Tout nus et tout bronzés, une enquête de San Antonio en tenue d’Adam !
Il y a des rencontres marquantes… c’est du moins ce que l’on constate dans le roman de Frédéric Dard intitulé Du sirop pour les guêpes.1 En vacances à Golfe-Juan, San Antonio remarque sur la plage une charmante jeune femme, qui attire son œil connaisseur. Une charmante jeune femme qui, par cupidité, est à l’origine du meurtre d’une autre jeune femme et du suicide de son vieil amant. Plus quelques dégâts collatéraux !
Y a pas de doute, il a le flair, ce cher commissaire !
Une station surexcitée
Dans le centre de Golfe-Juan, San Antonio est assailli par une foule bigarrée. « ça grouille, ça gesticule, ça bronze, ça s’évertue, ça essaie de s’amuser, ça se baigne, ça se sèche, ça s’interpelle, ça suce des glaces, ça fredonne, ça klaxonne, ça trépide, ça trépigne […] » !
Beaucoup de bruits, beaucoup de « gens bronzés », qui vocifèrent et roulent en voitures de luxe. Des « académies bronzées », des « nudités », « des rotondités, des difformités, des beautés, des monstruosités, des énormités »… bref, une population variée qui choque, visiblement, l’œil expert de notre cher commissaire, si ce n’est celui de Frédéric Dard !
Puis, c’est l’heure du repas… un grand silence ! « C’est l’accalmie car les bronzés sont à la jaffe ».
Un commissaire qui va cramer, plutôt que bronzer !
Sur la plage, San Antonio s’étonne de voir autant de personnes vautrées sur des « transats », en pleine « cuisson » ! Une cuisson odorante, qui « picote le nez », tant le mélange entre « l’odeur lourde de sueur » et le parfum délicat de l’« Ambre solaire » est susceptible de titiller le sens olfactif délicat du commissaire.
Des gens bien alignés, qui sont venus là, tout exprès, pour « se faire dorer la pastille » et qui étalent, sans aucun brin de pudeur, leurs « bas morceaux au soleil » !
Il s’étonne… et pourtant, il fait pareil, offrant son corps à la divinité solaire. « Depuis 4 jours je n’avais rien d’autre à fiche qu’à exposer pendant un quart d’heure la partie pile de mon individu au mahomet et le quart d’heure suivant la partie face (la plus noble, aux dires des connaisseuses).
Il s’étonne, mais il oublie de se retourner côté pile, pour pouvoir observer la jolie vacancière qui s’offre à sa vue. De quoi « rôtir au troisième degré » !
Et il attaque… enjambant le corps « d’un gros bouddha chauve, qui se fait bronzer le nombril » en chassant de sa peau « le sable chaud pour légionnaire en perm’ » ; il attaque ferme, faisant le premier pas vers la jeune beauté, qui vient d’apparaitre non loin de lui !
Un commissaire totalement bronzé
Le collègue local de San Antonio, un certain Pistouflet, est « bronzé comme une bouteille de Fernet-Branca ». Sa couleur rappelle celle d’un « secrétaire d’acajou » !
Une « souris » forcément bronzée
La jeune femme, qui a attiré l’attention de San Antonio, est une brune, « bronzée à foutre des complexes à Joséphine Baker » ! Une brune aux yeux bleus, « bleu pervenche », parfumée « au jasmin » !
Une brune, qui sirote un « Coca-Cola citron », en revenant de se baigner, palmes aux pieds !
Une « souris » forcément maquillée, cosmétiquée
Pour sortir le soir avec un soupirant (cela peut être San Antonio, par exemple), la jeune femme maquille ses lèvres avec un « rouge à lèvres presque fluorescent ». Ses cils sont, nous dit Frédéric Dard, « admirablement dessinés, par un artiste chinois, pourrait-on dire. » Quant à son haleine, elle est tout simplement divinement parfumée ! Tout comme le reste du corps de la jeune femme qui use d’un « vaporisateur ».
Son « maquillage est un chef-d’œuvre ». « Elle a un léger fond de teint ocre, un rouge à lèvres carmin et des sourcils peints à la main »… Oui, cette description est sans doute plus juste que la précédente ; ce sont les sourcils qui semblent peints et non les cils ! Une petite coquille à noter à ce sujet.
Forcément maquillée… lorsque tout va bien… Car, lorsque le malheur frappe à sa porte (on parle ici du décès de son protecteur Bitakis), la belle devient d’une grande sobriété, n’utilisant les fards qu’avec parcimonie (« elle s’est peu fardée »).
En cas de malheur, plus question de s’inonder la peau de poudre de riz, comme au bon vieux temps (« Elle se file un petit nuage de poussière de céréale sur le minois et rectifie le dessin de ses lèvres. »).
