Radiographie cosmétique d’une indécrottable coquette, c’est Maupassant qui joue au docteur !

Michèle vit au milieu d’une cour d’admirateurs.1 Parmi ses chevaliers-servants, il y a Massival, Lamarthe, Fresnel, Maltry et… Mariolle. Sans compter le comte de Marantin et le baron de Gravil.

Michèle est un « objet de luxe », courtisé par plus d’un. Une femme fatale, qui semble avoir testé toutes les drogues (le chloroforme, l’éther, la morphine) et tous les cosmétiques possibles et imaginables.

« Insexuelle », Michèle promet à beaucoup, mais ne tient parole qu’à peu d’élus. Au bout de quelques temps, elle se lasse de ceux qui ont eu la chance (ou plutôt la malchance) de devenir ses amants, les laissant choir sans aucune précaution.

Cette Michèle de Burne va mener le sieur Mariolle (quels noms improbables !) en bateau. Mariolle va manquer se noyer !

Michèle de Burne, un yoyo bien séduisant

Cette jolie femme de 28 ans n’a qu’une passion dans la vie : mettre les jeunes hommes à ses pieds. Orgueilleuse, Michèle est aussi fière de son intérieur (entendez par là de son appartement richement meublé et décoré) que de son extérieur (entendez par là sa plastique parfaite et son visage de rêve). L’allure d’un yoyo, avec une taille fine, mais une gorge « pleine » !

Michèle de Burne, un bouquet bien séduisant

Sa peau est celle d’une blonde, une peau qui a des allures de « velours blond » ! Une carnation « sensuelle », « d’un blond chaud et doux ».

Une peau qui, comme les étoffes de son salon, embaume « une douce odeur d’iris, aristocrate et simple ! ». Une peau qui sent bon et qui est souvent ornée de fleurs naturelles, comme l’œillet, le myosotis ou le muguet. Une sorte de bouquet sur pattes ! Bas les pattes !

Michèle de Burne, un capillaire bien séduisant

La jeune femme possède des cheveux d’une couleur indéfinissable, allant du blond au roux, selon les observateurs. « Ses cheveux cependant n’étaient point rouges, mais de la couleur intraduisible de certaines feuilles mortes brûlées par l’automne ».

Des cheveux, qui impressionnent ses admirateurs, qui se posent, toutefois, la question du caractère naturel d’une telle toison. « Il se demandait : « Est-elle teinte ? » et il cherchait à distinguer la petite ligne plus pâle ou plus sombre à la racine des cheveux sans pouvoir la découvrir. »

Michèle de Burne, des yeux bien séduisants

La jeune femme possède des yeux d’un bleu très clair, d’un « bleu déteint, comme si on l’eût lavé, frotté, usé ». Ces yeux sont ornés d’une pupille dilatée. Une dilatation mise sur le compte de l’usage de morphine (Maupassant fait erreur ici, car la morphine produit un myosis et non une mydriase) ou bien « l’artifice coquet de la belladone » (Maupassant a, pour le coup, parfaitement raison, puisque l’atropine contenue dans la belladone est effectivement connue, depuis l’Antiquité, pour cette propriété).

La marquise de Bratiane, une amie bien sombre

La marquise est une belle Italienne, avec « des yeux noirs, des cils noirs, des sourcils noirs et des cheveux noirs. » Ses cheveux noirs semblent « avoir été trempés dans de la nuit », tant ils sont d’une couleur sombre.

La baronne de Frémines, une amie bien blonde

La baronne est aussi blonde que la marquise est brune. Il s’agit d’une ravissante jeune femme, aux allures de poupée.

M. de Burne, un époux heureusement décédé

Une sorte de brute, avec qui Michèle a vécu, durant 5 ans, un martyr permanent. Un homme, qui a pourtant eu la délicatesse de mourir d’un anévrisme, laissant sa chère et tendre libre de ses mouvements. Pas si brute que cela, donc !

M. de Pradon, un père bien séduisant

Le père de Michèle, M. de Pradon vit dans le même immeuble que sa fille. Toujours fourré chez celle-ci, il y exerce le rôle de « chaperon », veillant à la réputation de celle qui met le Tout-Paris à ses pieds. Un vieux « galantin, très élégant, spirituel » !

