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Quand Margot rêve de dégrafer son corsage...

> 25 mars 2018

Quand Margot rêve de dégrafer son corsage... Les mémoires de Marguerite de Valois (1553 - 1615) (Mercure de France, édition établie, présentée et annotée par Yves Cazeaux, 2016, 374 pages) sont remplies, à tous les coins de pages, par des « le Roy mon père, le Roy mon frère, le Roy mon mari »... Cela fait beaucoup de rois, vous en conviendrez.

Des yeux noirs, un teint clair, un front haut, un nez droit assez fort, une bouche bien dessinée... l'image la plus connue que l'on ait de la célèbre reine Margot est celle d'une tête présentée sur le plateau d’une fraise empesée ! « Toute brillante des pierreries de la couronne », c’est parée comme une châsse qu’elle se présente lors de son mariage avec Henri de Bourbon, roi de Navarre.

Ses contemporains ne tarissent pas d’éloges sur sa beauté. Brantôme se fait le chevalier de la belle Margot, pour qui tous les gentilshommes soupirent à qui mieux mieux. Sa beauté donne un avant-goût du paradis : « Je me souviens qu’un honneste gentilhomme, nouveau venu à la court, qui ne l’avait jamais veue, lorsqu’il l’apperceurst me dist ces mots : « Je ne m’estonne pas si vous autres, Messieurs, vous vous aymez tant à la court ; car quand vous n’y auriez autre plaisir que de veoir tous les jours ceste belle Princesse, vous en avez autant que si vous estiez en ung paradis terrestre. » (Cocula A-M., Singularité des biographies féminines dans Le recueil des dames de Brantôme, Mélanges de l'école française de Rome, 2001, 113-1, pp. 257-27).

Si Margot a une tête bien faite, celle-ci est également bien pleine... et elle ne se laisse pas aussi facilement flatter que cela, en témoigne la dédicace de ses mémoires à destination de Brantôme. Marguerite est ravie du portrait d’elle qui a été peint par « un si riche pinceau », mais elle reste modeste. « En ce portrait, l’ornement du tableau surpasse de beaucoup l’excellence de la figure que vous en avez voulu rendre le sujet. » Marguerite ne peut que blâmer les femmes qui se plaisent aux louanges...

Lorsqu’elle rédige ses mémoires (« à qui je ne donneray un plus glorieux nom »), Marguerite veut laisser à la postérité sa vision des faits, sa vérité (« la verité qui y est contenue nuement et sans ornement aucun »). Elle y apparait comme une femme de tête, tiraillée entre les intérêts opposés de ses frères et époux, détestée des uns et des autres, courtisée par les plus beaux seigneurs du royaume, mais gardant la tête froide en toutes circonstances. Si elle use de cosmétiques, elle en abuse même, si l’on en croit sa belle-mère, Jeanne d’Albret (« Quant à la beauté de Madame, j’avoue qu’elle est de belle taille mais aussi qu’elle se serre extrêmement. Quant au visage, c’est avec tant d’aide que cela me fâche car elle s’en gâtera [...] »), elle se fait extrêmement discrète sur ses secrets de beauté et ne s’attarde que fort peu sur les détails esthétiques.

Pour Marguerite, l’essentiel est invisible pour les yeux. Entre un beau teint et un beau tempérament, son choix est vite fait. A six ans, assise sur les genoux de son père, elle est sommée par celui-ci de faire le choix entre M. le prince de Joinville et M. le marquis de Beaupreau. C’est le marquis qui remporte le tournoi. Le roi s’étonne : « Pourquoi ? Il n’est pas si beau (car le prince de Joinville estoit blond et blanc et le marquis de Beaupreau avoit le teint et les cheveux bruns). » Ce n’est pas le teint qui séduit Marguerite, c’est le caractère. L’un est sage, l’autre « ne peut durer en patience qu’il ne fasse tous les jours mal à quelqu’un, et veut toujours estre le maistre. »

Oui, mais tout de même... un beau teint n’est pas négligeable... L’usage du masque est de coutume pour les femmes qui voyagent. Il protège du vent, du soleil... bref, des intempéries qui sont susceptibles de le gâter. Marguerite se déplace dans une litière richement décorée. Les parois sont vitrées et on peut y voir « quarante devises toutes différentes, avec les mots en espagnol et en italien, sur le soleil et ses effets. » La reine s’y déplace masquée ; le long du chemin, elle se « lève debout dans la litière » et ôte son masque pour se faire reconnaître de la population. Ces masques donnent des idées de vaudeville à Marguerite, alors que son frère François, duc d’Alençon et son mari viennent d’être emprisonnés pour avoir participé à un complot visant à s’approprier le trône en lieu et place de Charles IX, le roi régnant (ce dernier étant également le frère de Marguerite). Afin de permettre à l’un des deux de s’enfuir, elle leur propose le plan suivant : « [...] ayant delibéré, comme je sortois et entrois librement en coche sans que les gardes regardassent dedans, ni que l’on feit oster le masque à mes femmes, d’en desguiser l’un deux en femme, et le sortir dans ma coche. » Comme aucun d’eux ne veut céder sa place, le projet avorte...

