Quand Françoise joue les psychopompes elle n’oublie pas de se parfumer à l’eau de Cologne !
Françoise Sagan fait tourner les tables… Françoise Sagan fait parler les morts ! Bien avant que l’IA ne réalise la prouesse de réanimer les défunts, elle se paye le luxe, en 1987, de taper la discute avec la grande tragédienne, Sarah Bernhardt, décédée depuis 64 ans déjà ! Et voilà notre chère Françoise qui établit une correspondance avec celle qui repose en paix au cimetière du Père Lachaise ! Et le duo fonctionne à merveille.1 Et Françoise fait craquer le masque de la tragédienne. Et Sarah fait tinter son rire « incassable », en rabrouant, de temps en temps, le charmant petit monstre, selon l’expression de François Mauriac, qui exagère, parfois, un peu, en titillant l’actrice sur… son âge !
Née d’une lingère demi-mondaine, élevée au couvent
Née d’une lingère, Julie von Hardt, qui se transforme très rapidement en demi-mondaine, Sarah est envoyée très tôt en nourrice, puis au couvent des Dames de Longchamp, afin de laisser sa mère libre de ses mouvements. Ce n’est qu’à l’âge de 15 ans que Sarah pourra rejoindre la maison maternelle, « un demi-bordel », où sa mère et sa tante, assistées d’un bataillon de soubrettes, distillent un parfum de licence et de plaisirs tarifés.
Une petite furie savonneuse
Celle que les Sœurs ont eu du mal à mâter trouve le moyen de se révolter dans cet univers de débauche. Sa mère, lui préférant l’une de ses sœurs (il lui est né deux autres filles), Sarah entre en furie, bousculant tout et toutes sur son passage. Sa colère ne retombe jamais. Du matin au soir, la jeune fille bouillonne ! « Je ne me lavais pas, j’aspergeais les pièces d’eau savonneuse. »
Heureusement, une voisine au cœur en or, Madame Girard, vient au secours de la rebelle, la bourrant de « tisanes » calmantes et lui appliquant des « compresses » apaisantes, lorsque les crises se font plus intenses.
Une petite Chanel avant l’heure
Les lacets, les ceintures, les corsets… tout cela ennuie férocement une Sarah qui ne rêve que de liberté et s’habille comme le fera plus tard, la « petite Chanel aux cheveux courts » !
Une petite horizontale, nécrophile
Etrange, cette petite jeune fille de 16 ans qui découvre le métier « d’horizontale » et se glisse tous les soirs dans un cercueil doublé de satin, afin d’y faire de beaux rêves. Au moins là, personne ne peut l’y rejoindre, vue l’exiguïté du lieu !
Une grande voix
Puisque cette petite fait le bal à la maison. Puisqu’elle ne se plaît qu’à faire des scènes… autant l’envoyer faire du théâtre et tenter qu’elle y gagne sa vie ! Voilà la réflexion d’une mère, qui ne sait pas trop comment caser une fille peu docile. Et cela fonctionne… car Sarah possède un trésor… une voix qui vaut de l’or ! Une voix « sublime », qui épouse des accents variés et peut, à la demande, se faire velours ou papier de verre. Une « sorte de pansement » aussi, qui peut apaiser et guérir. Mais aussi, sans crier gare, « troubler » ou « exaspérer » son auditoire.
Une grande entrée à la Comédie-Française
Enfin… on s’entend. Une entrée à 18 ans sous l’aspect d’une « Gorgone », avec des cheveux crêpés à outrance par un coiffeur malhabile ! Il aura fallu, sans doute, quelques recommandations pour que la jeune fille puisse être acceptée malgré un tel accoutrement.
Un grand amour
Un enfant qui naît en 1864, alors que Sarah n’a que 20 ans. Un fils naturel, dont le père, le prince de Ligne, ne fut dans la vie de Sarah, qu’une sorte d’étoile filante. Maurice, en revanche, restera toujours le fils adoré, celui que l’on cajole, que l’on bichonne, à qui l’on passe tous les caprices.
Une mère souvent lointaine, car en tournée… une mère poule, souvent loin du nid, mais une mère séduisante et séductrice, qui ne supporte pas l’idée du laisser-aller et ne se présente jamais devant son fils « démaquillée » ou l’air harassé !
Une grande patriote
Quand Sarah parle de la France à Françoise, son sang se met à bouillonner comme au temps de son adolescence. Cette « patriote endiablée » voit ses vaisseaux se dilater sous l’effet de la Marseillaise. Elle nous confie : « J’ai la cocarde aussi naturellement au cœur que le fard aux joues. »
Un grand impresario, un grand amour, un grand parfum
Quand Sarah a besoin d’argent, elle sait sur qui compter. Un certain Jarreth (sic) va ainsi lui servir d’impresario pour une tournée triomphale en Amérique. Cet homme, qui se parfume avec une « eau de Cologne » dont la composition est « à base de santal, de tabac hollandais » et d’un ingrédient mystère à la senteur « à la fois mâle et factice », rend Sarah littéralement folle. Cet Américain, à l’allure de cow-boy, s’inonde d’un parfum que Sarah tente de décrire à Françoise, afin de lui faire comprendre quelle emprise a pu avoir cet homme sur ses sens. Un parfum « incroyable », « décadent », « raffiné », « curieux »… Une odeur « extravagante » et « captivante » qui met Sarah dans tous ses états et lui fait perdre la tête, d’autant plus facilement que les repas se font au champagne, quasiment tous les soirs.
Une passion qui s’achève à Montevideo avec la crise cardiaque de l’amoureux parfumé. Un hommage rendu par une troupe dont les membres sont encore à « demi-démaquillés », car entre deux représentations !
Et toute une palanquée de petits et grands amis
Avec, par exemple, le directeur du Gaulois, un certain Arthur Meyer, maquillé comme « une jeune femme » !
Et une demeure qui a vu passer du beau monde
En discutant avec sa morte, Françoise se rend compte, tout à coup, que son domaine d’Equemauville, le Manoir du Breuil, a vu passer la belle Sarah et toutes sortes d’invités de choix avant qu’elle-même n’y pose ses valises.
Le rire incassable, en bref
Visiblement Françoise et Sarah ont plus d’un point commun. Des amours multiples, un fils unique, un humour grinçant, une voix inoubliable. Une générosité incontestable, une vie entourée d’amis… les deux femmes se sont reconnues au fil d’une correspondance menée depuis l’au-delà. Une biographie originale, imprégnée d’un parfum entêtant !
Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour;
Bibliographie
1 Sagan F., Sarah Bernhardt Le rire incassable, Robert Laffont, 1989, 186 pages

