Quand Tournesol trouve que l’effet Antabuse abuse… il trouve une nouvelle solution !

C’est horrible ce que l’on apprend dans les premières pages de l’album Tintin et les Picaros : la célèbre cantatrice Bianca Castafiore a été arrêtée pour espionnage à la solde de l’ennemi, par le cruel général Tapioca, le rival du général Alcazar !1 Ce général Tapioca met au défi le capitaine Haddock, Tintin et le professeur Tournesol de venir au San Theodoros, faire preuve de leur innocence (oui, car la Castafiore ne serait, d’après ce dictateur, qu’un maillon de toute une chaîne de conspirateurs). Et bien, ils vont venir. Et cela va chauffer pour le général Tapioca !

Un album d’une grande sobriété !

Enfin… on s’entend ! Du point de vue de la consommation d’alcool… changement radical pour le capitaine Haddock qui ne supporte plus désormais de boire une seule goutte de son whisky préféré ou de toute autre boisson alcoolisée. Désormais, tout alcool a, pour lui, le goût d’un « extrait d’eau de Javel » ou d’une « sorte de vitriol du même tonneau. », pour lequel il n’éprouve qu’un profond dégoût !

La cause de ce changement radical : des petits comprimés mis au point par Tournesol ! Un produit dont la composition est gardée secrète et dont on nous dit simplement qu’il s’agit d’un mélange de « plantes médicinales ». Ce médicament, qui n’a ni « odeur », ni « saveur » et qui présente une totale innocuité, peut être mêlé à un aliment ou à une boisson sans que l’on puisse le détecter. Dès lors qu’une personne en a avalé, toute prise d’alcool lui devient impossible dans la mesure où cet alcool a désormais un « goût abominable ». La « toute première personne » sur laquelle Tournesol a réalisé son « expérience » est, comme on l’a compris, l’alcoolique notoire qu’est le capitaine Haddock. Une chose difficile à avaler pour ce dernier, qui n’accepte pas d’avoir été utilisé comme cobaye, sans avoir, au préalable, donné son consentement. Le capitaine Haddock ne décolère pas, traitant Tournesol de « tortionnaire », de « cannibale », de « sinistre farceur » et criant au « scandale », à une « atteinte intolérable à la liberté individuelle ».

Tournesol n’en restera pas là. Il va passer à un essai clinique à plus grande échelle, en introduisant ces fameux comprimés dans les plats consommés par les Arumbayas, car ceux-ci ont été corrompus par l’alcool largué dans la forêt par les troupes de Tapioca et il va être utile de les désintoxiquer, puis dans l’alimentation des troupes rebelles du général Alcazar, les « Picaros » ! Cette dernière initiative va permettre au général Alcazar de prendre la place de l’infâme Tapioca et de libérer Bianca, ainsi que sa camériste, son pianiste et les Dupondt, qui avaient été chargés de veiller sur la diva.

Son principe actif est assez différent du disulfirame (Antabuse), un principe actif utilisé depuis les années 1950, dans le cadre du sevrage alcoolique et dont le mécanisme d’action est basé sur l’inhibition de l’enzyme aldéhyde-déshydrogénase, ce qui entraîne une accumulation d’acétaldéhyde au niveau de l’organisme et des effets indésirables variés,2 comme des bouffées vasomotrices, une hypotension, une tachycardie, des nausées et des vomissements.3 L’effet basé sur la punition n’a sans doute pas vraiment plu au professeur qui préfère explorer une autre voie !

De l’alcool… oui, mais uniquement dans un flacon de parfum !

On nous montre, cette fois encore, notre brave capitaine Haddock dans sa salle de bain, tube de dentifrice et brosse à dents à la main. Sur l’étagère mural un transistor, un verre à dent, deux flacons dont l’un ressemblant farouchement à un flacon d’Eau sauvage de Dior. Oui, il est sauvage, ce capitaine Haddock, qui ne mâche pas ses mots et dont le sang ne fait qu’un tour lorsqu’il apprend que ses amis sont en danger.

Un bain… oui, mais seulement habillé !

Dans la villa surveillée où nos amis sont parqués dès leur arrivée au San Theodoros, Tournesol, comme d’habitude, entend tout de travers. Alors que le capitaine Haddock fait preuve de son optimisme en disant que la chère Bianca « sera probablement remise en liberté demain », le professeur, dur d’oreille, entend parler de « bain » et se dit que c’est une bonne idée d’aller en prendre un. Avec robe de chambre et chapeau, bien sûr ! Et tant qu’à faire, un livre à la main !

Une douche froide… oui, mais uniquement pour le général Alcazar !

Ce brave général, qui est revenu au pays afin de renverser son ennemi, vit dans la forêt, dans un camp de base des plus rudimentaires. Il y a installé son épouse (« Peggy, ma colombe », « Palomita mia »), une sorte de mégère, très vulgaire, qui le reçoit avec des récriminations, ses bigoudis sur la tête. Une douche froide l’accueille à chacun de ses retours !

Une réclusion à perpétuité… oui, si ça vous chante !

A son procès, la diva est parfaitement calme. Elle laisse vociférer ses juges, tout en réalisant des retouches à son maquillage. Muni du miroir de son poudrier, Bianca applique, avec dextérité et patience, un rouge à lèvres carmin sur ses lèvres. Sa main ne tremble pas ! Son geste est précis ! Elle exécute, ensuite, un poudrage soigneux de sa peau, à l’aide d’une houppette bleue. Son maquillage est à son goût… et le reste… elle s’en fout ! « La prison à vie »… Elle en rit… et se met à chanter son air favori, l’air des bijoux du Faust de Gounod.

Tintin et les Picaros, en bref

Cet album coloré, qui met en scène des personnages burlesques, n’est pas le plus sobre de la série. Il tend, en revanche, à rendre sobre tout alcoolique et ce grâce à l’invention du professeur Tournesol. Celui-ci a opté pour la manière punitive, afin de sevrer tous ceux qui s’adonne à l’alcool. Un goût désagréable dégoûte le consommateur !

Pendant ce temps-là, imperturbable, la divine diva parfait son maquillage et reste d’une totale sérénité, houppette et poudrier à la main, face à ses bourreaux !

Bibliographie

1 Hergé, Tintin et les Picaros, Casterman, 1977, 62 pages

2 Segher K, Huys L, Desmet T, Steen E, Chys S, Buylaert W, De Paepe P. Recognition of a disulfiram ethanol reaction in the emergency department is not always straightforward. PLoS One. 2020 Dec 3;15(12):e0243222

3 Estrela Santos M, Carmo F, Miranda J, Moura R, Resende J. Acute Ethanol-Disulfiram Reaction Presenting With Hemodynamic Instability: A Case Report. Cureus. 2025 Feb 8;17(2):e78735