Un fond de teint en guise d’indice, c’est Frédéric Dard qui s’occupe du linge sale !

La rencontre France-Eczéma est à peine commencée que l’arbitre, quant à lui, en a fini avec la vie.1 Deux balles en plein cœur (en pleine lucarne ?) : voilà le diagnostic rapide établi par Bérurier, le collègue préféré de San Antonio. Troublant, étonnant ! Pas tant que cela, quand on sait que l’arbitre en question est un ancien de la Wehrmacht, qui a participé à un massacre en 1940 et est de retour en France, dans le seul but de s’approprier des lingots d’or.

En « onze heures » seulement, San Antonio va réussir l’exploit de résoudre cette affaire, sans prolongations, ni cartons jaunes.

Un match prurigineux

Le match en question est celui qui oppose la France à l’Eczéma (pays dont la capitale se nomme « Dermatologie »), un pays doté d’un hymne national « Tegratt Passa Sinfecte » incompréhensible, pour celui qui ne maitrise pas parfaitement cette langue hermétique. Les joueurs d’Eczéma nous sont présentés comme de « solides gaillards qui se caractérisent par des vésicules, une sécrétion séreuse et une desquamation. » Des joueurs arborant un maillot rose.

Un chef crasseux ?

Le chef de San Antonio est une brute de travail. Toujours au turbin, sans un jour d’arrêt… Le « Vieux », comme l’appelle affectueusement San Antonio, semble passer sa vie au bureau, ce qui pose question en matière d’hygiène. « Je me suis toujours demandé comment il se change, prend un bain et fait une politesse à sa dame… » Ceci constitue pour le commissaire un mystère aussi insoluble « que du savon dans de l’eau de mer » !

Un collègue crasseux !

Le brave Béru pue, schlingue, cocotte, fouette, empeste… Il dégage une « odeur » peu sympathique. Une odeur, pas un parfum… « Remarque, fais-je pour le consoler, j’appelle ça une odeur. Ça n’est peut-être après tout qu’un parfum. Seulement, il est violent ! »

Un arbitre à qui l’on dit Adieu !

Un grand blond, avec une « culotte noire », des cheveux blonds, un « teint bronzé ». Des cheveux en brosse et un aspect germanique, qui ne trompe pas. Son patronyme : Otto Graff.

Cet Otto Graff était dans la Wehrmacht, en 1940. Lors d’une patrouille dans la région de Rambouillet, il a fait un véritable carton sur un convoi français. Seul survivant (c’est du moins ce qu’il a cru !), Otto s’est empressé de cacher, au fond d’un étang, un coffre de lingots, un trésor de guerre, celui-là même transporté par les militaires français. Trésor qu’Otto est venu rechercher en France, sous couvert d’un match de football, en 1954, une fois sorti de son camp de prisonniers en Russie.

Tout aurait marché comme sur des roulettes, si le commandant Gochedroite, laissé pour mort, n’avait survécu. Et forcément, le survivant d’un carnage, qui voit, dans le journal, la photo de son agresseur, ça sent le grabuge ! Et forcément, lorsque le survivant en question est un tireur d’élite, çà sent mauvais !

Le frère de l’arbitre, un verbeux !

Pauli Graff… c’est le frère de l’arbitre ! Dans sa chambre d’hôtel, Bérurier découvre un élément d’importance. Tous les cols de chemise de Pauli sont tachés de « fond de teint » ! Et d’en déduire que notre individu doit être artiste de music-hall.

Pas tout à fait ! Plutôt un clown, dans un cirque itinérant. Dans la roulotte de Pauli (il est inscrit, dans ce cirque, sous le nom de Théodor Kurtz), une « table de maquillage », sur laquelle on trouve tout un chargement de « fards et de crèmes, de lotions et de poudres. » et bien sûr du fond de teint. Un fond de teint appliqué en couche épaisse (« trois centimètres »), par l’artiste.

En faisant « extraction de son maquillage » (sic), San Antonio reconnaît Pauli, dans ce clown le fameux. Et de le questionner. Et de lui tirer les vers du nez !

Témoin N°1, un profil avantageux !

