Quand BB vante les mérites d’un produit capillaire sur le Tour de France… c’est qu’on lit Frédéric Dard !
San Antonio prend du bon temps avec l’ami Bérurier. Tous deux ont décidé de suivre le Tour de France sur une petite portion !1 La femme de Béru, Berthe (Berthe Bérurier, autrement dit BB) fait, quant à elle, partie de la caravane publicitaire avec son amant, Alfred, un coiffeur qui a mis au point un cosmétique capillaire particulièrement innovant.
Sauf que tout part en vrille avec l’assassinat d’un masseur qui en savait trop… Celui-ci est un truand qui a participé à un vol de « Légérium 34 », un matériau, d’une qualité rare, caché dans le cadre d’un vélo, afin de passer la frontière… ni vu ni connu !
Évidemment, cela va tourner vinaigre pour Alfred ! En revanche, la mayonnaise va prendre pour San Antonio, qui va réussir à retrouver le Légérium et à faire mettre sous les verrous les vilains méchants !
Une leçon-cosmétique à lire pour tout entrepreneur souhaitant se lancer dans ce que l’on a coutume d’appeler l’aventure-cosmétique.
Un actif soporifique de qualité !
Pour voler le Légérium aux usines « Glotemuche » c’est du « Gaulfinegueur d’éthyl » qui a été pulvérisé dans les narines des gardiens ébahis !
Précisons que ce Légérium est un matériau exceptionnel, résistant comme « l’iridium » et léger comme du « duvet ». Caché dans le cadre d’un vélo, il donne des ailes à celui-ci… On le localise du fait qu’il « émet des radiations verbo-énergétiques de l’ordre de 78 gloutons-seconde » !
Un produit capillaire innovant de qualité, le Poursantif !
Il est le fruit d’une longue réflexion (« 14 000 heures de recherche » pour « 10 secondes » de génie brut) de la part d’Alfred, l’amant de Berthe. Sa pratique quotidienne lui a fait toucher du doigt la détresse de ses clients chauves. Le produit est un « shampooing bicolore », qui ne propose pas la « repousse », mais donne un teint hâlé au crâne et permet de simuler, au bon endroit, l’aspect de cheveux ras.
Pour la formulation de ce shampooing innovant, Alfred s’est fait aider d’un « préparateur en pharmacie », qui a réalisé différents essais, afin d’obtenir le produit le plus efficace possible. Au final, il s’agit d’une « lotion qui supprime les rides frontales et colore le cuir chevelu en bistre sur le sommet du crâne et en bleu pâle (style cheveux rasés) sur le pourtour ». Une préparation qui s’adapte à toutes les morphologies de crâne, que celui-ci soit « pointu », « en forme d’olive », de « suppositoire » ou de toute autre chose. L’occasion pour Frédéric Dard de nous offrir un festival d’expressions pour décrire tous les types de « calvitie », en évoquant, entre autres, des « crânes qui appellent la moumoute, d’autres qui appellent le chapeau, les lunettes, le casque téléphonique, le foulard, le talc, la crème Nivea »… etc… etc…
En ce qui concerne le nom choisi pour désigner ce shampooing… c’est « Poursantif » qui a été retenu ; un Poursantif qui agit à 100 % sur « la pipe des déboisés », sur le crâne des « rasibus de la dragée ». Celui-ci est conditionné dans des « berlingots » très faciles à utiliser. Sur le côté de la camionnette qui transporte Berthe et Alfred figure le témoignage d’un client satisfait, « Bernard Chauve » : « J’ai essayé le berlingot Poursantif. C’est for-mi-dable ! »
Un produit, en tout cas, qui semble fasciner Frédéric Dard (le connaissant on comprend aisément pourquoi !) qui nous livre une explosion de qualificatifs et de slogans concernant ce cosmétique très attendu du public masculin. « Il dope, il bio-dope l’homme déplumé ; le sanctifie, l’ennoblit, le pare, l’agrémente, le complète, le suprême, le transcendante. »
Berthe Bérurier, une BB de piètre qualité !
