Nos regards
Souvenirs poudrés de Madame Vigée Le Brun

> 08 octobre 2017

Souvenirs poudrés de Madame Vigée Le Brun Madame Elisabeth Vigée Le Brun (1755 - 1842) est peintre et fille de peintre. Outre un très grand nombre de portraits, elle nous laisse ses souvenirs, dans lesquels elle nous livre une brassée d’anecdotes qui nous renseignent sur les habitudes cosmétiques et les canons esthétiques d’un monde qui finit. Née en 1755, Elisabeth va vivre les débuts de la Révolution, en France, puis, elle se verra dans l’obligation d’émigrer...

Un père étourdi à un point... Louis Vigée est passionné par son art et extrêmement étourdi. Alors qu’il est invité à dîner, il ne résiste pas au plaisir d’ajouter quelques touches de peinture à un tableau en cours. « Il ôte sa perruque, met son bonnet de nuit, et ressort, ainsi coiffé [...]. » Heureusement, un voisin l’arrête dans son élan !

Les dames du Palais-Royal... tout un monde de senteurs... Vers 1780, alors qu’elle se promène avec sa mère et son beau-père (son père est en effet décédé alors qu’elle n’avait que douze ans) au Palais-Royal, la jeune fille enregistre l’ambiance qui y règne. Bien des années plus tard, Elisabeth se souviendra : « Il était de mode alors que les femmes portassent de forts gros bouquets, ce qui joint aux poudres odoriférantes dont chacune parfumait ses cheveux, embaumait véritablement l’air qu’on respirait. »

Trop de chair, ma chère... La duchesse de Mazarin est une femme de forte corpulence qui plaît tout particulièrement aux ambassadeurs turcs qui considère que la beauté se mesure au poids. « La duchesse de Mazarin était devenue fort grosse ; on mettait un temps infini à la corseter. Une visite lui vint un jour tandis qu’on la laçait, et une de ses femmes courut à la porte, en disant : N’entrez pas avant que nous ayons arrangé les chairs. » Le corset, qui met en valeur la poitrine et affine (si possible) la taille, est un accessoire indispensable pour l’époque (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/-a-bas-le-corset-vive-la-creme-amincissante-281/). Au XVIIIe siècle, la maigreur n’est pas appréciée. On considère que l’embonpoint conserve la fraîcheur.

Une histoire au poil... Alors qu’elle est reçue au château de Chantilly, Elisabeth voit « le masque de Henri IV, moulé sur lui après sa mort, et auquel étaient encore attachés quelques poils des sourcils du bon roi. » Quid de ce masque, quid des poils de sourcils, aujourd’hui ?

Une beauté naturelle... Elisabeth aime le naturel au plus haut point. Sous son pinceau, rien ne lui fera plus plaisir que de croquer ses modèles le moins apprêtés possible. Cheveux libres et non poudrés... c’est ainsi qu’Elisabeth se bat pour immortaliser ses modèles. « [...] je ne pouvais souffrir la poudre. J’obtins de la belle duchesse de Gramont-Caderousse qu’elle n’en mettrait pas pour se faire peindre [...] ». Lorsqu’elle réalise, avant la Révolution, à Paris, un souper grec, Elisabeth coiffe et habille, à l’Antique, chaque convive, dès son arrivée chez elle. La première chose qu’elle fait est d’ôter la poudre qui recouvre littéralement les convives : « Lebrun-Pindare entre ; on lui ôte sa poudre, on défait ses boucles de côté, et je lui ajuste sur la tête une couronne de laurier. » Ce souper qui coûta quinze francs fit jaser les mauvaises langues qui affirmèrent que la dépense fut colossale (entre vingt mille et soixante mille francs selon les plus mauvaises des mauvaises langues !). Un peu plus tard, alors qu’elle est émigrée en Russie, Elisabeth fait la connaissance de l’empereur Paul Ier qu’elle présente comme un véritable tyran. Cette tyrannie s’exerce jusqu’au niveau cosmétique. L’empereur interdit les chapeaux ronds « signes de jacobinisme » et rend la poudre obligatoire, de quoi déplaire à notre peintre farouchement anti-poudre ! Alors qu’Elisabeth réalise le portrait non poudré (!) du jeune prince Bariatinski, celui-ci croise, inopportunément, l’empereur et n’a que le temps de se « jeter sous une porte cochère » pour échapper au regard inquisiteur du souverain. Paniqué par la scène qui vient d’avoir lieu, le jeune prince arrive à sa séance de pose « pâle comme la mort. » Enfin, Elisabeth nous rapporte une anecdote curieuse concernant son retour d’émigration. Elle s’étonne de l’aspect sinistre qu’ont les salles de spectacle sous le régime de Napoléon Ier : « [...] habituée comme je l’étais à voir autrefois en France, et depuis dans l’étranger, tout le monde poudré, ces têtes noires et ces hommes vêtus d’habits noirs formaient un sombre coup d’œil. On aurait cru que le public était rassemblé pour suivre un convoi. » Qu’elle aimerait alors faire fonctionner la machine à remonter le temps pour voir, une fois encore, ces belles salles de spectacle scintillantes de luxe et poudroyantes, sous les bougies des lustres.