Afin de traiter un érysipèle, Marguerite décide de prendre les eaux à Spa. C’est à Liège, ville plus propice à la villégiature, que Marguerite s’installe. Les eaux y sont convoyées « de nuit avant que le soleil fust levé », pour conserver « force » et « vertu ». L’eau est prise au jardin, car « il faut la prendre en promenant » si l’on recherche ses bénéfices. Ceux-ci furent, en effet, conservés 6 ou 7 ans, nous précise-t-elle !

Toujours dans le but de conserver un teint éclatant, Marguerite demande à son amie, la duchesse d’Uzès de lui faire parvenir de la poudre pour traiter ses « enleveures », c’est-à-dire des pustules. Elle ne trouve alors rien de meilleur pour « les enleveures, à quoy je suis à cette heure un peu sujette ». Encore faut-il que le produit envoyé « ne soit du bon » ! Une autre fois, c’est de « l’eau de mauve pour les enleveures » qui est réclamée. Elle en demande la « recepte » exacte, car elle a constaté des différences d’aspect selon les lots de fabrication. « La première que me baillastes se monstroit verte ; mais celle-ci n’a nullement mauvaise couleur. » Marguerite constate des failles dans le système qualité de ses fournisseurs... Comme quoi les problèmes de qualité concernant les matières premières et les produits finis ne datent pas d’hier !

Elle pourrait également lui demander son secret pour conserver des mains de jeune fille. Bien que beaucoup plus âgée que Marguerite, elle est sa grande complice (« La différence de soixante cinq à vingt cinq ans n’empesche la conformité de nostre humeur. ») et possède des mains qui « font honte aux plus jeunes. » On peut supposer que la duchesse d’Uzès applique quotidiennement une pâte à base d’amande sur ses mains ; celles-ci sont, en effet, très prisées pour qui souhaite blanchir et adoucir ses mains (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/louise-bourgeois-avec-un-g-comme-gaiete-363/).

Pour Marguerite, un mari est un mari et après tout « J’y suis, j’y reste ». Alors que Catherine de Médicis souhaite « demarier » sa fille, elle lui demande si le roi « estoit homme ». Marguerite répond avec beaucoup d’esprit. « Je la suppliay de croire que je ne cognoissois pas ce qu’elle me demandoit. (aussi pouvois-je dire alors - à la verité - comme cette Romaine, à qui son mary se courrouçant de ce qu’elle ne l’avoit adverty qu’il avoit l’haleine mauvaise, luy respondit qu’elle croyoit que tous les hommes l’eussent semblable, ne s’estant jamais approchée d’autre homme que de luy.) ; mais quoy que ce fust, puis qu’elle m’y avoit mise, j’y voulois demeurer ; me doutant bien que ce qu’on vouloit m’en separer estoit pour luy faire un mauvais tour ». Lorsque l’on sait qu’il arrivait que le roi « demeura esvanouy l’espace d’une heure (qui luy venoit, comme je crois, d’excez qu’il avoit faits avec les femmes [...] » on comprend que Marguerite se plaît à jouer les naïves à dessein.

Quand Margot rêve de dégrafer son corsage, c’est la comtesse de Lalaing qui s’exécute. Marguerite admire la spontanéité de cette femme qui se moque bien du qu’en-dira-t-on. « Parée et toute couverte de pierreries et de broderies », elle donne « à taitter à son fils » en plein repas, au milieu de ses invités. Elle place le nourrisson entre Marguerite et elle-même et « librement se déboutonne, baillant son tetin à son petit, ce qui eust esté tenu à incivilité à quelqu’un d’autre [...] ». Elle « faisoit chose peu commune à personnes de telle qualité. »

Marguerite de Valois, en contant cette anecdote, nous montre à quel point elle apprécie la « grace et la naïfveté » de son hôtesse, grâce et naïveté qui déclenchent « louanges » et « plaisir » pour la compagnie assemblée.

La reine Margot apparaît comme une reine pleine de courage, qui aime séduire à grands renforts de cosmétiques, qui aime également les plaisirs de la cour et qui tente, autant que possible, de pactiser avec l’homme qu’on lui a donné pour époux (« Le bal et la table ronde se tiennent deux fois la semaine [...] si vous estiez honneste homme, vous quitteriez l’agriculture et l’humeur de Timon pour venir vivre parmi les hommes. »).

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, qui a dû, à n’en pas douter, fredonner du Georges Brassens en réalisant l’illustration de ce Regard…






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