Rasoir pour l’échafaud !

On se croirait chez Tricatel… (Pour ceux à qui cela ne dit rien, il est toujours temps de visionner fissa « L’aile ou la cuisse »), avec cette histoire de cadavre caché dans des boîtes de conserve de marque Réveillon.1

Mme Réveillon est venue demander de l’aide à San Antonio. Son mari disparu doit être retrouvé. S’ensuit une belle série de disparitions, puisque les collègues de San Antonio (Bérurier et Pinaud) chargés d’effectuer cette recherche disparaissent à leur tour, successivement !

La piste mène alors San Antonio jusqu’à un certain Victor Lathuil, préparateur en pharmacie. A partir de là, tout s’éclaire.

Il est question de savon à barbe, de rasoir, de rasage.

Une histoire affûtée, qui comble le lecteur, même le moins affûté !

Trop de savon

En apprenant que San Antonio a perdu deux de ses meilleurs limiers, le boss ne décolère pas et passe sa hargne sur un commissaire qui se demande bien comment il va pouvoir retrouver les 3 disparus… « J’ai droit à un savon à côté duquel les produits Palmolive font figure de parents pauvres. »

Pas assez de savon

Afin de retrouver ses coéquipiers, San Antonio se met à flairer leur piste. Il est accompagné de la belle Dora Réveillon (la femme du premier disparu), au parfum envoûtant. Une piste qui mène le commissaire de Passy au Touquet… Voyageur sans bagage, San Antonio pigne un brin, en se rendant compte qu’il n’a pas pris son « embrasse-en-ville ». « Pas le moindre mouchoir de rechange, pas le plus léger morcif de savon à barbe ; pas de rasoir. » San Antonio est parti, en toute hâte, sans sa trousse de toilette, sans son « rasoir Sunbeam » !

Pas de rasoir… pas de souci, San Antonio ira se faire « raser la couenne par le merlan du cru », après une bonne « douche froide » sans savon !

Des traces de savon révélatrices

Dans la maison de vacances des Réveillon, San Antonio découvre des « traces de savon frais sur le lavabo », « des éclaboussures de savon à barbe sur le lavabo », ce qui signe une présence humaine dans les parages. La maison sent le moisi ; il y a plein de poussière. Dans le garage, une voiture. Dans le coffre de la voiture, des conserves originales, bourrées de restes humains ! Bonjour, l’ambiance. Bonjour l’odeur !

Trop de rouge à lèvres

L’affaire est louche, cela va sans dire… « Or le louche, avec le Rouge Baiser, c’est ce qui laisse le plus de traces » ; Jolie expression sans fondement réaliste, puisque le Rouge Baiser constitue l’un des premiers rouges à lèvres intransférables de l’histoire des cosmétiques.

Monsieur Réveillon, de quoi attraper le botulisme

Le disparu « frise la quarantaine ». On n’en sait guère plus. On ne le retrouvera qu’en pièces détachées, dans des conserves de son cru. Qui l’eut cru ?

Madame Réveillon, de quoi réveiller San Antonio

Mme Dora Réveillon est une « jeune dame », très svelte, dont la taille tient dans un « rond de serviette » ! « Brune », « la peau dorée », un « sourire signé Gibbs », « dont l’éclat nécessite l’emploi de lunettes de soleil », un « sourire à la chlorophylle », la belle dame affiche une peau impeccablement « veloutée ». Mme Réveillon prend grand soin de ses mains. Un tel velours ne peut être obtenu, selon Frédéric Dard, que par deux moyens : mettre ses mains dans un « écrin » ou bien les laver avec « Monsavon au lait ». Une femme, en tout cas, très propre, qui aime « à s’ablutionner » et à se faire une « beauté d’usage ».

Une femme élégante, qui s’habille en Dior et sait à merveille user de cosmétiques et réaliser un « maquillage discret » qui « lui donne une peau de velours ».

Des mains de velours, un épiderme tout velours… Des lèvres velours « rechargées » régulièrement « au Rouge Baiser »… quel programme ! Et ce d’autant plus qu’un « délicat parfum » « sourd » de tout son être !

Cette femme est, aux dires de San Antonio, un « produit de luxe » ! Il ne laissera pas ce produit de luxe se morfondre dans un placard, comme on peut aisément s’en douter.

