Un monde sans vrai savon sur les vitres mais avec de faux-ongles au bout des doigts !
Le panorama que nous offre à voir Lilia Hassaine n’est pas vraiment sympathique. Tout commence en 2029, avec une « Revenge Week », période durant laquelle toutes les personnes trahies par une justice trop laxiste ont décidé de passer à l’acte et de se faire justice elles-mêmes. Puis, l’on se projette encore plus loin, en 2050, avec une affaire criminelle qui montre à quel point le régime de transparence mis au point par les gouvernants du moment n’est pas totalement optimum.
Hélène va enquêter sur l’affaire en question. La mort d’’un couple, les Royer-Dumas. Et tenter de retrouver le fils disparu, Milo, un petit garçon de 8 ans !1
Avant la transparence… déjà la transparence
Hélène se souvient de sa jeunesse en 2020. Les « influenceuses beauté » étalaient, sur les réseaux sociaux, chaque centimètre carré de leur peau et chaque bout de leur vie, vantant avec autant de conviction « des crèmes » que des « plats cuisinés » ou des « sèche-cheveux ». Hélène aurait, alors, bien aimé tester telle ou « telle crème », afin de pouvoir ressembler à ces êtres sublimes, aussi beaux qu’intelligents. Mais son père ne voulait pas !
Désormais, la vie est transparente
La plupart des gens vivent dans des maisons transparentes ; ainsi rien n’est caché aux yeux des « voisins vigilants ». Certaines femmes pratiquent, alors, ce que l’on appelle la « publicité réelle », en arborant des vêtements aux logos bien visibles. Elles partagent leur vie en direct par fenêtres interposées et sont payées par des marques de vêtements ou des sociétés cosmétiques. (« Elle offre » à David « des parfums luxueux, dont elle étale les boîtes devant les baies vitrées. »)
Désormais, les outils sont intelligents
L’aspirateur est doué d’intelligence ; il sait distinguer le propre du sale et n’aspire que « là où c’est poussiéreux » et ne « shampouine le tapis » que quand des taches sont détectées. Formidable !
Désormais, la télévision est engagée
L’émission « Présumé coupable » fait ainsi le procès expéditif d’un certain nombre d’individus jugés coupables. Une chroniqueuse au visage « peinturluré » y réalise des portraits à l’emporte-pièces des victimes désignées. En deux temps trois mouvements tout est réglé !
Désormais, le citoyen se fait justice dans des assemblées de quartier
Les procès se font entre voisins. Et comme au bon vieux temps, les personnes qui y participent ne se privent pas de donner leurs impressions sur les réseaux sociaux. C’est le cas de Philomène, qui, avant d’assister à un procès, « s’est fait coiffer et maquiller par une équipe de professionnels, avant de poster la vidéo de sa mise en beauté sur les réseaux sociaux. »
Désormais, les parents sont impuissants
Les enfants sont maîtres à bord ; ils sont encouragés à critiquer les parents et à s’en plaindre. Aussi les parents filent-ils doux ! La fille d’Hélène, Tessa, se nourrit à peine et se pose des « faux-ongles »… Hélène ne peut rien dire !
Désormais, le savon est interdit
Du moins lorsqu’il est utilisé pour savonner les vitres des maisons et rendre donc impossible la surveillance de ses habitants.
Désormais, les parois de douche sont opaques à « mi-hauteur »
Le douché et celui qui regarde le douché peuvent donc se voir, mais de manière assez pudique, car seule la tête et les épaules émergent du système ! C’est ainsi qu’Hélène, lors de son enquête, se retrouve à saluer Nadir, le voisin du couple décédé, alors qu’il est sous la douche. Etonnant !
Désormais, on ne frappe plus aux portes, on colle son visage contre le verre
C’est du moins ce que fait Katie, la meilleure amie de Tessa, la fille d’Hélène. Cette petite jeune fille grassouillette « colle sa bouche violette sur la vitre de la cuisine », pour saluer sa camarade de classe !
Désormais, on s’aseptise les mains et on retire ses chaussures quand on est invité
Certaines personnes imposent « le gel hydroalcoolique » à leurs invités. « Je suis très à cheval sur l’hygiène. Et si vous pouviez retirer vos chaussures, aussi… Mettez-les là, tenez, dans le placard à souliers. »
Désormais, on mise tout sur l’esthétisme
Et les cliniques esthétiques racolent le client au slogan de « Soyez vous-même en mieux » !
Et quelques souvenirs du passé
Hélène se souvient d’une mère dominatrice, qui faisait des scènes pour tout et rien, mais venait, tout de même, tous les soirs, l’embrasser dans son lit. « Je respirais l’odeur de son cou, et songeais alors qu’aucun poème ne pouvait égaler son parfum. »
Et des douches réparatrices
Après une aventure d’une nuit avec Nico, son collègue de travail, Hélène est pleine de regrets. Sans courage, elle se dit qu’elle devrait « prendre une douche », pour se « débarrasser des odeurs de la nuit », mais n’y parvient pas !
Et l’amour comme avant
David a quitté sa femme Hélène, pour une autre femme. Hélène est malheureuse comme les pierres, au point de se laisser aller dans les bras de son collègue de bureau… Et Lilia Hassaine, au milieu de tout cela, file la métaphore à la perfection : « L’absence de David est partout. Elle est étendue sur le canapé, elle se brosse les dents dans la salle de bains, ouvre le frigidaire de la cuisine pour boire du jus d’orange à la bouteille. »
Panorama, en bref
Hélène prend des douches bien froides, la nuit, quand tout le monde dort ! Il y a de quoi… Une douche froide pour se réveiller du cauchemar où elle est plongée ! Peut-être va-t-elle se réveiller aux côtés de David, dans un quartier normal, dans une peau normale (« Le soleil a tatoué sur ma peau quelques taches brunes »), avec des cheveux normaux (avec quelques cheveux blancs en plus !). Peut-être ? Allez savoir !
Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour.
Bibliographie
1 Hassaine L., Panorama, Gallimard, 2023, 235 pages

