Quand un médicament devient un juron, c’est qu’on est en train de lire un Tintin !

Chez Hergé, tout peut conduire à l’aventure. Même une simple flânerie au marché aux puces.1 Tintin y rencontre les Dupondt à la recherche d’un voleur à la tire ; Tintin y déniche un joli cadeau pour le capitaine Haddock. Un bateau très convoité, que tout le monde s’arrache et qui contient, dans son mât (on le saura plus tard !), un message secret permettant d’accéder au fabuleux trésor de Rackham le Rouge, ennemi intime du capitaine de Hadoque, ancêtre du capitaine Haddock (l’actuel !) !

Ivan Ivanovitch Sakharine, un personnage au nom d’édulcorant !

Ce collectionneur de bateaux miniatures ferait tout pour faire entrer dans sa collection le bateau acheté par Tintin. Il faut dire qu’il en possède déjà une parfaite réplique !

On peut comprendre qu’Hergé ait donné à ce personnage le nom d’un édulcorant de synthèse très utilisé, pendant la Seconde Guerre mondiale, en tant que substitut du sucre qu’il était alors difficile à se procurer ,2car il a dû en consommer lui-même et peut-être faire un peu la grimace du fait de son arrière-goût amer.3 S’il avait connu l’anecdote relative à sa découverte il aurait sans doute pu enjoliver la personnalité de ce personnage, en en faisant un chimiste peu soigneux. En effet, la légende raconte que c’est Constantin Fahlberg qui a découvert, en 1879, cet édulcorant, alors qu’il travaillait dans le laboratoire d’Ira Remsen, à l’Université Johns Hopkins. Il étudiait alors la réaction d’oxydation du toluène-sulfonamide, lorsqu’une substance inconnue lui éclaboussa les doigts. Notre chimiste, peu soucieux de sa santé, ne prit pas la peine de se laver les mains tout de suite. Ceci explique pourquoi, lorsqu’il dîna ce soir-là, il constata que son pain (manipulé avec des mains souillées) avait un goût sucré !4 Une belle histoire de sérendipité !

Sinapisme, un juron qui monte aux lèvres quand la moutarde monte au nez

En fouillant dans une vieille malle stockée dans son grenier le capitaine Haddock découvre les mémoires de son lointain ancêtre. Cela lui monte à la tête… au point de mimer à Tintin une scène épique d’abordage ! L’occasion pour le capitaine de faire pleuvoir une bordée de jurons. Cette fois-ci c’est le mot « sinapisme » qui est emprunté au vocabulaire pharmaceutique. Et lorsque l’on sait qu’un sinapisme est une préparation « révulsive » à base de « graine de moutarde », on comprend mieux pourquoi ce terme rigolo (et on pense aux célèbres sinapismes Rigollot à ce propos)5 est employé lorsque la moutarde monte au nez du capitaine !

Gargarismes et emplâtres, des jurons qui remplissent la bouche

Lorsque les Dupondt accusent le capitaine Haddock d’avoir assassiné M. Sakharine, celui-ci ne se laisse pas démonter. Sa réaction est violente. Les jurons se mettent à pleuvoir ! Gargarismes et emplâtres sont au rendez-vous.

Notons que les gargarismes sont, selon François Dorvault, des « médicaments liquides, magistraux, destinés au lavage de la bouche ou de la gorge. Ils ne doivent pas être avalés. Ils sont obtenus par dissolution ou dispersion dans l’eau d’un ou de plusieurs principes actifs ». Ceux-ci exercent, selon le cas, des effets adoucissants, antiscorbutique, astringent, antiseptique, calmant, détersif, excitant… selon le choix de principes actifs !5

Une solution aqueuse pour se rincer la bouche et la gorge… pouah ne manquera pas de dire le capitaine, qui semble ignorer qu’il existe aussi des gargarismes alcoolisés. Dans la littérature médicale, on trouve de nombreux exemples à ce sujet… On citera, pour exemple, le gargarisme russe, composé d’acide phénique et d’acide tannique (15 parties chacun), d’alcool (60 parties) et d’eau (120 parts).6 Des gargarismes ou bains de bouche alcoolisés qui, par ingestion, peuvent engendrer des intoxications, en particulier, chez les enfants ayant avalé ce type de produit.7

Et un bon bain

Dans cet opus, le brave Milou se met sur la piste de son maître qui vient d’être kidnappé par les méchants frères Loiseau. Sur la route, Milou passe dans de la boue et salit son bon poil blanc… il ne rêve plus alors que d’un « bon bain »…

En attendant, le courageux chien arrivera au château de Moulinsart (celui des frères Loiseau) où il retrouvera un Tintin en pleine forme ! Ouf !

Le secret de la licorne, en bref

Cette BD parue en 1943 est emblématique de la série. On y découvre un capitaine Haddock qui a de la branche. Et des frères Loiseau qui se sont posés au château de Moulinsart. Avec, en prime, la première apparition de Nestor en valet fidèle à ses maîtres et parfaitement stylé.

Bibliographie

1 Hergé, Le secret de la licorne, Casterman, 1980, 62 pages

2 Saccharin-After the War. JAMA. 2019 Mar 12;321(10):1010

3 Horne J, Lawless HT, Speirs W, Sposato D. Bitter taste of saccharin and acesulfame-K. Chem Senses. 2002 Jan;27(1):31-8

4 Arnold DL. Two-generation saccharin bioassays. Environ Health Perspect. 1983 Apr;50:27-36

5 Dorvault F., L’Officine, Vigot, 23e édition, Paris, 1995, 2089 pages

6 Russian Gargle. Atlanta Med Surg J. 1879 Dec;17(9):578. PMID: 35826078

7 Denning Z. More alcohol. J Accid Emerg Med. 1998 Jan;15(1):70