Un roman cadoriciné, vaseliné, RojaFlorisé !

Quel désastre… alors que San Antonio est en train de profiter, avec Félicie, sa chère mère, des numéros extraordinaires du gala de la police, il est appelé en urgence par les organisateurs de l’évènement.1 Son collègue Bérurier est aux cent coups… Sa femme Berthe a disparu ! San Antonio, plein de gentillesse, va se mettre en chasse et remonter la piste, afin de faire toute la lumière sur cette étrange affaire. L’occasion de nous parler du coiffeur Alfred en long, en large et en travers, en employant un nombre considérable d’expressions en lien avec sa profession. Un régal comme d’habitude !

L’histoire en bref, accrochez-vous !

Berthe Bérurier ressemble, comme deux gouttes d’eau, à la femme « d’un businessman amerlock », « mistress Unthell ». Elle a donc été kidnappée à sa place, puis relâchée après constat de l’erreur.

Cette Mrs Unthell est en réalité la veuve d’un businessman. A 53 ans, elle vient de se consoler avec un jeune homme de 23 ans, Mr Unthell. Un jeune homme qui aime l’argent et qui a eu l’idée de kidnapper le bébé d’une star américaine (M. Loveme) pour en tirer une rançon.

Le bébé, placé un temps au Home des anges, est récupéré par San Antonio, qui le laisse aux bons soins de sa chère Félicie, qui s’en donne à cœur joie, le nourrissant de « Blédine » avec amour.

Tel est pris qui croyait prendre… Mrs Loveme, qui a mené son enquête et constaté que la kidnappeuse était Mrs Unthell, décide de kidnapper cette Mrs Unthell, afin de pouvoir réaliser un échange et récupérer son fils. Complexe pour le moins !

Un indice capillotracté !

Une fois Berthe Bérurier relâchée, San Antonio se lance sur la piste de ses ravisseurs. Cela le mène tout droit dans une maison en banlieue parisienne. Un peigne retrouvé sur les lieux est la preuve que Berthe ne l’a pas trompée. Ce peigne lui a été offert par Alfred… un modèle « exclusif de chez Chignon-Brossard » !

Félicie, délicatement poudrerizée

A l’occasion du gala de la police, Félicie a tenté un extra… « Elle s’est enhardie dans la débauche », en passant « un nuage de poudre de riz » sur son « museau » !

La dame du vestiaire au gala de la police, également poudrerizée

Cette dame possède un « poudrier en cuivre massif », qu’elle laisse traîner sur son comptoir. L’occasion pour Bérurier d’y déposer, délicatement, un poil arraché à son oreille.

Il est sale… Bérurier. On le sait depuis longtemps. Dans cet opus, toutefois, il est encore plus sale que d’habitude, dans la mesure où il est littéralement rongé d’inquiétude, suite à la disparition de sa douce moitié. Dans ces conditions, il ne se rase plus (« sa barbe profuse lui donne l’aspect d’un clodo ») et arbore un « teint gris » peu encourageant.

A la fin de l’enquête, lorsque Félicie lui propose de lui prêter sa salle de bain pour lui permettre de se « réconforter », il hallucine ! « Un bain ! Le dernier qu’il a pris remonte à 1937 et encore était-ce dans une fosse à purin où il était malencontreusement tombé. »

Il est gros Bérurier… c’est pourquoi San Antonio l’appelle, bien souvent, le Gros ! Une sorte de gros bloc de « mauvais saindoux », qui répand une odeur peu orthodoxe.

Le coiffeur, délibérément pomponné

Alfred, le coiffeur de Bérurier et de sa femme, n’est guère dans un meilleur état que… Bérurier. Il faut dire que le « pommadin » est un peu plus qu’un « pommadin » (expression utilisée à 2 reprises dans l’ouvrage) pour Mme Bérurier. Soyons claires, il s’agit de son amant ! Il est donc aux cent coups en constatant qu’elle a disparu !

Un amant, brun, « fluet » et soigné avec excès, « briqué comme une truite de torrent ». « Cadoriciné »… nous dit Frédéric Dard,pour nous faire comprendre que ses cheveux tiennent en place grâce à une brillantine de marque Cadoricin. Il en use de la Cadoricin, ce brave coiffeur, c’est certain. Mais cette Cadoricin n’est pas l’unique produit de ses rêves. « Le coiffeur sent le pétrole. Le pétrole Hahn naturlich, plus l’Houbigant, plus la brillantine Roja Flore… ». Outre cette brillantine, Alfred use également de gomina, afin de discipliner ses cheveux, « ses crins gominés ».

