Salina ou pourquoi on n’expose pas un bébé au soleil !

Elle est violente cette histoire de Salina, les trois exils, racontée par Laurent Gaudé.1 Violente et douce à la fois, car, un jour, il faut bien laisser les morts quitter le monde des vivants pour de bon. Pour pouvoir continuer à cheminer sereinement !

Elle est violente l’histoire de cette femme qui, à la fin de sa vie, se fait porter par son fils au sommet d’une colline et meurt avant d’avoir atteint le but !

Elle est violente l’histoire de ces morts condamnés à mourir sans sépulture faute de personnes aimantes capables de retracer les grandes lignes de leur vie avant de pouvoir aborder les ravins de la mort.

Il est doux le récit de Malaka, le fils de Salina, celui qui va permettre à celle-ci d’aborder le rivage des morts de manière paisible. Dans la barque de Darzagar, Malaka raconte l’histoire d’une mère bousculée par la vie, une histoire de sang, de haine, de vengeance. Une histoire qui va être lavée par les flots !

Un roman parfumé

Ce roman nous emmène dans un univers parfumé, où l’enclos des chèvres exhale « un parfum épais de musc », où l’odeur maternelle est « généreuse, épaisse », bienveillante, une « odeur de vieille terre », où les mouches, elles-mêmes, sont « entêtantes », à la manière « des parfums trop sucrés ».

Salina, le bébé exposé

Elle a débuté sa vie dans le clan Djimba, dans la violence. Apportée emmaillotée par un cavalier solitaire qui l’a déposée au milieu du clan, sans un mot. Ce cavalier avait pour charge de se débarrasser de cet enfant, afin de conjurer le sort et d’apaiser les dieux. Salina, née dans les larmes, a résisté au Soleil de plomb et à la voracité des hyènes. Elle a tenu bon, jusqu’à ce qu’une femme, Mamambala, rompe le cercle des spectateurs pour la prendre dans ses bras et l’adopter.

Salina, la jeune fille violée

Salina aime Kano, le fils cadet du chef de clan, Sissoko Djimba. Ce n’est, pourtant, pas lui qui lui est destiné, mais son frère aîné, Saro. Celui qui l’observe, la convoite depuis des années. Afin d’échapper à un mariage forcé qui lui répugne, Salina envisage de se mutiler le visage, mais y renonce finalement.

Puis, vient la cérémonie du mariage avec les lourds bijoux, le maquillage de circonstance (« On la maquille ») et les vêtements d’apparat. Et le viol !

Salina, la jeune mère violentée

Mumuyé est le fils du viol… Salina ne lui donnera pas son amour. Juste le strict nécessaire pour qu’il vive, mais rien de plus !

Salina, la jeune mère vengée

Bannie du clan, Salina part au désert où elle enfante Koura Kumba, le fils de sa colère. Un enfant qu’elle élève dans l’idée de vengeance, qu’elle élève comme un valeureux guerrier, huilant son corps (Salina lui a huilé elle-même le corps, lui a fabriqué un fer Takouba avec les pierres du désert. ») et fourbissant ses armes. Cet enfant sera son bras vengeur !

Et le jour de la revanche vient. Koura Kumba rencontre Mumuyé dans un combat à mort. Tous deux ont revêtu leur « peinture de guerre ». Ni l’un ni l’autre ne survivront !

Salina, la vieille mère adoptive

De retour au village, Salina se fait une nouvelle fois bannir. Kano ne veut plus entendre parler d’elle. Il est heureux désormais ; il est marié avec une jeune femme et père de famille. Alika, sa jeune épouse, se laisse toutefois attendrir par le parcours de Salina. En offrande, et afin que le sort cesse de s’acharner sur sa famille, elle offre son dernier-né à la vieille femme. Malaka est ainsi confié à Salina !

Salina, la vieille femme lavée

Une fois morte, Salina est lavée par son fils. Laurent Gaudé utilise 4 fois l’expression la « toilette du fils à la mère », pour montrer à quel point cet acte funéraire revêt d’importance. Cette toilette n’est pas faite à l’eau et au savon, mais à l’aide d’une « décoction » réalisée en mélangeant de la « sève d’arbre avec de l’eau des ruisseaux » et parfumée « avec des herbes aux odeurs vives ». Lentement, avec respect et amour, Malaka applique le « baume qu’il a confectionné » sur tout le corps de la défunte. Un acte qui prend du temps et dure plusieurs jours tant l’onction « d’onguent » est réalisée avec application et recueillement.

Saro, l’arrogant guerrier

Avant de partir pour la guerre, Saro se met des peintures sur le corps. « Des peintures blanches dessinent sur son torse les signes sacrés du clan. » Des « insignes de mort » posés sur l’épiderme, chaque matin, avant de partir au combat. Des peintures réalisées selon des motifs bien précis, afin d’effrayer les « ennemis avant de les tuer ».

Un jour, ces peintures protectrices ne feront pas leur office. Saro sera mortellement blessé au combat sous les yeux de Salina. Celle-ci ne fera rien pour le sauver… En conséquence, elle sera bannie du clan !

Salina, les trois exils, en bref

Salina a payé le prix fort durant sa vie. Elle aura trois enfants, celui de la honte, celui de la colère et celui de l’amour. C’est celui de l’amour qui lui fermera les yeux et la conduira sur le chemin de la paix éternelle.

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour.

Bibliographie

1 Gaudé L., Salina, les trois exils, Les ateliers d’ACTES SUD, 2022, 189 pages