Quand Simenon nous révèle le pourquoi du sourire de Mona !

Etonnant, ce personnage qui laisse mourir son ami dans la neige avant de coucher avec la femme du défunt histoire de faire rager son épouse-modèle !1 De retour d’une réception, Ray, Donald, Mona et Isabel se trouvent pris dans une véritable tempête qui les enveloppe complètement. On n’y voit pas à 10 pas. Les femmes arrivent les premières à bon port, le havre familial. Les deux hommes, quant à eux, par dignité, se suivent sans se toucher… Et l’un d’eux se met à dévier et se perd dans la nature ! Donald, qui a vu le coup se faire, joue les étonnés, une fois arrivé at home ; il repart, soi-disant pour chercher son ami, mais se contente d’attendre que le temps passe, en fumant cigarette sur cigarette dans la grange voisine de la maison.

Tout commence par un meurtre, tout continue avec des gestes cosmétiques à la pelle !

Ray Sanders, l’ami-ennemi !

Un vieil ami, qui a toujours fait rager intérieurement Donald Dodd et qui va payer l’addition, un soir, au cours d’une tempête de neige.

Cet avocat de 50 ans est pris en train de faire l’amour avec Patricia Ashbridge par Donald, son copain d’étude ! Trop, c’est trop ! Ray va payer pour le passé, le présent et peut-être même le futur. Cet homme parfait, pris en flagrant délit, va payer pour tout ce que Donald aurait aimé faire à la place de son ami-ennemi.

Mona Sanders, la veuve de l’ami-ennemi !

Elle nous est décrite comme un « petit animal exotique », du fait d’une ascendance italienne. Une femme du monde, qui fréquente les milieux chics et fait du « yachting » pour devenir « toute bronzée » !

Elle va être obligée de rester vivre un peu de temps chez Isabel et Donald, pour cause de tempête et de veuvage conjugués ! Dès le lendemain du drame, Mona se présente au petit déjeuner « coiffée, maquillée ». Et puis, ces bonnes résolutions s’effilochent et Mona finit par venir avant d’avoir fait sa toilette, les cheveux en désordre, et sentant « le lit » !

Mais ce laisser aller ne dure guère ; Mona se reprend et fait tout ce qu’il faut pour se rendre séduisante. Plus elle est fatiguée, plus elle se maquille « surtout les yeux », afin de magnifier son regard et de le rendre « différent ».

Isabel Dodd, la femme de l’ami de l’ami-ennemi !

Isabel est blonde avec des reflets roux. Une blonde aux yeux bleus, qui s’habille en « bleu pâle » ou en « mauve hortensia ».

Isabel est la rectitude-même ! Elle est aux petits soins, Isabel, pour son époux, pour ses amis. Un vrai modèle de vertu !

Une femme toujours tirée à quatre épingles, qui ne sent « jamais le lit » « mais sent le propre » ! Bref, tout ce qu’il faut pour déprimer un mari !

Patricia Ashbridge, celle qui fait sauter les plombs !

C’est chez elle qu’a commencé la journée qui va virer au drame. Une réception splendide, beaucoup d’alcool…

Patricia est une jeune femme de 30 ans très sensuelle, qui va mettre le feu aux poudres !

Mildred, la fille de l’ami de l’ami-ennemi !

La fille aînée de Donald a un « teint de pain chaud ». Elle a « commencé à se maquiller ». Elle est observée avec curiosité par un père qui n’a que peu de complicité avec ses enfants.

Warren, le médecin de l’ami de l’ami-ennemi !

Le médecin de famille, le « docteur-pilules » comme l’appelle la jeune génération, est étonné du changement qui s’opère chez son patient. Celui-ci est désormais totalement désinhibé, faisant étalage de son inconduite de manière ostentatoire. Il n’existe, pourtant, aucune pilule pour faire rentrer Donald dans le droit chemin. Et Warren peut toujours fouiller dans sa « mallette de voyageur de commerce », bourrée de « fioles », de « tubes » et de « pilules de toutes les couleurs », « des pilules de toutes les couleurs, des rouges, des vertes, des jaunes, des arcs-en-ciel que mes filles, plus jeunes, préféraient naturellement à toutes les autres. », il ne trouvera pas le principe actif capable de traiter ce genre de maladie.

Et un bon bain au propre

De retour à la maison, Isabel conseille à Donald de « prendre un bain » chaud le plus vite possible, tant que le « brûleur à mazout » fonctionne ! Ce ne sera pas possible car le volume d’eau chaude restant est dérisoire. « L’eau coulait dans la baignoire. Je mis la main à temps sous le robinet pour m’apercevoir qu’elle était maintenant froide et je dus me contenter d’un tiers de baignoire. » Pour autant, ce bain, vu les circonstances, est délicieux au point que Donald manque de « s’assoupir ». Il aime les bains, Donald ! Il aime regarder « couler l’eau du bain » ! (on nous en parle à 2 reprises).

