admettre le fait que le chien, « rarement lavé », sente fort et ce en particulier « après les pluies ». « Lui, disait-il, y sent pas » !
Une odeur de lotion bergamotée
L’oncle possède un odorat très développé, pour ce qui concerne la vie quotidienne, les plats, les cosmétiques… Il commence toujours par se régaler d’une recette culinaire en y plongeant le nez… Premier bonheur ! Même chose en ce qui concerne « l’eau de Cologne bon marché » ou la « lotion dite Pompero », utilisée également par sa sœur, « dont le parfum doux et tenace à fond de bergamote traînait toujours dans la salle à manger et dans les cheveux d’Ernest » ! La lotion parfumée est humée avec délice par l’oncle, qui renifle « profondément » le contenu de la bouteille d’un air « extasié », avant de s’en appliquer sur les cheveux. Un hédonisme cosmétique à l’état pur !
Bis repetita
Jacques nous parle également de cette lotion bergamotée qui infruise la peau de sa mère, lorsque celle-ci s’est faite belle pour la cérémonie de la remise des prix. L’enfant « reniflait sur sa mère la lotion lampero, dont elle avait usé largement pour la circonstance. » Cette fois-ci on nous parle d’une lotion lampero et non Pompero.
Une poétique odeur d’école
Albert est bon élève. L’odeur de l’encre, du cuir des cartables, des livres, de la colle, de la laine mouillée des vêtements constituent une chorale de parfums qui chantent les délices de l’instruction.
Et puis, il y a l’odeur d’eau de Cologne de Monsieur Bernard, un instituteur dur, mais juste, qui use de coups de bâton, pour corriger les enfants, mais les soutient au maximum dès qu’il détecte de la bonne volonté.
Une médicamenteuse odeur de dentifrice
Chaque matin, Albert passe prendre son ami Pierre, avant de partir pour l’école. Un camarade, toujours en retard qui avale son bol de café brûlant et se dépêche de se brosser les dents avec un drôle de dentifrice. L’enfant se brosse, en effet, les dents avec une brosse « garnie d’un épais ruban d’un dentifrice spécial car il souffrait de pyorrhée. »
Une odeur de féminité
A l’école, il y a le fils Marconi, qui se déplace dans un halo d’eau de Cologne… Sa mère en « répand à profusion sur lui »… Il y a aussi les cosmétiques chipés aux mères et aux sœurs, qui deviennent des trophées et sont humés avec délectation par toute une bande de garçons braillards. A partir d’un simple parfum de rouge à lèvres, les écoliers se mettent à fantasmer et à rêver d’une femme réduite à ce « bloc de parfum doucereux de bergamote et de crème ». Un parfum de cosmétique, qui enivre les garçons plus sûrement que de l’alcool et leur ouvre les portes de l’univers féminin. Au milieu des cris, des injures, des odeurs de sueur, ce petit bâton de rouge à lèvres, si fragile entre leurs mains, est le symbole même de la délicatesse et de la séduction.
Un soupçon de blush
Le fard à joue rose est utilisé par la mère de Jacques, lorsqu’un marchand de poissons de belle prestance vient rendre visite à la famille. « Un soupçon de rouge aux joues » fait soupçonner aux membres de la famille qu’il y a anguille sous roche. Le marchand sera prié de passer son chemin !
Un passage chez le coiffeur
Une coupe courte pour la mère de Jacques amène une remarque cinglante de la grand-mère : « l’air d’une putain »… voilà à qui ressemble désormais la jeune femme !
Une faute maquillée
Jacques a interdiction de jouer au football, car ce jeu use les chaussures. Il le fait quand même et tente de masquer l’usure des fers qui y sont cloués en les frottant dans la terre. De cette façon, il tente de réaliser « le maquillage de la faute » !
Et du fait-maison dangereux
Jacques adore réaliser avec ses camarades de « terrifiants poisons », fabriqués en broyant et mélangeant différentes parties de végétaux. Des mixtures placées dans tout un « attirail de tubes d’aspirine, de flacons de médicaments ou de vieux encriers. » Le laurier-rose (ses feuilles, ses fleurs) est l’élément de base de ces préparations maléfiques. Broyage, mélange, dissolution dans de l’eau, filtration sur un « mouchoir sale » constituent les grandes étapes de cette galénique particulière. Le « jus d’un vert inquiétant » est manipulé avec précaution par les apprentis-chimistes, conscients du fait que ces préparations ne doivent en aucun cas être touchées, encore moins ingérées. Ces « poisons » étaient simplement alignés sur une étagère et contemplés… sans autre but !
Le premier homme, en bref
Un récit inachevé plein de fragrances qui nous montre l’enfance d’Albert Camus. Un monde hostile, pauvre, où les paroles tout comme l’argent sont à l’économie. Un monde où le sens olfactif est surdéveloppé, où un simple bâton de rouge à lèvres est humé comme s’il s’agissait d’un parfum de grand prix, où une simple lotion capillaire est respirée comme s’il s’agissait d’un encens divin. Les plaisirs sont rares chez les Cormery ; on comprend, dans ces conditions, que la moindre parcelle (même à l’état de ppm) de molécule odorante soit recueillie avec délice par des nez qui n’ont pas besoin de payer pour être rassasiés !
Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour.
Bibliographie
1 Camus A., Le premier homme, France Loisirs, Paris, 1994, 331 pages