Une souris cosmétiquement très occupée
Les « soucis quotidiens » de la jeune femme se résument à « se faire bronzer, se faire coiffer, se faire fringuer et manucurer. »
La jeune « souris » du vieux rat bronzé
La jeune femme, Julia Delange, est la maîtresse de Nikos Bitakis, un armateur fortuné, qui se suicide en apprenant la mort de sa fille.
La femme légitime qui ne sourit plus guère
Une vieille bourgeoise à la peau « flétrie », qui use de chirurgie esthétique, pour lutter contre les ravages du temps. Frédéric Dard nous avoue à son sujet qu’elle se fait « amidonner les bajoues ».
La fille qui ne risque plus de sourire
La fille de Nikos a été assassinée. Coincée dans une hélice de bateau !
Le secrétaire bronzé aux petits pieds
Hubert Taugranpier, le secrétaire zélé de Nikos, est bronzé comme un secrétaire (le meuble !!!). Sa caractéristique : des petits petons minuscules, contrairement aux pieds immenses de son patron.
Hubert est, on l’apprend en fin de roman, l’amant de cœur de la belle Julia.
Le pianiste qui va très vite sourire jaune
Amédée Gueulasse, pianiste du bar « La pinède brûlée », est empoisonné pendant son service. Il semble qu’il ait eu des confidences à faire au commissaire. C’est le serveur Alonzo Gogueno qui lui a servi… le verre fatal ! Cyanure. Un dégât collatéral. Amédée en savait trop !
Un Béru qui ne sourit pas tous les jours
Bérurier, venu prêté main forte à San Antonio, subit ses quolibets, comme d’habitude. Sous le soleil, Béru parait encore plus crasseux qu’à Paris. Pas débarbouillé, ni rasé, il a triste figure… mais n’en reste pas moins fier. Qui le regardera de travers aura sa main dans la figure. Il se dit, en effet, prêt à passer sur le visage des moqueurs « un fond de teint de sa composition » !
Un serveur bronzé à outrance
Alonzo est « plus brun qu’un tonneau de goudron ».
Une femme maquillée à la truelle
« Cheveux blancs teints en bleu… Maquillage passé à la truelle » !
Le tenancier de bar qui ne connaît pas le bronzage
Il est pâle comme un mort, m’sieur Alfred ! Il est blanc comme un linge dans une région où tout le monde a la couleur « d’un bahut de noyer » ! Sans doute, aime-t-il l’ombre, ce brave homme ?
Et le recordman du monde des baisers !
San Antonio, évidemment, qui se présente comme un athlète de haut niveau (« J’ai eu une médaille d’or aux derniers jeux Olympiques »).
Et une histoire de tatouage…
Une histoire « à se faire tatouer les nouveaux tarifs postaux autour du nombril » !
Et une douche…
Une bonne douche prise, non pour des raisons hygiéniques, mais simplement pour se « cloquer les idées en place ». Et puis, un coup de « Sunbeam », pour séduire la compagnie.
Et une mise au parfum…
Ici ce sont les « relations du Grec » qui sont, entre autres, « mises au parfum » !
Et un maquillage au sens figuré…
Lorsque Nikos est retrouvé suicidé, les larbins sont interrogés. Les enquêteurs leur demandent à chacun « ce qu’ils maquillaient » à l’heure dite !
Et une savonnette qui n’a pas eu de chance !
« Là-dessus, je m’engage dans l’escalier, ce qui vaut mieux, je vous l’ai maintes fois dit, que de s’engager comme savonnette dans une léproserie » !
Et un cataplasme de farine de lin
Ou plutôt une comparaison entre le portefeuille usagé de Bérurier avec ce genre de cataplasme.
Et des lecteurs un peu taquinés
Du moins traités de « bande de sans-cœur » !
Et une drôle d’expression pour désigner une voiture de luxe
Une « Poiretéséro à double carburateur et brosse à dents surmultiplié » !
Et toujours l’abbé Jouvence
Et une blague à son encontre : « Je lui souris comme celle de l’abbé Jouvence » !
Du sirop pour les guêpes, en bref
La mort d’Edith est à mettre sur le compte d’Hubert. Gueulasse, qui avait découvert la chose, a été supprimé. Nikos, quant à lui, se suicide en apprenant le décès de sa fille. Pas sûr que tout cela serve vraiment Julia, sa belle maîtresse. Celle-ci est pourtant l’instigatrice de toute l’affaire.
Un roman qui tourne autour du bronzage, qui en fait l’éloge et/ou le condamne. Tout dépend, apparemment, de l’épiderme concerné !
Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour.
Bibliographie
1 Dard F., Du sirop pour les guêpes in San-Antonio Tome 4, Bouquins La collection, 1233 pages, 2022