Ce n’est plus un homme, cet homme, c’est un bouquet floral qui, présentement, du fait de la disparition de Berthe, « verse des larmes parfumées au jasmin » et éternue, en distillant dans l’air ambiant une odeur poivrée caractéristique de l’œillet.

Un bouquet floral qui s’exprime d’une voix suave, une « voix savonneuse » !

Au sujet d’Alfred, Frédéric Dard nous offre un festival complet d’expressions permettant de désigner l’individu, en se répétant le moins possible. « M. Frisottin », « le racleur d’épiderme », « le délayeur de gomina », « le marchand de frictions », « le champion du shampooing à l’huile toute catégorie », « le masseur de cuir chevelu », « le traqueur de poux », « le faucheur de barbe »… autant de moyens d’évoquer l’amant de Mme Bérurier de manière ludique et imagée.

Un type qui tape sur les nerfs de San Antonio qui, quant à lui, use d’un sobriquet beaucoup moins propre que ceux évoqués par Frédéric Dard : « le lavement » ! Un lavement d’une bêtise crasse, dont l’érudition « patronnée par la brillantine Jora » laisse San Antonio perplexe.

Face au commissaire, Alfred, qui n’est déjà pas grand, paraît encore plus petit que nature. Après avoir fait beaucoup de bruit (Mais que fait la police pour retrouver sa chère maitresse ?) il se tasse subitement lorsque San Antonio décide de faire cesser ce cirque et tape du poing sur la table. Alfred en devient vert, « d’un beau vert comme ses lotions à la fougère » !

Pour se défendre, lorsqu’Alfred met la main à sa poche révolver… il en sort… l’outil indispensable à sa profession à savoir un « peigne » !

Bref, « Alfred-le-Merlan » va littéralement obséder San Antonio, qui en arrive à le voir partout et à s’imaginer, en rêve, que ce coiffeur est celui qui a réussi « une permanente inouïe » sur les longs cheveux à la Tarzan.

Mme Bérurier, outrageusement parfumée

BB (Berthe Bérurier) ne ressemble guère à l’autre BB (Brigitte Bardot). La mégère pèse au moins 110 kg et n’est pas vraiment gâtée par la nature, si l’on en croit la description qui en est faite : « ça a des moustaches plus drues que celles du docteur Schweitzer ; des verrues poilues […] », un nez rouge et une odeur de « rance ».

Un brin de coquetterie tout de même, puisque Berthe tente de masquer l’odeur rance de son épiderme par une bonne dose de parfum, dont elle s’inonde littéralement. « Je ne sais pas si c’est son friseur de poils qui le lui a offert, toujours est-il qu’il est duraille à supporter. J’ai l’impression d’avoir cassé une bonbonne d’eau de Cologne dans ma charrette ».

San Antonio, rapidement lotionné

San Antonio mène cette enquête à 100 à l’heure, sans prendre soin de sa personne. Pas de bain prolongé, ni de douches salvatrices, juste le temps minimum pour s’ablutionner. « en quatrième vitesse, je m’ablutionne et me vêts. »

A la fin de l’enquête toutefois, il s’autorise une « douche très froide » et une bonne lotion avec des produits de « chez Balanciaga » ! « Je me lotionne avec les produits de chez Balanciaga. »

C’est dans la demeure du comte de Veaupacuit que Mme Bérurier a été retenue prisonnière. Une demeure qui a été louée au comte désargenté par une vedette de cinéma hollywoodienne, Fred Loveme, pour y loger son bambin et la nurse de celui-ci. Tiens… tiens… ce serait donc les Loveme qui auraient kidnappé Mme Bérurier !

Afin de s’introduire dans la demeure de M. Veaupacuit, San Antonio réussit à se faire passer pour un employé de M. Houquetupioges, le directeur de l’agence immobilière qui a rédigé le contrat de location. Cet homme, d’une soixantaine d’années, se teint les moustaches en noir, pour faire plus jeune !

La nurse, luxueusement maquillée

Cette nurse est une jolie blonde, prénommée Estella, qui tape, tout de suite, dans l’œil du commissaire. Une jolie demoiselle, dont « le maquillage » est signé « Helena Rubinstein », nous précise Frédéric Dard en connaisseur.

