Quand la fiction rejoint la réalité scientifique !

La nouvelle Une opération de propreté, trouvée dans l’ouvrage Faites confiance au Saint !,1 se présente comme une « devinette scientifique », posée, par le Dr Wilmot Javers, à notre héros Simon Templar (dit le Saint). Une devinette, dans laquelle un détail cosmétique d’importance s’est glissé !

Une histoire digne de figurer dans la littérature médicale, nous dit-on ! Une histoire qui met en scène une tache de rouge à lèvres et un détachant à base de tétrachlorure de carbone.

L’histoire en deux mots !

L’histoire, racontée par le brave docteur, est celle d’un homme de 38 ans, en parfaite santé. Un homme qui, du fait de son métier, est amené à boire parfois un peu plus que de raison, lors de dîners professionnels, que l’on qualifiera de magistralement arrosés. Il prend, disons le tout cru, de temps à autres, de terribles cuites. Au lendemain de l’une de ces soirées, il se réveille malade, tout jaune, incapable d’uriner… et meurt ! Le diagnostic tombe comme un couperet : « une affection rénale aiguë ». La question que l’on peut se poser est la suivante : mort naturelle ou bien meurtre ? Un indice nous est fourni en observant le cabinet de toilette où notre homme a passé ses dernières heures. On y voit un flacon de détachant renversé. On remarque également une tache de rouge à lèvres sur le costume du défunt. « Il y avait une grosse tache de rouge à lèvres sur le col du veston qu’il portait à sa dernière sortie nocturne. »

Conclusion du médecin légiste : empoisonnement accidentel au « tétrachlorure de carbone, le plus commun des produits liquides de nettoyage ».

Le Saint particulièrement obtus !

Il est bien différent du Saint que nous connaissons habituellement. Il patauge et ne comprend rien à ce que lui raconte le Dr Javers, qui a l’air de se fiche de sa poire. Moins Simon comprend, plus le brave médecin insiste… « Ce que j’ai mentionné, pour vous aider à trouver, c’est cette tache de rouge à lèvres sur son veston. » Forcément, il a voulu s’en débarrasser avant le lendemain pour éviter une explication tendue avec sa femme. Il a donc essayé de nettoyer la tache avec le détachant domestique, mais, du fait de son état d’ébriété, il a fait tomber la bouteille dont « le contenu s’est répandu » ! L’homme s’est alors endormi dans ce « cabinet de toilette », au milieu des vapeurs de tétrachlorure de carbone et s’est réveillé agonisant. Un local réduit, un temps de contact prolongé ont eu raison de son foie et de son rein !

Le Dr Javers termine sa démonstration en évoquant le rôle de l’alcool dans la potentialisation de la toxicité du solvant considéré. « La dose mortelle est réduite d’environ 30 % chez un individu alcoolisé », le foie et les reins voyant « leur aptitude » « à éliminer les toxines » chuter drastiquement.

Au sujet du tétrachlorure de carbone

Cette molécule a été utilisée, autrefois, dans le domaine de l’anesthésie avant l’avènement du chloroforme.2 Elle a également fait ses preuves dans le domaine du nettoyage à sec3 (car il s’agit d’un bon solvant des corps gras) et ce aussi bien dans le domaine industriel qu’à titre privé (domestique), ce qui a pu être à l’origine d’un certain nombre d’intoxications liées à un usage réalisé sans précautions. De nombreuses publications font état de la toxicité de cette molécule soit par ingestion,4 soit par contact prolongé avec ses vapeurs ; une toxicité qui s’exerce, entre autres, à l’égard du rein, toxicité majorée par la consommation d’alcool.5 Des cas de décès liés à une néphrite sont évoqués dans la littérature ; c’est le cas par exemple d’un peintre autrichien ayant été embauché chez un brasseur pour peindre une cuve en noir. Après une journée de travail dans les vapeurs de peinture (celle-ci contenait 50 % de tétrachlorure de carbone) celui-ci fut saisi de malaise ; il mourut quelques mois plus tard.6 On trouve également dans la littérature le cas d’un concierge ayant été au contact de vapeurs de tétrachlorure de carbone durant une activité de peinture réalisée dans un espace clos. Il avait bu durant ces 5 heures de travail deux bouteilles de bière ; 5 jours après cela il était à l’hôpital… !7 Deux exemples parmi tant d’autres !

Une opération de propreté, en bref

Qu’il est donc chafouin le Saint dans cette courte nouvelle très intéressante. Il n’est pas habitué à être mis en échec. Et là, il sèche. Car il n’a pas lu la littérature scientifique concernant l’empoisonnement au tétrachlorure de carbone !

Une excellente nouvelle en tout cas qui montre à quel point chaque détail a son importance dans le domaine médico-légal !

Bibliographie

1 Charteris L. Une opération de propreté in Faites confiance au Saint !, Librairie Arthème Fayard, 1964, 190 pages

2 Willcox W. The Toxic Effects of Substances of the Carbon Tetrachloride Type: (Section of Therapeutics and Pharmacology). Proc R Soc Med. 1934 Feb;27(4):455-8

3 Wirtschafter ZT. Toxic Amblyopia and Accompanying Physiological Disturbances in Carbon Tetrachloride Intoxication. Am J Public Health Nations Health. 1933 Oct;23(10):1035-8

4 Smith DH. Carbon tetrachloride toxicity. Br Med J. 1965 Dec 11;2(5475):1434

5 MORGAN EL, WYATT JP, SUTHERLAND RB. An episode of carbon tetrachloride poisoning with renal complications. Can Med Assoc J. 1949 Feb;60(2):145-50

6 Simon MA. ACUTE TOXIC NEPHRITIS DUE TO INHALATION OF CARBON TETRACHLORIDE FUMES. Can Med Assoc J. 1939 Dec;41(6):580-3

7 BORDEN CW, KITTLESON KD. Acute renal failure due to carbon tetrachloride poisoning; report of a case. Q Bull Northwest Univ Med Sch. 1956;30(2):117-23