Tel est pris qui croyait prendre… une histoire 100 % cosmétique !
Succulente cette petite nouvelle intitulée Un médicament du tonnerre, publiée dans le recueil Merci, le Saint ;1 l’auteur y met en scène, de manière magistrale, la fondatrice sans scrupules d’un laboratoire pharmaceutique, qui se fait avoir en beauté par un Simon Templar, au top de sa forme. Cette femme, qui a pour victimes habituelles des « gogos » qui croient toute la publicité mise en place par son service marketing, va devenir gogo elle-même, succombant au charme et à la persuasion de celui que l’on appelle affectueusement le Saint.
Une histoire qui se déroule à La Nouvelle-Orléans, avec un Simon Templar qui, pour pouvoir approcher l’héroïne du roman, se transforme en comte de Cristamonte. Un chef d’œuvre d’art cosmétique !
Elise Ashville, une femme d’affaire partie de rien, arrivée loin !
Elise Ashville est à la tête des « Produits Pharmaceutiques Ashville », une entreprise locale qui met au point trois références très réputées du moment : « Juven-Aid » (un sirop renfermant de la vitamine B, du phosphore, de la noix vomique et un « excitant très courant »), « Verva-Tonique » (une lotion alcoolisée renfermant « 25 % d’alcool » et divers extraits végétaux utilisés par certains consommateurs en grande quantité afin d’obtenir un effet « coup de fouet ») et « Rêvecrème » (une crème anti-âge à la composition équivoque, dont on ne manquera pas de reparler plus avant).
Elise Ashville, de la timide serveuse à l’audacieuse femme d’affaires, un parcours édifiant
Mais avant d’en arriver là, il faut rappeler que cette brillante business woman a commencé en bas de l’échelle comme serveuse dans un drugstore, tenu par un certain Richard Ashville. Après avoir conquis et épousé le propriétaire de la « Soda-fontaine » (le nom du drugstore où elle a débuté), la pétillante Elise se transforme en un foudre de guerre cosmétique.
Elise, habituée à vendre quelques « savonnettes » et « petites préparations pharmaceutiques » à bas coût, se dit, subitement, qu’en produisant elle-même ce genre de produits elle pourrait multiplier par 10, voire plus, ses bénéfices.
Elle se met donc à préparer quelques « mixtures » et s’acoquine avec un « comité de spécialistes » choisis pour garantir l’innocuité des ingrédients incorporés. Les préparations sont, nous précise l’auteur, sans danger, mais également… sans réelle efficacité.
Côté médicaments, des produits rajeunissant et tonifiant voient le jour, pendant qu’Elise concocte, vite fait, une crème de beauté, qui fera très rapidement son succès. Une crème formulée sur le coin d’une table de cuisine, en mélangeant, à l’aide « d’un simple batteur à œufs », des ingrédients de base comme un « astringent », un « détergent » et un reste de « mayonnaise ranci », retrouvé au fond du réfrigérateur. Ce produit d’hygiène, présenté comme un cosmétique capable de donner à l’utilisatrice une « peau de rêve », est, par ailleurs, parfumé à l’aide d’un « parfum de quatre sous », qui permet de masquer l’odeur désagréable, liée à la piètre qualité de l’excipient choisi. Rapidement, ce produit remporte un succès phénoménal, au point d’être employé par des « milliers » de femmes, qui s’en tartinent le visage avec application, avant d’effectuer un grand « lavage à l’eau froide, suivant les instructions. »
Côté efficacité, l’auteur de l’ouvrage dubitatif précise que ce produit, aussi efficace que « n’importe quel savon », « ne laissait pas plus de rides au début du traitement qu’à la fin ». En tout cas, si l’on se fie au visage de sa créatrice, on peut penser que le produit est miraculeux, puisqu’elle affiche un épiderme serein et rebondi, à peine griffé d’une très légère « patte d’oie ».
Elise Ashville, une femme d’affaires qui allie efficacité et féminité
Simon Templar, très machiste, n’en revient pas… Elise est une superbe femme parfumée (à l’aide d’un parfum « agressif »), « sophistiquée » qui, bien qu’ayant largement la quarantaine, n’en parait guère plus de 30. Une femme splendide, à la « beauté piquante et attirante » et à la chevelure « de cuivre brun ». Une « pin-up », qui semble plus performante dans une soirée mondaine, que dans un laboratoire de recherche ou un conseil d’administration !
Et pourtant, Elise est effectivement une excellente femme d’affaires, qui raconte, à qui veut l’entendre, qu’elle a « conçu entièrement et seule » toutes les formules des produits qui font, désormais, sa renommée.
Une femme autoritaire, qui dicte leur conduite aux journalistes, leur intimant l’ordre de ne pas critiquer les produits de sa gamme. « Tant que vous vous contenterez de me prendre pour cible, vous pouvez jouer tant que vous voudrez avec les mots. Mais ne touchez pas aux produits eux-mêmes… ».