Une jolie demoiselle dont le teint rosit lorsque le commissaire devient entreprenant. « le rouge de ses joues ne doit rien au fond de teint ».

La directrice du Home des Anges, proprement savonnée

Cette femme, « blonde et savonnée », tient un pensionnat pour jeunes enfants d’une main de fer. Tout est propre et rutilant dans cette luxueuse pension.

Et une drôle de pommade

En apprenant qu’il va devoir quitter sa chère maman pour courir au secours de Mme Bérurier, San Antonio s’esclaffe : « Vous parlez d’une pommade ! »

Et des drôles de larmes de vaseline

Lorsque Bérurier raconte son malheur à son ami San Antonio, de « grosses larmes épaisses comme de la vaseline » se mettent à couler sur ses joues… sales et non rasées.

Une vaseline qui se répand partout, puisque l’ambassade des Etats-Unis est dans le coup et « vaseline l’affaire » !

Et une drôle d’émission de télé

Pas de repos pour San Antonio qui cherche frénétiquement à retrouver BB. Juste un peu de répit, le temps de voir une émission de télé consacrée au « suppositoire ». Un débat mené par des chauves, qui parlementent sur la meilleure façon d’introduire cette forme galénique dans son lieu d’action. « Un chauve à lunettes affirme que le suppositoire doit aller de l’avant et qu’on doit par conséquent accentuer son aérodynamisme. » Un « chauve à moustache » décrète, quant à lui, qu’un suppositoire doit cheminer « lentement », pour exercer une efficacité optimale et que, dans ce but, il pourrait être judicieux de lui donner une forme « carrée ». « Un chauve à montre-bracelet » propose, enfin, une troisième théorie, imaginant la mise au point d’un dispositif médical intelligent, le « pistolet à suppositoire », permettant une administration « à bout portant », sans se salir les mains.

Et un parfum de succès

Lorsque la lumière commence à se faire dans l’esprit du commissaire, il ne se sent plus joie. Pour se sentir à nouveau, il est « obligé de » se « parfumer à l’essence de térébenthine » ! Radical, comme procédé !

Et un parfum maternel

Un peu de douceur dans ce monde de brutes… Voilà San Antonio qui nous fait venir la larme à l’œil, lorsqu’il nous parle du parfum de son enfance : « Je m’imagine déjà entre deux bons draps parfumés à la lavande des Alpes. Félicie en cloque des petits sachets dans les tiroirs de la commode, et chez nous le linge a toujours la même odeur. Pour d’autres c’est l’odeur des Alpes, mais pour mézigue c’est devenu celle de Félicie. » Une Môman, vénérée par San Antonio, qui s’affole en pensant au jour où il sera orphelin… il sera, alors, « bien embarrassé » par sa « pauvre peau » !

Pour nous revigorer, il n’a plus qu’à nous faire la recette que Félicie propose à son fils, lorsque celui-ci n’a pu dormir que 2 heures dans la nuit : « un demi-verre d’eau tiède, un jus de citron, une cuillérée à soupe de bicarbonate », un cocktail suivi d’une bonne tasse de moka bien serré ! Hyperefficace, paraît-il !

Et un parfum au figuré

San Antonio doit expliquer à M. Houquetupioges les tenants et aboutissants de l’affaire. Il le « met au parfum » !

Et des dames de petites vertus… mais de grande culture

Ces dames sont « licenciées sur les trottoirs de la rue Tronchet » et préparent « leur science-peau » sur le terrain, en apprentissage !

Et des lecteurs bichonnés

Ils sont appelés ici affectueusement : « mes petits produits Lustucru » ! Une tendresse qui ne dure guère, comme on le constate un peu plus loin, lorsque Frédéric Dard s’emmanche après ses lecteurs préférés. « Vous êtes tellement cloches que vous auriez du mal à me filer le train » ! Des lecteurs dont le cerveau manque terriblement de « phosphore ».

On t’enverra du monde, en bref

Une enquête menée sur les chapeaux de roue, en ingurgitant une bonne dose de « Maxiton », afin de garder la forme 24 heures sur 24. Mme Bérurier est retrouvée. Le bébé des Loveme est retrouvé aussi. On nage dans le bonheur ! On nage dans les cosmétiques… C’est un feu d’artifices de produits de beauté, de parfums capiteux, de brillantines à l’huile de ricin

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour.

Bibliographie

1 Dard F., On t’enverra du monde in San-Antonio Tome 4, Bouquins La collection, 1233 pages, 2022