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Régime cosmétique aldebrandinesque ou leçons pour prendre soin de soi au XIIIe siècle!

> 25 février 2018

Régime cosmétique aldebrandinesque ou leçons pour prendre soin de soi au XIIIe siècle! Aldebrandin de Sienne est un médecin dont on sait très peu de choses. Siennois, sans aucun doute, ce médecin vint, peut-être, s’installer dans la bonne ville de Troyes, pour exercer son art et y mourir vers l’an 1287. Celui que l’on connaît sous ce nom mourût en léguant sa demeure située rue Saint-Abraham aux religieux de l’ordre de Saint-Antoine. (Thomas A., L'identité du médecin Aldebrandin de Sienne, Romania, 1906, 139, 454-456). Il y a, sans doute, identité entre l’Aldebrandin troyen et l’Aldebrandin dont nous connaissons les écrits. Ceux-ci, magnifiquement, illustrés de belles miniatures, regorgent de conseils « por santé garder », le vieux français leur confèrant un charme inégalable (http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6458299v/f125.image).

« Le régime du corps » correspond à une compilation de textes d’auteurs différents. Aldebrandin nous offre là une photographie exacte de toutes les pratiques médicales et cosmétiques de son époque, c’est-à-dire de la fin du Moyen-Âge. En lisant cet ouvrage, on se retrouve plongé au temps de l’amour courtois et on y découvre les recettes cosmétiques que l’on a alors coutume d’utiliser. Les enfants, quels que soient leur sexe, y naissent dans les roses et se voient appliquer des lingettes cosmétiques dès leur naissance ; les adultes prennent soin de leurs dents à l’aide de dentifrices en poudre et conservent un teint idéal grâce à des masques solides que ne renieraient pas certaines sociétés cosmétiques actuelles.

On nous y apprend à bien dormir, bien manger, bien vomir (ce qui permet de purger l’estomac des humeurs - attention, toutefois à ne pas le faire trop souvent sous peine de dessécher le corps et d’altérer foi, poumon, estomac et œil -), bien baigner (la baignade dans une eau chaude est conseillée) et se bien saigner, afin d’éliminer efficacement toutes les humeurs qu'il est jugé indispensable de faire sortir du corps.

La femme enceinte doit prendre soin d’elle, se garder de la saleté (tant au niveau de sa nourriture que de son environnement), éviter de se baigner, de demeurer au soleil... Avant la délivrance, elle pourra, toutefois, réaliser des bains émollients à base de camomille, de mauve, de violette, de semences de lin, de fenugrec et d’orge. Aldebrandin insiste sur la notion de bien-être ; la femme enceinte doit s’entourer de bonnes odeurs.

Une fois l’enfant né, on l’enduira d’un onguent à base de roses et de sel. Une fois le cordon ombilical tranché, on y appliquera du Sang dragon (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/stage-de-relooking-avec-colette-412/), un ingrédient astringent et hémostatique qui sera utilisé bien plus tard pour formuler des dentifrices, du sarcasol (substance gommeuse qui s’écoule du Sarcocollier - Persea sarcocolla), du cumin et de la myrrhe. Le gel ainsi obtenu permet à la fois de limiter les saignements et de prévenir les infections. On réalise ensuite un pansement à l’aide de lin, imbibé d’huile d’olive.

Pour les dents et les gencives en beauté garder, un régime étudié s’impose. On s’abstiendra de viandes et de breuvages qui tendent à corrompre dents et gencives. Les vomissements utiles pour chasser toxines et humeurs diverses ne seront pratiquées qu’avec parcimonie. En effet, le vomi souille les dents de ces humeurs que l’on souhaite chasser du corps... La glace et toutes les variations de température extrêmes seront évitées. Les préparations abrasives destinées à nettoyer les dents devront être utilisées avec précaution, on frottera doucement si l’on souhaite conserver ses dents longtemps !

