Quand un maçon commence sa carrière par l’exercice illégal de la pharmacie, laisse béton !

Eugène Malou se suicide, dans la rue, en face de la demeure du comte d’Estier, qui lui a refusé le prêt d’argent qui lui aurait été salutaire.1 Son fils Alain sort du lycée au moment où on transporte le blessé à la pharmacie. Va alors commencer pour le jeune homme un parcours initiatique qui va lui permettre de découvrir peu à peu la personnalité de son père, puissant entrepreneur de maçonnerie à l’origine d’un lotissement composé de petites maisons tout confort (Malouville). François Foucret, le dévoué contremaître de celui-ci, va le prendre par la main et lui confier quelques secrets de famille bien cachés.

François connaît tous les dessous des affaires de son patron. Un homme, qui n’hésitait pas à payer les politiques pour arriver à ses fins en matière de facilités de construction et qui s’est fait plus d’une fois rouler dans la farine ! Un homme bon pour ses employés. Filou avec certains, d’une grande rectitude avec d’autres.

Bref, un homme qui s’avère beaucoup plus bavard, avec son fils, une fois mort, que de son vivant !

La pharmacie : un lieu pour mourir

Eugène Malou va se donner la mort devant l’hôtel d’Estier, juste en face de la pharmacie. Une petite officine toute noire de façade avec deux vitrines étroites, l’une renfermant un « bocal vert » et l’autre un « bocal jaune » !

Le pharmacien, qui semble figé dans le siècle précédent, porte une blouse blanche, une « calotte sur la tête et une barbiche poivre et sel » au niveau du menton. Il ne pourra rien faire pour celui qui est porté dans sa boutique, une balle dans la bouche. Il se contentera d’absorber le sang qui se répand sur le sol à l’aide de « paquets de coton hydrophile » !

La pharmacie : un lieu pour débuter

Tout jeune, Eugène s’est fait vendeur de journaux, puis il s’est lancé, avec un copain, dans la production et la vente de produits médicamenteux douteux. L’idée étant de « racheter chez les pharmaciens et chez les herboristes les fonds de tiroirs, les tisanes trop desséchées », afin de les mélanger « au petit bonheur », avant de les conditionner dans une boite marquée « Thé indien ». De maison en maison, nos deux jeunes escrocs vendaient leur production, en alléguant des propriétés diverses, selon les personnes rencontrées. Chez une mère de famille d’enfants anémiques, le Thé indien devenait « le meilleur remède contre l’anémie », avec promesse de transformer le chétif rejeton en un véritable « colosse ». Pour d’autres, le Thé indien était inégalable pour traiter tous les problèmes liés à l’âge, aux « couches »… « Constipés et diabétiques » étaient également la cible de cette mixture sans efficacité démontrée et à la qualité plus que douteuse. Eugène, à ce titre, était le meilleur vendeur et n’avait pas son pareil pour arriver à fourguer « dix paquets à un vieux curé qui souffrait d’hémorroïdes », tout en faisant l’article à sa bonne, en lui promettant un effet incomparable en matière de traitement du « rhume des foins. »

Le coiffeur Francis : un lieu pour se faire belle

C’est chez ce coiffeur que se trouve Mme Malou au moment du suicide de son époux. Une femme de 45 ans qui « se soigne », qui sait cultiver ses intérêts et a mis de côté une belle réserve d’argent sous la forme de bijoux de valeur. Une belle égoïste qui laisse ses enfants se débrouiller par eux-mêmes !

La chambre mortuaire : un espace étroit pour sentir le parfum de la première femme d’Eugène

Cette femme vulgaire emplit l’espace d’un « parfum violent et bon marché ». Elle a couvert sa peau, pour l’occasion d’une « poudre violette » du meilleur… mauvais goût !

Elle retrouve au pied du lit mortuaire son fils Edgar, l’aîné de la famille recomposée, âgé de 27 ans.

