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Souvenirs cosmétiques à l’endroit pour journal à rebours

> 22 octobre 2017

Souvenirs cosmétiques à l’endroit pour journal à rebours Dans son « Journal à rebours », Colette met bout à bout des tessons de souvenirs épars, rédigés entre 1934 et 1940, afin de constituer une mosaïque comme elle les aime. Des souvenirs d’enfance viennent se mêler à d’autres, plus récents. Les cosmétiques y occupent une place importante.

Même si Colette n’a pas laissé son nom dans ce domaine et si son expérience comme créatrice d’un institut de beauté n’a pas rencontré un énorme succès, elle a été une consommatrice gourmande de parfums et de produits de maquillage (rouge à lèvres, fond de teint, kohol...) ; elle n’a pas manqué une occasion d’y faire référence dans son œuvre.

Les souvenirs... ouvrez le robinet ! L’enfance occupe une place importante dans les récits de Colette. La conversation avec son frère Léo, qui est doué d’une mémoire surprenante, est bien plus qu’un simple échange de propos ; il s’agit d’un véritable soin cosmétique : « Il n’y avait pas, pour moi, de bain, plus frais, d’illusion plus forte que celle où sa sûre mémoire me plongeait. »

Des douches spartiates ! Repliée en campagne, chez sa fille, au tout début de la guerre, Colette tourne en rond. Elle s’astreint à un emploi du temps établi strictement, afin d’échapper à la déprime. Des ablutions à grande eau permettent de démarrer la journée, en toute fraîcheur... « D’un puits carré monte l’eau pour l’arrosage et les ablutions. Encore faut-il ne pas regarder de trop près la pellicule, pareille à un collodion en train de se figer, qui se forme sur les seaux et les brocs. »

Un parfum « made in Nature » ! Alors que Colette est fiévreuse, sa fille prend soin d’elle, après avoir pris soin des plantes qui peuplent le jardin. « Un charmant visage s’est penché sur moi. Il embaumait la nuit et l’arrosage du soir. » Le parfum de la jeune femme n’est plus celui du bébé qu’elle fût, il y a vingt-cinq ans. « Alcool de lavande mis à part, ma fille avant le sevrage exhalait une insaisissable odeur de blé battu. »

Une fièvre siliceuse ! La silice est l’ingrédient de base des dentifrices. On en trouve également dans l’argile qui permet la réalisation de masques auto-chauffants, ces masques qui dégagent de la chaleur lorsqu’on y ajoute de l’eau. Pour l’amoureuse des mots qu’est Colette la silice est évocatrice de fièvre, bien plus que d’hygiène bucco-dentaire ou de soin cutané. « [...] le frisson et la siliceuse chaleur... Siliceuse. J’ai bien pesé, tourné et retourné le mot dans le panier immatériel où je range les mots. » Le choix très personnel fait par Colette concorde parfaitement avec la réalité cosmétique.

La nature comme cosmétique ! Colette aime autant les cosmétiques que la nature. Celle-ci est omniprésente dans son œuvre. Elle pare les joues des petites filles d’un fond de teint acquis tout au long de la journée. Leurs joues sont « fardées de fatigue ».

Une pénurie d’eau de Cologne ! Pour Colette, la guerre est synonyme de pénurie, pénurie de beurre, de crème, de cosmétiques (dans une sous-préfecture, des « soldats gardent, baïonnette au canon, les épiceries qui vendent encore des bonbons acidulés et de l’eau de Cologne faible en alcool. »). Parmi ceux-ci, l’eau de Cologne occupe une place particulière. En effet, ce parfum possède alors une double casquette et joue aussi bien le rôle de médicament que de cosmétique. Alors qu’elle vient de se casser la jambe, Colette est ranimée grâce à de l’eau de Cologne bassinée sur les tempes ; son petit bull français très émotif est, quant à lui, traité avec de l’eau froide et du citron.