André Mariolle, un amant parfaitement séduit

André Mariolle, 37 ans, « célibataire, sans profession », possède une fortune personnelle qui lui permet de vivre confortablement, sans aucun effort. Cet homme brun accorde un soin tout particulier à sa barbe. Il la porte « courte sur les joues et finement allongée en pointe sur le menton ». Ses cheveux poivre et sel sont « joliment crêpus ».

Gaston de Lamarthe, un observateur bien ambivalent

Ce romancier considère Michèle comme une « détraquée ». Il observe celle-ci avec une « curiosité de chimiste », n’hésitant pas à se servir de ses traits de caractère comme modèle pour ses livres.  Il l’aime, Michèle, pourtant. Il l’aime, certes, mais il reste conscient de ses défauts. Ambivalent, cet admirateur qui scrute les défauts de l’aimé sous le microscope du scientifique.

La salle de bain de Michèle de Burne, un personnage d’importance

Cette salle de bain est un personnage à part entière. On y voit « trois longues tables couvertes de plaques en marbre vert », portant « tout ce qui sert à la toilette d’une femme ». De « grandes cuvettes en cristal épais » voisinent avec « une armée de flacons, de boîtes et de vases de toutes tailles, coiffés d’argent au chiffre couronné. » L’une de ces tables est consacrée exclusivement aux parfums ; Michèle y range également ses cigarettes dans une « boîte en porcelaine de Saxe » !

Les cosmétiques les plus traditionnels sont associés aux outils et aux instruments « de la coquetterie moderne ». Tous ces « outils » (on fait référence aujourd’hui à la beauté instrumentale pour les désigner) « innombrables » semblent bien mystérieux à l’écrivain, qui suppose que leur usage est compliqué et qui ne sait pas trop à quoi ils sont destinés.

Outre ces trois tables surchargées d’objets et de cosmétiques, « aux usages compliqués, mystérieux et délicats », on aperçoit une « glace immense » qui garnit tout un mur de la pièce. Cette glace, formée de « trois panneaux », permet à Michèle de s’observer sous tous les angles possibles (« elle était née coquette »). La jeune femme aime à s’y mirer. Tournant sur elle-même, levant les bras, posant les mains sur ses hanches… « Très jolie, très jolie », aime-t-elle à dire, en admirant son teint ou la blancheur de ses dents. « Tous les jours elle se contemplait ainsi ; et sa femme de chambre, qui l’avait souvent surprise, disait avec malice : Madame se regarde tant qu’elle finira par user toutes les glaces de la maison. Mais cet amour d’elle-même, c’était le secret de son charme et de son pouvoir sur les hommes. A force de s’admirer, de chérir les finesses de sa figure et les élégances de sa personne, et de chercher et de trouver tout ce qui pouvait les faire valoir davantage, de découvrir les nuances imperceptibles qui rendaient sa grâce plus active et ses yeux plus étranges, à force de poursuivre tous les artifices qui la paraient pour elle-même, elle avait découvert naturellement tout ce qui pouvait le mieux plaire aux autres. »

Enfin, une splendide baignoire, en marbre vert, s’atteint en descendant deux marches. C’est un amour en bronze, qui joue le rôle de robinet versant, tour à tour, de l’eau chaude ou de l’eau froide, selon la volonté de la maitresse des lieux.

Cette salle de bain est également munie d’un bureau, car c’est là que Michèle rédige son courrier, et d’une chaise longue de repos.

Michèle passe une grande partie de ses journées dans cette pièce, lorsqu’elle ne reçoit pas.

La voiture de Michèle de Burne, un autre personnage d’importance

La voiture de Michèle est aussi luxueuse que sa salle de bain. On dirait un « vrai boudoir », avec un petit placard capitonné, qui renferme une glace et plein de « niches en satin », dans lesquelles sont posés « quelques petits objets en argent : une boîte pour la poudre de riz, un crayon pour les lèvres, deux flacons à parfum […] ». Michèle aime à s’admirer dans la glace et à user de tous les cosmétiques mis à sa disposition.

Et un petit voyage au Mont-Saint-Michel

Michèle traîne ses soupirants sur ses différents lieux de villégiature. Au Mont-Saint-Michel, Mariolle retrouve une Michèle, qui embaume la « criste-marine » !