Mme Bérurier, de quoi épouvanter San Antonio

Mme Bérurier n’est pas vraiment le genre de San Antonio. Poilue à l’extrême, la brave ménagère. Prise au dépourvue, Mme Bérurier apparait dans toute sa splendeur ; « elle ne s’est pas rasée et sa barbe frisée de lieutenant de cavalerie lui becquette les bajoues ». Bonjour le tableau !

Victor Lathuil, de quoi intriguer San Antonio

Ce préparateur en pharmacie (il est parfois désigné sous le nom de « petit pharmacien »), qui vit chichement dans un appartement dépourvu de salle de bains (« pas le plus petit cabinet de toilette » non plus), soutire de l’argent depuis des mois à M. Réveillon. En effet, ce préparateur (qui est d’ailleurs le demi-frère de Réveillon) a vendu, en 1952, un poison violent, visant à éliminer la première épouse du sieur Réveillon. De quoi faire chanter très fort l’industriel en question.

L’homme barbu a ensuite rasé sa barbe, afin de se faire passer pour sa victime. L’idée étant de se débarrasser de l’industriel et de se faire ensuite passer pour lui auprès des policiers. Dora, étant, bien sûr, dans le coup !

Et une soubrette parfumée

Il est question dans ce roman d’une bonniche qui se parfume à « Soir de Paris » !

Et une autre soubrette parfumée

Une certaine Marthe, qui se retrouve dans le lit du commissaire, sans crier gare. « Elle s’est parfumée à neuf, Marthe. Et elle a rechargé son rouge à lèvres. De plus, elle a enfilé une chemise de nuit au décolleté fantastique qui doit lui servir dans les grandes occases, pour les réceptions officielles, je suppose. »

Et une sage-femme parfumée

Frédéric Dard nous livre un renseignement, concernant la naissance de San Antonio. Celui-ci met son caractère « bucolique » sur le compte de la sage-femme qui a accouché sa mère Félicie. « Je suis bucolique, ça vient de naissance, la sage-femme qui a assisté Môman se parfumait à la violette ». 

Et un petit tacle au journal Le Figaro

Avec mention à un individu décédé pour avoir « fait un effort désespéré pour comprendre l’article de fond du Figaro » !

Et un lecteur traumatisé

Le lecteur, une fois de plus, est traité de manière cavalière : « votre cervelle ressemble à un pois chiche bouffé par les charançons ». « Je me fais toujours des illusions à votre sujet. Je suis là qui vous cause comme à des grands, sans songer que vous avez de la flotte à la place du cerveau. » Des « demeurés », « des tas d’invertébrés », « des décoiffés du cerveau » que Frédéric Dard aime bien tout de même ! Et qu’il n’hésite pas à traiter de « paquets de nouilles fraîches » n’ayant qu’un « caramel dans le bocal » !

Et deux expressions pharmaceutiques

Dans cette histoire compliquée, tout s’éclaircit subitement, lorsque San Antonio découvre l’existence de Victor Lathuil. Tout devient limpide… « Pas besoin d’avoir gagné le premier prix de Constipation au concours des Fructines-Vichy pour piger » !

Il faut aussi préciser que M. Ventru, le directeur de l’usine Réveillon, possède un « crâne en forme de suppositoire d’occasion », qui brille comme un sou neuf ! 

Et comme une envie de devenir académicien

Frédéric Dard s’imagine très bien « fringué en vert-cadavre, avec une rapière au côté » ! Avec pourquoi pas une aile (de poulet) sur une cuisse (de poulet). Ou l’inverse ? « N’oubliez pas que l’Académie me guette ».

Un académicien, qui use d’expressions savoureuses et nous met face à un individu qui tombe en « digue-digue », après avoir été laissé pour mort dans un blockhaus (l’homme en question n’est autre que Pinaud) !

En long, en large et en travers, en bref

Trahi par une barbe bien rasée, le pauvre Lathuil. « Seulement vous étiez rasé de frais ! Votre connerie, mon vieux ç’a été de raser cette barbe que vous aviez intentionnellement laissé pousser ». Difficile de faire croire, dans ces conditions, que l’on a été kidnappé et laissé plusieurs jours dans un endroit secret, sans nourriture, sans soin cosmétique !

Décidément, San Antonio a bien raison de noter scrupuleusement tous les détails esthétiques/cosmétiques qui peuplent ces romans. Car, bien souvent, ces détails qui n’en sont pas le mènent directement à la case : solution. Une enquête menée rondement par un commissaire rudement fort !

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour.

Bibliographie

1 Dard F., En long, en large et en travers in San-Antonio Tome 4, Bouquins La collection, 1233 pages, 2022