Elise Ashville, une femme d’affaires sans cœur
Simon Templar apprend très vite que, sous l’épiderme magnifique d’Elise, ne palpite aucun cœur. En effet, à peine le succès acquis, la voilà qui divorce de celui qui l’a lancé dans le monde du commerce, le laissant sans un sou vaillant.
Simon Templar, le héros fatigué
Afin d’être d’attaque, afin de moucher la « fascinante » Elise, Simon se met au régime. Il lui faut toutes ses facultés pour arriver à soutirer à la femme d’affaires coriace de quoi permettre à son ex-mari de vivre dignement ses dernières années de vie.
« Il est possible que je me fasse vieux, mais je vais simplement rentrer à mon hôtel et prendre un bon bain réparateur et digestif. »
Avant de dîner en tête à tête avec Elise, Simon se repose !
Simon Templar, le héros reposé
Le jour J, Simon propose d’emmener Elise pique-niquer au bord d’un lac romantique. En parfait homme du monde, il réalise un baise-main impeccable, respectant, selon la règle, « le savant maquillage » de la femme qu’il est bien décidé à séduire.
Toutefois, avant de se rendre sur le lieu du pique-nique infesté de moustiques, Simon extrait de sa poche une « petite boîte en or », remplie de pilules répulsives.
Simon a trouvé le produit miracle, une petite pilule à base d’une noix d’Amazonie séchée et réduite en poudre, puis mise sous forme galénique par un habile pharmacien, une petite pilule qui remplace les « produits gras et puants », habituellement utilisés pour éloigner les vilains moustiques. Le principe en est simple : « Juste une petite pilule deux ou trois fois par jour »… « Un léger parfum se dégagera de tous vos pores, rien que puisse percevoir même votre ami le plus proche, mais, pour le nez d’un moustique… pouah ! »
Germaine Ashville, la femme de chambre très zélée
La sœur de Richard est une femme modeste qui, malgré de faibles revenus, prend soin de son allure. « Ses cheveux étaient noirs, parsemés de gris, et elle devait les laver et les coiffer elle-même, très soigneusement et nettement. » Elle ne connaît pas le « fard » et ressemble plus à une bonne maîtresse de maison qu’à sa pin-up de belle-sœur.
Germaine va jouer dans ce roman un rôle crucial !
Et le piège se referme inexorablement !
Et tout commence par une femme de chambre renvoyée. Celle-ci a trainé les pieds pour réaliser « le massage » de sa patronne et pour lui faire « couler un bain » ! Premier Acte.
Deuxième Acte : Germaine Ashville se fait embaucher par Elise comme femme de chambre (précisons que les 2 femmes ne se sont jamais vues auparavant). Dans la journée qui précède le rendez-vous en amoureux avec Simon, Elise se fait faire un « massage facial » et une « friction » par Germaine. Les « mains expertes » de celle-ci pétrissent longuement l’épiderme d’Elise, afin d’imbiber sa peau de tous les actifs renfermés dans les produits utilisés. Germaine a, en outre, préparé le bain de sa maîtresse, en y plaçant une quantité de bain moussant considérable. Puis, après le bain et le séchage, Elise se fait poudrer (le « poudrage » du corps constitue, en effet, pour l’ex-petite serveuse le comble du « luxe »).
Troisième Acte : Simon emmène Elise pour un dîner romantique dans un lieu infesté de moustiques… La pilule répulsive y est souveraine. Aucun moustique ne s’y risque !
Et Elise fonce droit dans le mur
Elle achète, en effet, à Simon un placébo, du sucre… pour la jolie somme de 20 000 dollars. Une somme reversée intégralement à Richard Ashville !
Ce n’est pas la pilule qui a exercé un effet répulsif, mais un actif connu pour cet effet, « l’éthylhexanediol ».2 Celui-ci a été utilisé à dose massive dans le produit qui a servi à réaliser le massage facial de la reine du cosmétique-miracle. Cet actif a également été versé en abondance dans le bain moussant, et dans tous les produits utilisés par Elise ce jour-là, y compris son « Eau de Cologne » et son « parfum ».
Un médicament du tonnerre, en bref
Après avoir vendu pendant des années à prix d’or des cosmétiques fabriqués à bas coût et sans réelle efficacité, après avoir ruiné son mari et l’avoir obligé, vu son état de santé, à vivre à l’hospice, Elise Ashville paye la note de son immoralité. La belle et fascinante femme d’affaires a trouvé son maître en la personne de Simon Templar, dit le Saint ! Pour qui vend des placébos cosmétiques, un placébo répulsif… quelle bonne idée !
Bibliographie
1 Charteris L., Un médicament du tonnerre in Merci, le Saint, Librairie Arthème Fayard, Paris, 1960, 188 pages
2 Granett P, Haynes HL. Insect-repellent properties of 2-ethylhexanediol-l, 3. J Econ Entomol. 1945 Dec;38:671-5

