Quand Frédéric Dard enfourche une bicyclette bleue, bien avant Régine Deforges

Tout commence par un clébard écrasé,1 qui se retrouve juste sur la route fréquentée par le célèbre commissaire San Antonio. On est sur la route qui va de Lyon à Grenoble, au niveau d’un bled dénommé La Grive. L’ami des bêtes s’arrête, constate le décès dudit animal et se saisit du collier hors norme qui enserre le cou du Médor.

San Antonio est en vacances ; il s’installe chez son pote Duboin, qui tient un hôtel dans les environs et ne résiste pas longtemps à fourrer son nez dans cette étrange affaire. Une affaire menée rondement sur son temps libre !

Un super-mannequin qui fait boum

A l’hôtel, San Antonio tombe en arrêt devant Sonia, une donzelle, qui accompagne un vieux croulant ayant l’âge d’être son grand-père. Une jeune femme, au superbe « châssis », mannequin à Paris. Une idylle se noue rapidement entre le commissaire et la vacancière… des sorties en voiture sont même organisées. Le cœur de San Antonio fait boum… et sa voiture aussi. Visiblement le collier du Médor était piégé ! La voiture et son contenu (Sonia et son vieil amant) partent en cendres ! Heureusement, San Antonio n’était pas dans l’habitacle au temps t !

Un super clébard qui aurait pu faire boum

Le chien renversé est un chien kamikaze, dressé pour se glisser sous les camions du Trésor français. En lisant Kaputt de Malaparte (« les Soviets avaient dressé des chiens à faire sauter les panzer allemands »), Frédéric Dard nous a concocté une enquête aux petits oignons. Le chien, qui devait faire sauter un camion, s’est fait écraser tout bêtement. A partir de son collier, il ne reste plus qu’à remonter à la source. Et c’est bien ce que San Antonio va s’employer à faire patiemment.

Une super patronne de bistrot qui fait rarement des bulles

A la Grive, San Antonio s’arrête dans le seul troquet du coin, afin de se renseigner sur l’affaire du chien écrasé. La patronne du bistrot n’est guère avenante. Pas du tout le genre de l’inspecteur. Des cheveux raides et sales, qui pendent comme des baguettes de tambour de part et d’autre de sa tête… « Cette brave dame frise la cinquantaine. Elle friserait peut-être aussi ses douilles si elle avait pour dix ronds de coquetterie, mais cette denrée est ignorée dans son troquet. Elle ne s’est pas lavée depuis la fois qu’elle a été coincée par l’orage, ayant oublié son pébroque ; et elle sent la crasse douillette. » San Antonio fait chou blanc avec cette bistrotière, ennemie de l’hygiène la plus élémentaire… En la quittant, il ne peut s’empêcher un trait mordant : « Je ne vous importune pas davantage, chère Madame, votre bain doit être en train de refroidir. »

Une super chef de bande pour laquelle le cœur de San Antonio fait boum boum

La maîtresse du chien, celle qui est à la tête d’une équipe de faux-monnayeurs, est une jeune femme d’une trentaine d’années, « grande, mince, brune, avec des yeux noirs, des lèvres charnues ». Une femme, qui se reconnaît facilement, puisqu’elle s’habille en bleu, porte au doigt « une bague ornée d’une énorme pierre bleue » et roule en bicyclette… bleue !

Une femme cosmétiquée, qui vit dans une planque où elle a transporté tous ses cosmétiques préférés. « Au-dessus de l’évier il y a une étagère. Je regarde ce qu’elle supporte ; je découvre un tube de pâte dentifrice presque épuisé, un crayon à sourcil et un flacon vide de « Nuit de Longchamp » de Lubin, format sac. Ces futilités me prouvent qu’une bonne femme créchait icigo et que cette gnace n’était pas une mère Michu. »

Dans une autre de ses caches, San Antonio retrouve sa piste grâce, à des « fards », à un « vaporisateur de sac », abandonnés sur une table de chevet.

Cette femme n’est autre que Mme Baulois, la femme du papetier de la banque de France !