Une jolie rousse, aux ongles « carminés » et aux lèvres teintées d’un « rouge à lèvres cyclamen », qui se nomme Geneviève Détail et qui va taper dans l’œil du commissaire qui, du coup, s’autorise quelques interrogatoires privés, afin d’en savoir plus sur ce qui est arrivé à l’arbitre. Une belle rousse, qui aime les vêtements portés près du corps et arbore, entre autres, une « robe champagne qui lui colle au derme comme son épiderme. »

Une belle rousse, qui se parfume avec soin et rend l’aventure plutôt agréable. « Elle sent rudement bon, la gosse. Son parfum, je vous l’annonce, n’a pas été tiré au tonneau chez le droguiste du coin… » 

Enfin, une rousse… cela reste à voir, car celle-ci est plutôt brune, à l’origine !

Le témoin N°2, brillantineux !

Un monsieur, qui « frise la soixantaine avec des bigoudis de caoutchouc chipés à sa femme. » Un certain Gaétan de Bravocadaut-Rissin, dont San Antonio n’arrive pas à se rappeler le nom et qu’il rebaptise « Pétraud-Lanne », à tout bout de champ. Un monsieur qui fait avancer l’enquête !

L’assassin, tout sauf oublieux !

La balistique a parlé : le crime a été perpétré depuis l’immeuble du commandant Gochedroite. Depuis l’appartement, situé juste en dessous du sien, très précisément. Chez un paisible couple, retrouvé saucissonné dans un coin.

Le commandant est un vieux de la vieille, arborant un magnifique tatouage sur la poitrine. Un tatouage artistique, qui représente le « débarquement allié sur les côtes de la Manche. Des soldats altiers jaillissent de leurs chars du ventre béant des navires… Des parachutistes bardés de mitraillettes pleuvent de son thorax. C’est beau, c’est grand, c’est généreux, et puis c’est rétrospectif et en couleurs ! »

Le commandant Gochedroite n’a rien oublié. En retrouvant la piste de son ennemi, il agit froidement, efficacement, posément !

La copine de M. Barnabu, patron de cirque, un profil tout sauf celluliteux !

Cette dame est une « ravissante pépée, bronzée », avec des « cheveux d’ébène » et un « rouge à lèvres écarlate. »

Et forcément une mise au parfum

Comme de coutume, Frédéric Dard met au parfum ses protagonistes. Ici, c’est le « monsieur de la haute direction », qui arrive sur le terrain de football et est « mis au parfum de ce qui se passe » ! Puis, c’est au tour du commissaire de Colombes (la ville où a lieu le match), qui est, lui aussi, mis au parfum. Enfin, c’est San Antonio qui met au parfum, Geneviève (sa petite amie du moment) et Bérurier (« Je les mets au parfum de ma découverte. »).

Et une allusion très marquée au rouge Baiser

Pour Frédéric Dard, on ne parle pas de lèvres, mais de « muqueuse », servant « à goûter le rouge à lèvres des dames ». Et l’on décerne, aux plus audacieux, « le Grand Premier Prix de patinage artistique sur Rouge Baiser avec figures ».

Et une allusion à un regard aguicheur

San Antonio n’a pas ses yeux dans sa poche. Son « regard vaseliné » se glisse vers les décolletés et les formes des jolies filles qu’il croise.

Et une facétie de San Antonio

Sur le visage plâtré de Pauli Graff, San Antonio rédige, avec le bout de son doigt, l’inscription suivante : « M… à çui qui le lira. »

Et un ordre cosmétique

Lorsque Pauli est en fuite, San Antonio donne l’ordre d’arrêter « tous les gars suspects qui porteraient des traces de maquillage… »

San-Antonio renvoie la balle, en bref

Quel as de foot, ce San Antonio ! Et un (un arbitre décédé) ! Et deux (deux enquêteurs de pointe) ! Et trois (en deux temps, trois mouvements)…. Champion !

Il n’affiche pas, cette fois-ci, de sourire Colgate, mais il multiplie, tout de même, les jeux de mots et nous offre un festival cosmétique, avec un suspect, qui laisse des traces de fond de teint sur tout ce qu’il touche. Quelle passion pour les produits de beauté ! Quelle passion pour les troubles cutanés, les tatouages, les parfums et les produits de maquillage !

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour.

Bibliographie

1 Dard F., San-Antonio renvoie la balle in San-Antonio tome 5, Bouquins La collection, 2022, 1252 pages