Et une garçonnière parfumée

Le brave Mariolle a décroché le cocotier. Il a obtenu son rendez-vous d’amour… Désormais, les rendez-vous auront lieu dans une garçonnière, meublée à neuf par ses soins. Mariolle y brûle des parfums, en vaporise sur les étoffes, en répand sur le tapis, afin de créer une ambiance chaleureuse, propice aux épanchements en tous genres.

Une garçonnière, munie d’un joli petit jardin, où Mariolle fait planter par un jardinier toutes sortes de plantes. Des « chrysanthèmes blancs, roses, violets, pourpres, jaunes »… relarguent dans l’atmosphère une « odeur mélancolique » qui fleure les amours mortes. Leur « senteur âcre et balsamique » est source de tristesse, pour un Mariolle de plus en plus délaissé. La lune de miel a duré 21 jours… pas un de plus !

Et une histoire de douche

Mariolle se rend rapidement compte que l’amour de la belle Michèle se refroidit de jour en jour. Pour qualifier ce déclin, il prend une comparaison hygiénique. Au début de leur relation, Michèle venait à lui, comme l’on va à la douche, pendant l’été, lorsque l’on recherche la fraicheur. En hâte… Puis, lorsque l’hiver vient, on retarde au maximum l’heure de se rendre à l’établissement de bain, tant on redoute de se retrouver dans la froidure extérieure. « Les rendez-vous d’Auteuil ressemblaient pour elle à des douches d’hiver. »

Et un bain végétal à côté de Fontainebleau

Afin de ne pas sombrer dans le désespoir, Mariolle part à Montigny-sur-Loire, à côté de Fontainebleau, tant la belle Michèle, qui s’est pourtant donnée à lui, le boude désormais, tournant ses regards vers d’autres hommes. Il y pratique le « bain de vie végétale » (« un bain verdoyant »), à outrance, afin de chasser de sa mémoire le souvenir de la coquette Michèle. Il y rencontre une jeune servante d’auberge, Elisabeth Ledru, un « peu rouge, vermillonnée par le grand air » qui, peu à peu, lui redonne goût à la vie.

Cette petite bonne, toute simple, va s’attacher à lui de plus en plus. Devenue sa servante (et même un peu plus), elle usera de cosmétiques pour plaire à son amant. Une figure « un peu pâlie », des mains « de dame, avec des ongles bien taillés irréprochablement propres »… un peu de parfum, de la poudre de riz… la petite bonne sait, intuitivement comment séduire son jeune maître, en utilisant tous les cosmétiques qu’il lui offre, « savons fins », « eau dentifrice », « poudre de riz »…

Mariolle, qui a senti sur les vêtements de sa servante « une odeur de parfum, de parfum commun, fourni sans doute par le fermier ou par le pharmacien », offre à sa belle « une bouteille d’eau de toilette au chypre », dont il fait des provisions depuis des années car il avait adopté cette eau de toilette « pour ses lavages ».

Des cosmétiques et puis des… bains. Dont un en particulier, qui propulse la jeune bonne dans le lit du maître.

Et un parfum de verveine

Lorsque Mariolle emménage à Montigny-sur-Loire, il prend la succession d’un couple, dont la femme se parfumait à la verveine. « Une douce odeur de verveine y flottait encore. Mariolle pensa : « Tiens de la verveine, parfum simple. La femme d’avant moi ne devait pas être compliquée… Heureux homme ! »

Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse

Point de flacon pour Maupassant, mais une expression qui y ressemble fort ! « Qu’importe le pays pourvu que je sois près de vous » ! Voilà ce que dit le pauvre Mariolle à l’ensorceleuse Michèle !

Un être vous manque et tout est dépeuplé

Ceci devient « Une femme lui manquait, et rien qu’elle n’existait plus » sous la plume de Maupassant !

Notre cœur, en bref

Mariolle aime Michèle, qui n’aime qu’elle-même. Elisabeth aime Mariolle, qui l’aime « bien » ! La vie est mal faite, qui rend esclaves les uns et les autres, les attachant, comme un fait exprès, à la personne qui leur convient le moins.

Dans ce roman dégoulinant de parfums et de cosmétiques variés, Guy de Maupassant radiographie l’existence d’une coquette. Sur son scanner, il apparaît toutes sortes de produits d’hygiène et de soin, destinés à faire la peau douce et l’œil aguicheur !

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour l’illustration du jour.

Bibliographie

1 Maupassant G., Notre cœur, Folio classique, Gallimard, 2020, 300 pages