Une fois découverte, Mme Baulois quittera la scène, « à la romaine », en s’envoyant dans le gosier le contenu de sa fameuse bague à pierre bleue.

Une super secrétaire pour laquelle le cœur de San Antonio fait aussi boum boum

Melle Rose Laberte est l’un des pivots de cette histoire, sans le savoir. La secrétaire du papetier fournisseur du Trésor a donné toutes sortes de renseignements à M. Compère, l’un des compères de la femme en bleu.

Un super complice qui meurt en plein boum

Il se nomme André Compère, habite à la Croix-Rousse à Lyon et roule dans une voiture immatriculée 446F69. C’est dans sa cave que San Antonio va découvrir tout une réserve de papier monnaie. Un « papelard » qui vaut de l’or ! Ce complice de la femme en bleu ne fera pas long feu !

Et un Frédéric Dard au pif surentraîné

Dans la planque de la femme en bleu, San Antonio flaire une « odeur de cadavre ». Son « pifomètre » ne s’y trompe pas, il y a de la décomposition dans l’air ! Encore un complice qui a été tué froidement ! C’est sûr, comme cela, il ne risque pas de parler…

Et un Frédéric Dard qui nous fait part de ses regrets

Frédéric Dard ne peut s’empêcher, dans cet opus, de réfléchir à sa carrière, en admirant les couleurs de l’aube. Poète… voilà sa vocation manquée ! « J’aurais fait rimer des mots qui ne riment pas à grand-chose et qu’on aurait publiés dans des revues hermétiques comme des boîtes de sardines, j’aurais eu un triomphe, j’aurais appris à m’examiner le nombril devant mon armoire à glace ; j’aurais calcé des baronnes. »

Il se permet quelques jolies descriptions, dignes des grands auteurs. Et en particulier une description concernant les eaux du Rhône. « Vous la trouveriez » (cette description) « dans un bouquin de Mauriac, vous finiriez par admettre que le bonhomme a du talent. »

Et un Frédéric Dard qui insulte son lecteur

Comme souvent, Frédéric Dard n’est guère tendre vis-à-vis de ses lecteurs, traités ici de « bande de lavements », de « tas de bœufs » !

Et un Frédéric Dard qui invente des citations pas piquées des vers

San Antonio sait parler aux hommes ; il sait les faire mariner à point, afin de recueillir leurs aveux. Et de nous dire : « Les hommes, c’est comme les haricots secs, faut les mettre à tremper dans leurs souvenirs pour les attendrir. »

Et un Frédéric Dard qui savoure l’eau de son bain

Durant ces vacances, San Antonio crèche dans différents hôtels. Son bagage, un « petit baise-en-ville », est léger. Et l’occasion de se prélasser dans un bain plutôt rare (« Voilà un bout de moment que je ne me suis pas baqué »). De temps en temps, tout de même, il se fait couler « un bain de première quality », ce qui lui permet de gamberger sereinement. « Ce que c’est bon de s’anéantir dans de la chaleur fluide » ! Le rude San Antonio en sort « tout mou », tout mou, aussi « languide » qu’une douce jeune fille.

Et un Frédéric Dard qui se demande parfois ce qu’il fait là

San Antonio est un homme d’instinct, qui ne réfléchit guère. Aussi, parfois, se retrouve-t-il dans des endroits improbables… « J’ignore ce que je viens maquiller ici » !

Passez-moi la Joconde, en bref

Du point de vue de l’intrigue, il est difficile de suivre Frédéric Dard. On ne comprend pas tout. Pourquoi utiliser un chien kamikaze, lorsque l’on est la femme du papetier, qui livre la banque de France ? Bon, à ce détail près, on passe toujours un excellent moment, avec, de ci de là, posées comme des fleurs, des fulgurances linguistiques qui réjouissent le tas de navets qui continue, de nos jours, à apprécier les ouvrages de M. Dard ! Et côté cosmétiques, pas de souci, on est servi !

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour.

Bibliographie

1 Dard F., Passez-moi la Joconde in San Antonio tome 1, Bouquins la collection, Paris, 2022, 1241 pages