La salle de bains : un lieu pour se balader nue

Corine, la sœur d’Alain ne connaît pas la « pudeur » ; elle se balade de la salle de bain à la chambre de son frère, à moitié nue, sans complexe. Très belle, Corine plaît aux hommes, avec sa « chair riche, une peau au grain serré ». Une femme qui nous est décrite comme éminemment sensuelle et sentant « la femelle ». Son « odeur » gêne Alain, qui n’apprécie guère le comportement de sa sœur. Et qui, le soir-même de l’enterrement de son père, dans l’hôtel où ils ont loué deux chambres, est forcé d’entendre les bruyants ébats de celle-ci avec son amant, le jeune chirurgien Paul Fabien.

Une jeune femme sûre de sa beauté qui s’épile les sourcils. « C’est à ce moment qu’il constata que les sourcils de sa sœur, si elle ne les avait épilés, auraient été très larges et se seraient presque rejoints à la base du nez, où l’on voyait nettement la peau bombée et plus lisse. »

Le couloir : un endroit pour se dire Adieu

Le soir de l’enterrement, tout le monde traîne un peu avant de se séparer. Alain trépigne… Les femmes n’en finissent pas « de se barbouiller de poudre et de rouge ». Il faut quitter la belle et grande maison saisie par les huissiers ! Et voilà… Mme Malou qui essuie une larme… et qui doit, de ce fait, « rectifier son maquillage », avant de prendre congé. C’est décidé, Mme Malou part s’installer à Paris, loin du scandale.

L’enterrement : une occasion de comparer deux sœurs

Mme Malou est beaucoup plus belle que sa sœur Jeanne. Ses « cheveux légèrement acajou » font beaucoup plus classe que la « vulgaire teinte cuivrée », assortie de « quelques mèches blanches » de sa frangine. L’une se maquille avec soin et dextérité ; l’autre se maquille au plus mal, se peignant « une bouche saignante dont les contours ne correspondaient pas avec les lèvres » et dessinant au niveau de ses joues « deux demi-lunes d’un drôle de rose au sommet des pommettes. » Une femme de 50 ans, qui se maquille au grand étonnement de son neveu Alain !

Aux trois pigeons : une pension où il fait bon vivre

Son père à peine enterré, sans le sou, Alain cherche rapidement un emploi, abandonnant l’école et son « bachot ». En attendant des temps meilleurs, il sera employé en bas de l’échelle, chez un petit imprimeur. Et Aux trois pigeons il sera dorloté par la patronne Mélanie. Du moins jusqu’à ce que sa sœur vienne troubler sa quiétude après s’être prise de bec en pleine rue avec la femme de son amant. Renvoyée dans ses buts, sans le sou, l’orgueilleuse Corine vient mendier de l’aide chez son jeune frère. « Elle était toute drôle, le visage barbouillé. Elle avait pleuré, car le noir de ses cils avait coulé et son rouge à lèvres s’était étendu. » Elle s’incruste ; se met à boire et laisse, partout, traîner des mégots de cigarette tâchés de « traces de rouge à lèvres » !

Et une malle pleine de papiers compromettants

Eugène a laissé à son fils une malle entière de documents. De quoi faire chanter la moitié de la ville ! Tout cela Alain le sait. Tout cela Alain veut s’en débarrasser à grandes poignées dans un calorifère.

Et un air printanier

En faisant table rase du passé par un beau matin dominical (il admire les « jeunes filles parfumées » qui sortent de l’église), Alain décide de faire peau neuve !

Le destin des Malou, en bref

Qu’il est difficile de connaître ses parents ! Voilà le constat tardif réalisé par Alain Malou, une fois son père décédé. Y-a-t-il un héritage spirituel obligatoire ? Est-on libre de choisir sa voie ? Alain a choisi. Il sera médecin, sans tricherie. Histoire de prouver, sans doute, qu’il est possible pour le fils d’un maçon ayant commencé comme charlatan de rectifier le tir !

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour.

Bibliographie

1 Simenon G. Le destin des Malou, Presses de la cité, Le livre de Poche, 2019, 222 pages