Maternelle, Isabel s’est occupée, au préalable, de faire prendre « un bain » à Mona, tout juste devenue veuve.

Par la suite, Donald prendra une bonne « douche » pour tenter de chasser les miasmes de la nuit.

Et un bon bain au figuré

Une relation adultère s’établit rapidement entre Mona et Donald, devenu son conseiller en matière de succession. Tout est simple avec cette jeune femme qui ne fait pas de chichis. Donald la regarde faire « sa toilette » et s’enfonce « avec délices dans cette intimité comme dans un bain chaud. ». Il arrive chez elle à 11 heures, pour pouvoir la contempler faire ses ablutions. « C’était notre heure, celle de sa toilette, celle que je savourais le plus, avec une sensation d’abandon, d’intimité complète. »

Et des gestes cosmétiques inoubliables

Bientôt, Donald connaît tous les secrets cosmétiques de Mona, qui ne se gêne pas pour s’apprêter devant lui. « Je connais chacun de ses gestes, chaque moue, la façon dont elle avance les lèvres pour se mettre du rouge. Quand elle prend son bain, je suis les gouttes d’eau qui courent en zigzags sur sa peau colorée. » « J’aime quand, nue ou demi nue, elle vaque à sa toilette sans faire attention à moi. »

Mais bientôt, la succession étant réglée (sûrement à son avantage)… Mona, l’ex-actrice, s’éloigne et annonce son mariage avec John Falk, un producteur de séries télévisées (tiens, tiens !). Désormais, les petits rendez-vous de 11 heures vont tomber dans le passé. Il ne restera plus à Donald que le souvenir des attitudes de sa jeune maîtresse. « Je revoyais le boudoir, le mouvement de ses lèvres vers le bâton de rouge, le peignoir qu’elle laissait retomber derrière elle. »

Et le geste de rupture est encore un geste cosmétique, puisqu’il s’agit d’un « baiser très long, très profond », réalisé « sans souci de son maquillage » ! Un baiser d’adieu long comme le jour !

Et un souvenir cosmétique lointain

Donald se souvient de son enfance et de l’odeur de son père. « Mon père s’attardait au lit » le dimanche. « Il allait et venait, vêtu d’une vieille robe de chambre, et son odeur aussi était différente, comme celle de la chambre de mes parents, peut-être parce qu’on y faisait le ménage plus tard dans la journée. »

Et un coup de brosse à dents

Dans ce roman, Donald est placé sous le microscope. On le suit, en effet, dans ses actes quotidiens même les plus simples, comme le brossage des dents du matin. « J’ai passé ma robe de chambre, me suis brossé les dents, donné un coup de peigne, et, en pantoufles, j’ai gagné la cuisine qui était vide. »

Et une toilette partagée

Rapidement, comme on avait pu le prédire, Mona était devenue la maîtresse de Donald. En s’occupant de la succession de son ami décédé, Donald s’occupe aussi de son héritière. Elle partage alors son intimité avec celui qui a bousculé sa vie. Elle se laisse ainsi voir, après le bain, devant sa coiffeuse, en train de se « brosser les cheveux avant de se maquiller ». Donald découvre, avec émerveillement, la salle de bain de Mona, une salle de bain remplie de « petits pots », de toutes sortes de « flacons ». Une salle de bain qui regorge de cosmétiques et est bien différente de la salle de bain familiale, où l’on ne trouve que des « choses essentielles ».

Et une salle de bain partagée

Au fil du temps, Isabel a compris que Mona était devenue intime avec son époux. Il ne reste, bientôt, plus grand-chose à mettre en commun entre ces deux êtres. Pas grand-chose en commun ? Ah si, tout de même… la « baignoire » !

La main, en bref

Donald a tué son ami par bravade. Donald a pris une maîtresse par bravade. Non par amour sincère, mais par pure attraction physique (il ne sait pas trop quoi dire à Mona !) et pour faire bisquer Isabel ! Cette Isabel qui passe son temps à le juger, à l’épier… Tout cela risque de finir mal, très mal !

Oui, vraiment, Georges Simenon a percé le secret du sourire de Mona. Un petit sourire ironique, qui murmure à l’oreille de Donald « Je me suis bien servie de toi » !

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour.

Bibliographie

1 Simenon G., La main, Le Monde, 2026, 206 pages