Pour réaliser un dentifrice en poudre, on aura soin de mélanger, à parts égales, corne de cerf, semences de tamaris, de cyprès, de rose, de pinkenart (également dénommé spicanard ou nard indien ou bien encore rhizome desséché de Nardostachys jatamansi) et sel gemme (un quart d’once). On en fera une poudre homogène que l’on placera sur un tissu (ancêtre de la brosse à dents). On n’oubliera pas de se rincer la bouche à l’aide de... vin !

Afin de blanchir les dents, on prendra à parts égales du marbre blanc, du coral blanc (Sedum album), des os de seiche, du sel gemme, de l’encens, du mastic... on réduira le tout en poudre que l’on mettra dans un sachet de toile dont on se frottera les dents. Rinçage au vin obligatoire !

Pour mettre au point une solution anti-plaque radicale afin de donner bonne haleine et pour fortifier dents et gencives, on prendra une racine de Titimale (???) que l’on fera bouillir dans du vin (encore et toujours).

Si l’on veut avoir un teint parfait, l’on se souciera de son état de santé car le teint est le reflet de celui-ci. Maladies, soleil, vent, froid, régime alimentaire, pensées délétères... tout est à prendre en compte pour qui est à la recherche d’un teint lumineux.

On proposera un masque à laisser poser toute une nuit. Celui-ci est très simple car il ne comporte que deux ingrédients - farine d’orge ou d’avoine et absinthe (Artemisia absinthium) - qui permettent de constituer une formule souveraine. Ce masque permet à la fois d’éclaircir le teint et de nettoyer la peau.

Pour vaincre la saleté et faire le teint blanc, on optera pour une lotion 100 % végétale, à base de fleurs de fève. Le principe d’obtention est le même que pour l’eau de roses. Cette lotion sera appliquée sur le visage et le col ; on frottera de façon d’autant plus énergique que l’on souhaitera une action nettoyante ou blanchissante remarquable. Pour ôter les taches cutanées, l’on confiera sa peau à l’eau de fleurs ou de feuilles de bryone.

On peut également se tourner vers des formules plus complexes. Farine de fève, racine de lis, garance, glue (ou colle) de poisson, à parts égales, sont mélangées et réduites en poudre. Lorsque l’on ajoute de l’eau, la préparation se transforme en un onguent que l’on applique le soir. Au matin, il ne reste plus qu’à retirer cette sorte de masque et à laver la peau à l’eau chaude. Cette opération n’est pas toujours aisée, car la colle de poisson est très adhérente !

Il sera de bon ton de conserver une préparation anhydre que l’on pourra transformer extemporanément en pâte prête à l’emploi. Pour ce faire, on notera sur la liste des courses les ingrédients suivants : ental dental (coquille du Dentalium dentalis, un annélide que l’on aime alors à réduire en poudre), farine de fèves, chaux, gomme adragante. Mélanger le tout et broyer jusqu’à obtention d’une poudre fine. Détremper avec un peu d’eau, mouler pour obtenir la forme d’un petit comprimé. Faire sécher à l’ombre. La préparation est prête ; il ne restera plus qu’à l’humecter avec de l’eau de rose ou de l’eau de fleurs de fève, pour obtenir un masque que l’on appliquera le soir. Au matin, on rincera la peau à l’eau de rose. L’amidon de la farine de fève et la gomme adragante constituent des gélifiants bien connus. La chaux (ou oxyde de calcium) constitue l’adaptateur de pH pour une « tolérance optimale ». Enfin, un agent abrasif original (ental dental) constitue la valeur ajoutée de ce cosmétique que nous classerions plus volontiers dans la catégorie des gommages, plutôt que dans celle des masques !

Prendre soin de soi au XIIIe siècle ou au XXIe siècle n’est finalement pas si différent que cela. Les routines beauté restent les mêmes, la peau est nettoyée, lotionnée, traitée à l’aide d’onguents, les dents sont nettoyées à l’aide de dentifrice (sous une forme galénique qui varie selon les époques), les gencives aseptisées... Le souci de la conservation des formes aqueuses ne date pas d’hier d’où l’idée de réaliser des formes anhydres qui permettront, en temps et heure et grâce à l’adjonction d’eau ou d’une lotion aqueuse, de réhydrater la préparation en question.

Merci beaucoup à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour ses variations sur Aldebrandin !






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