Un teint brillant... En 1779, Elisabeth réalise le premier portrait de Marie-Antoinette. La description qu’elle fait de cette dernière est assez conforme à ce que l’on connaît de la souveraine : « Marie-Antoinette était grande, admirablement bien faîte, assez grosse sans l’être trop. Ses bras étaient superbes, ses mains petites, parfaites de forme, et ses pieds charmants. » Si Marie-Antoinette n’est pas foncièrement jolie, elle possède « cet ovale long et étroit particulier à la nation autrichienne » et les lèvres un peu fortes des Habsbourg. Ce qui est plus intéressant à découvrir, c’est la vision plus spécifique du peintre qui manque de couleurs sur sa palette pour rendre la magnificence du teint de son modèle. « Mais ce qu’il y avait de plus remarquable dans son visage, c’était l’éclat de son teint. Je n’en ai vu d’aussi brillant, et brillant est le mot ; car sa peau était si transparente qu’elle ne prenait point d’ombre. » « L’éclat du teint » si spécifique à Marie-Antoinette est un argument marketing très en vogue actuellement. Il pose bien des problèmes aux sociétés de tests qui cherchent des moyens pour le mettre en évidence. La princesse de Lamballe possède, elle aussi, un teint qui mérite de s’y attarder. « Sans être jolie, elle paraissait l’être à quelque distance : elle avait de petits traits, un teint éblouissant de fraîcheur, de superbes cheveux blonds, et beaucoup d’élégance dans toute sa personne. »

Un teint qui se gâte... En 1786, Elisabeth réalise un portrait de Madame Dubarry (sic) à Louveciennes, lieu de résidence de l’ancienne favorite. Elisabeth la vieillit de deux ans (ce qui n’est pas bien méchant) et constate une altération de la qualité du teint de l’une des plus belles femmes du royaume. « Elle pouvait avoir alors quarante-cinq ans environ. Elle était grande sans l’être trop ; elle avait de l’embonpoint, la gorge un peu forte, mais fort belle ; son visage était encore charmant, ses traits réguliers et gracieux ; ses cheveux étaient cendrés et bouclés comme ceux d’un enfant : son teint seulement commençait à se gâter. »

L’émigration... une occasion pour de nouvelles rencontres. D’abord Rome et les Romaines. La Romaine est présentée par Elisabeth comme une femme-tronc. « On les voit à leurs fenêtres, dans les rues de Rome, coiffées avec des fleurs, des plumes, fardées de rouge et de blanc ; le haut de leur corsage, que l’on aperçoit, annonce une fort grande parure ; en sorte qu’on est tout surpris, quand on entre dans leurs chambres de les trouver seulement vêtues d’un jupon sale. »

Ensuite, Naples... et la Comtesse Scawronski... une femme libre de toute contrainte et en particulier de celle du corset. « Son bonheur était de vivre étendue sur un canapé, enveloppée d’une grande pelisse noire et sans corset. » Elle refuse obstinément de revêtir les robes commandées chez Rose Bertin à Paris (Voir https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/rose-bertin-une-marketeuse-avant-la-lettre-362/).

Chaque nouvelle halte est l’occasion de réaliser de nouveaux portraits. A Londres, Lady Hamilton suit les conseils beauté révolutionnaires et se retrouve coiffée comme un empereur romain. « [...] elle avait fait couper ses beaux cheveux pour se coiffer à la Titus, ce qui était à la mode. »

En Russie, les rencontres se multiplient sous un climat fort rude. A Saint-Pétersbourg pour se réchauffer du froid lorsqu’il fait - 18°C (tout de même !) on se frotte à l’eau de Cologne ! Les avis d’Elisabeth sont à l’emporte-pièce. « Le peuple russe est laid en général [...] ». Les femmes russes portent des voiles qui recouvrent leur visage et c’est une bonne chose à en croire Elisabeth, qui n’apprécie guère la façon dont se elles maquillent. Du blanc, du rouge pour le visage, du noir pour les sourcils, le tout avec excès et sans retenue ; le fard est déposé « de la manière la plus ridicule ». Heureusement la famille impériale n’est pas du même bois que ses sujets. L’impératrice Catherine II, bien que « fort grasse », possède « encore un beau visage ». Les grandes-duchesses Alexandrine et Hélène ont « un teint si fin et si délicat qu’on aurait pu croire qu’elles vivaient d’ambroisie. »

Une salle de bain grand luxe... Le général Melissimo qui possède une maison au confort oriental exceptionnel ne laisse pas indifférent Elisabeth qui admire la baignoire, « une cuve assez grande pour contenir une douzaine de personnes ». Cette baignoire hors norme est bordée d’une balustrade en or sur laquelle est posée « une mousseline de l’Inde » permettant un séchage tout en douceur. Elisabeth découvre également les bains de vapeur, sources de vitalité. « Un usage tout aussi général à Moscou comme à Saint-Pétersbourg est celui des bains de vapeur. Il en existe pour les femmes et pour les hommes ; seulement ces derniers, quand ils ont pris leurs bains, dont ils sortent rouges comme de l’écarlate, vont tout nus se rouler dans la neige, par le froid le plus excessif. On attribue à cette coutume la vigueur et la bonne santé des russes. »

C’était tout de même mieux avant... C’est certainement ce que pensait Elisabeth Vigée Le Brun en s’attelant au portrait de Caroline Murat. Celle-ci manque de ponctualité, change régulièrement de coiffure et de vêtements ce qui oblige l’artiste à réaliser des retouches. « Dans les premiers jours par exemple, elle portait des boucles de cheveux pendantes sur ses joues, et je les fis comme je les voyais ; mais quelque temps après, cette coiffure ayant passé de mode, elle revint coiffée tout autrement, en sorte que je fus obligée de gratter les cheveux que j’avais peints sur le visage [...] ».

Décidément les modes et le ton adoptés durant l’Ancien Régime avaient du bon, que l’on se poudrât les cheveux ou non !

Merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour sa rencontre du jour avec Mme Vigée Le Brun !






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