Quand un autobronzant permet de confondre un assassin !
1961 : Frédéric Dard fait paraitre un nouvel opus de la série des San Antonio, Ne mangez pas la consigne ».1 C’est l’occasion pour lui de tester, sur l’épiderme de son héros, une préparation un peu spéciale, qui donne à celui-ci une couleur d’ébène. Un résultat obtenu à l’aide d’un actif qui teinte la partie superficielle de l’épiderme, qui résiste au lavage et disparaît au bout de quelques jours sans laisser de traces. Une sorte d’autobronzant en quelque sorte… un autobronzant fugace et très efficace. Un cosmétique qui permet à San Antonio de se glisser au sein d’une équipe de peintres qui travaillent chez l’assassin et de comprendre ce qui se passe dans la tête détraquée de celui-ci. San Antonio va, ici, une fois de plus, payer de sa personne, en manquant d’être décapité et broyé sous une presse destinée à recycler les vieilles voitures de l’armée américaine !
Ça commence tout doux…
Le jeudi, sur son lieu de travail, San Antonio croise des ribambelles d’enfants gardés par des pères un peu débordés. De ces peaux juvéniles, s’échappe une odeur « d’eau de Cologne d’épicerie à trois balles la bonbonne » !
Ça continue dans le suave…
Bérurier (le Gros) est invité au mariage de l’amant de sa femme, Berthe (dont on ne précise pas la pointure !). En effet, Alfred, le coiffeur de Berthe, « le Merlan » ; le « coupeur de cheveux en quatre », épouse « sa champouigneuse » ! Logique !
Réaction de San Antonio, plutôt hostile au mariage en général et à la fidélité en particulier : « Il n’a pas fini de se faire laver la tête ! »
Ça se poursuit dans le sang…
Avec des têtes tranchées au plus ras, consignées dans des consignes de gare, et transportées dans du papier journal, le New York Herald Tribune ! Une tête noire (un batteur du nom de Jean-Louis Saféglouglou), une « tête d’Asiatique » (un serveur chinois du nom de Pat Chou Li), « une tête de mulâtre » (un peintre en bâtiment du nom de Roy Gododemo) !
Où l’on s’intéresse à un rouquin… et de un
Le jeune homme (M. Wetson) en question a été vu sur tous les sites où travaillaient les victimes. 18 ou 19 ans… et Américain, ce qui colle parfaitement avec l’indice journalistique laissé en consigne.
Ce jeune homme vit à Saint-Germain, rue du Professeur-Jean-Néfaidotre, un « célèbre chimiste français à qui l’on doit la crème à épiler les poils d’éléphant » et « l’huile à rendre les plantes grasses ».
C’est bien lui l’assassin des personnes de « couleur ». Ces assassinats constituent autant de vengeances, car ce jeune homme a eu sa fiancée « violée et trucidée par un homme de couleur aux States ».
Où l’on s’intéresse à un aristocrate grisonnant… et de deux
L’homme en question est un riche industriel ; il vient déclarer la disparition de sa femme, alors que c’est lui qui l’a tuée… M. Hyacinthe Lascène va utiliser l’affaire des têtes mises en consigne pour faire porter le chapeau de son crime à l’amerlock de service ! Sauf que les têtes coupées sont, jusque-là, toutes, des têtes d’hommes de couleur et que lui dépose à Montparnasse une tête de femme blanche. San Antonio ne tombera pas dans le panneau !
Où l’on suit le sillage d’une rousse incendiaire
Une femme séduisante et « odoriférante » (« son parfum me titille les naseaux »), d’une trentaine d’années », rousse comme un incendie de forêt en automne et peinte en guerre, à la façon des Indiens Ifauti-Ifautipa, lorsqu’ils vont chercher du suif à la tribu des Gigosansoz et aux attributs de son chef Ciceksa-le-Faucon ».
Des yeux bleus, une bouche en forme de ventouse et des cils de « 12 centimètres » de long !
Une rousse, croisée dans une gare qui conduit dare-dare la rousse (le police autrement dit) au domicile de l’assassin !
Où l’on découvre l’art de se faire autobronzer au brou de noix !
Afin d’approcher le criminel, le commissaire San Antonio demande au laboratoire de la préfecture de lui fabriquer un produit capable « de colorer les pigments » (sic). Bref, il a besoin de teinter sa peau rapidement, afin d’obtenir une « belle couleur acajou » et de pouvoir ainsi donner le change. Une fois transformé (il s’est fait « badigeonner le derme au brou de noix »), San Antonio enfile une combinaison de peintre et se rend chez l’assassin qui est en train de tout faire repeindre chez lui.
Une fois son travail terminé, San Antonio retourne chez lui et tente de retrouver sa couleur d’origine. « J’ai beau m’oindre, me frotter, la couleur ne part pas. C’est du bon teint. »
La couleur tient bon, malgré un lavage vigoureux, puis disparait au moment où l’on s’y attend le moins (« L’effet de la drogue a cessé et je suis redevenu blanc. »).
Où l’on apprend l’âge de Pinaud
Ce collègue de San Antonio a la cinquantaine !
Où l’on apprend que le Vieux fait de l’accordéon avec son crâne
Ou plutôt qu’il a un crâne qui ressemble à un « accordéon en peau de fesse ». Un crâne lisse, bien connu du lecteur assidu de Frédéric Dard, qui sait que le chef de San Antonio n’a plus un seul cheveu sur le caillou. Un homme dénommé, entre autres, « Crâne-Lisse », très à cheval sur le « vocabulaire »… « Il se rince la bouche à l’adjectif surchoix et se brosse les dents au subjonctif. » Les mots… il s’en « gargarise ».
Où l’on apprend une autre acception du mot pommade
Rien de galénique cette fois. Plutôt le synonyme d’andouille. « Tu ne peux donc pas faire attention, pommade ! »
Où l’on apprend une autre acception du mot savon
San Antonio, comme bien souvent, se fait « savonner les étagères à mégot par le Vieux. »
Et bien sûr un lecteur malmené !
L’intrigue est simple. Pourtant, Frédéric Dard ne résiste pas à l’envie de s’en prendre à son lecteur, car c’est son sport préféré : « Vous qui avez de la terrine-du-chef dans le crâne et autant de vivacité d’esprit qu’une percerette à main. »
Ne mangez pas la consigne, en bref
En bref, cette enquête n’a pu aboutir que grâce au flair de San Antonio (Ah ! le parfum de la dame en roux !!) et à l’efficacité du chimiste de la maison. Celui-ci a mis au point, tout spécialement pour San Antonio, un autobronzant béton, qui fonctionne à merveille. Pas d’intolérance à l’horizon. Le produit idéal !
Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour.
Bibliographie
1 Dard F., Ne mangez pas la consigne in San-Antonio tome 5, Bouquins La collection, 2022, 1252 pages