Des cils si longs qu’ils en sont gênants ! Tonin est un jeune garçon qui « ressemble à une fleur, à un gibier au doux pelage, parce qu’il est beau, parce que ses yeux font songer à l’aster mauve sous la rosée [...] ». « Ses yeux d’un bleu pelucheux font songer à la fleur de l’ageratum. Ils sont tout encombrés de cils, qui doivent le gêner, puisqu’il les frotte fréquemment comme s’il s’éveillait. » Tonin se refuse à croire aux mauvaises nouvelles. Ces longs cils exercent un rôle de filtre. Il ne voit que ce qu’il veut bien voir !

Du kohol dès quinze ans ! Colette a été initiée, toute jeune, par une amie de sa mère, à l’application du kohol. Bien des années plus tard, devenue journaliste, Colette est fascinée par le regard de Oum-El-Hassen dite Moulay Hassen, tenancière de maison close, jugée en 1938 pour le meurtre de l’une de ses protégées. Ses yeux « d’un vert brun très sombre largement pourvus de kohol bleu » fascinent littéralement Colette. Cette femme est, à elle seule, un véritable feu d’artifice de couleurs : « Ici la sombre amphore féminine convient au bleu brutal des ombres, au vert forcené des feuillages, comme au rose terreux des édifices, à la touffe de jasmin jaune qui couvre le coquillage d’une ténébreuse oreille. » Le corps de la femme comparée à une amphore (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/dove-100-grotesque-227/), pourquoi pas ? Si et uniquement si l’on possède le talent de Colette ?

Les premiers adeptes du bronzage... des « estrangiers » dont il est amusant d’étudier les mœurs mais que l’on est bien content de voir repartir en fin de saison ! Les « voitures débordent de bras de bronze et de foulards. » « A la poupe souvent se dresse une petite Ménade presque noire, l’œil bleu féroce et les dents à l’air qui crie et qui chante. » Une frénésie de bronzage se saisit du flot de touristes qui s’éparpillent sur la côte, dans le petit village de Saint-Tropez ou bien dans l’arrière-pays, du côté de Ramatuelle. Quel que soit leur type de peau, les touristes veulent obtenir un teint hâlé, gage de vacances réussies. Même les personnes rousses qui ne supportent pourtant pas le soleil sont, elles aussi, adeptes de longues stations en plein air. « Il y a deux ans, un beau jeune couple, nordique, eut pour tout abri pendant les mois d’été, une motocyclette et deux couvertures. En dehors de quelques ustensiles de cuisine, tout sur eux, autour d’eux, y compris leur peau magnifique habituée au sel et au soleil, tout était roux, cheveux, couvertures, et les vêtements de sport qu’ils revêtaient pour aller parfois dîner et danser sur le port. Roulés chacun dans leur vigogne rousse, ils dormaient sur une petite plage, confiants, couleur de renard... » Les sujets roux n’ont bien évidemment pas la « peau habituée au soleil » ; Colette est meilleur écrivain que dermatologue. A la fin du mois de juillet, Saint-Tropez fête la Sainte Anne : « A deux kilomètres, la population tropézienne aujourd’hui bout, rôtit, se mouille de sueur et s’éponge, en l’honneur de la foire Sainte-Anne, dont les charmes sont déjà fanés pour moi qui m’y rendis de bon matin. » En fin de saison, l’épicerie, qui a été pimpante durant toute la saison chaude, retrouve son « négligé ». La boutique « manque de cache-sexe, d’huile à brunir, de sandales à haut talons en semble-cuir... »... Les « estrangiers » qui parcourent la région en « très petits jupons écossais » et en « boléros à dessins tahitiens » sont partis, l’épicerie retrouve son calme et ses étagères dépeuplées.

Les « estrangiers » de Colette ressemblent bougrement à ceux qui donneront des cauchemars au maréchal-des-logis-chef Ludovic Cruchot, alias Louis de Funès, dans le film « Le gendarme à Saint-Tropez », une vingtaine d’années plus tard ! Ces êtres sont aussi bizarres que les couleuvres qui récitent l’alphabet sur la table de cuisine de Colette...

Un immense merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour avoir envisagé, sur Canson, cette rencontre improbable !








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