C’est Berthe qui est chargée de lancer « prospectus » et « capsules-échantillons » (un « berlingot expérimental » unidose, qui permet au public de tester l’efficacité du produit avant de passer à l’acte d’achat) au public présent sur le bord des routes. Comme on est au mois de Juin (1965) et que le soleil est ardent, Frédéric Dard ne manque pas de nous préciser que la charmante démonstratrice « s’oint d’une crème grasse et jaune », qui lui donne un aspect huileux peu engageant (l’aspect d’une « oie qu’on aurait mise au four depuis quatre minutes »). Rien à voir avec la véritable BB !
Le cobaye malheureux, un Anglais de qualité !
Il est désabusé, écœuré, déprimé le cobaye qui est utilisé ici pour réaliser, sur une route du Tour de France, un essai concluant… Enfin, concluant c’est trop vite dit, car le résultat est odieux ! C’est un Anglais qui tombe entre les mains d’Alfred, qui se charge d’appliquer le produit. Son crâne est tout d’abord teint en « crépi ocre foncé », à l’aide d’un « liquide quasi visqueux » (le produit A), appliqué en massage. Normalement, le gel en question doit procurer une « sensation de fraîcheur », mais ce n’est pas le cas pour lui, puisque ce sont des sensations de brûlure qui sont perçues en lieu et place. Alfred, qui ne s’arrête pas pour si peu, continue la démonstration et se met à « shampouiner » le crâne de sa victime avec le produit B. Ce produit, « plus fluide que le précédent », se met à couler dans toutes les directions, donnant à la peau une belle teinte « bleu lessive ». La théorie est complexe : « le second produit exerce une action cu-soutannée », grâce à des « pigments concentriques », qui se fixent au niveau des « pores de la peau » de manière « absolument indélébile ». Le résultat est catastrophique ; c’est un véritable « désastre » ! Le client menace de se plaindre ! Ce à quoi Alfred répond de manière énergique. Aucune réclamation n’est recevable, puisque ce produit a été « contrôlé, lu et accepté, répertorié, immatriculé » par toutes sortes d’entités plus officielles et indépendantes les unes que les autres.
Jojo La Meringue, un tatoué de qualité !
Il est énorme ; il a de « formidables bras tatoués », avec, entre autres, une « fresque représentant le siège de La Rochelle » au niveau du bras gauche et une « dame nue et en pied » sur le bras opposé. Il partage la chambre de Hans Brocation !
Hans Brocation, un masseur d’exception !
Le voisin de lit de La Meringue, un certain Hans Brocation, « masseur de l’équipe du papier hygiénique Fafatrin », est retrouvé, dans son « plumard », le ventre farci « de pruneaux » ! Ce masseur d’élite n’avait qu’un seul défaut, une tendance nette à l’alcoolisme.
Frédéric Dard n’hésite pas à jouer avec les mots, puisque ce masseur, au nom évocateur, utilise forcément de « l’embrocation », une préparation huileuse destinée aux sportifs. On en a la preuve, puisque l’auteur nous dit que les coureurs sentent « l’embrocation » et « la sueur » !
Jean Méhunraillon, un directeur sportif savamment rasé !
Le directeur sportif de l’équipe « Fafatrin » est un ancien coureur reconverti. La mort prématurée du masseur de son équipe le jette dans un véritable désespoir. Il n’a plus qu’une idée : retrouver au plus vite un masseur aussi efficace que celui qui vient de lui être tragiquement enlevé. Pour ce faire, il court à la cabine téléphonique passer de multiples coups de fil. Il en sort dépité et à vive allure « comme de la pâte dentifrice quand on met le pied sur le tube débouché. »
Cet homme, de mise impeccable, ne se rase qu’une fois « habillé de pied en cap ». Il se rase « la couenne » avec force savon dont la mousse abondante lui remplit la bouche.
Benoît Bérurier, un pro du DIY !
L’inspecteur, plein de bonne volonté, se propose comme remplaçant d’Hans Brocation. Sur son CV, il se déclare « masseur diplômé de naissance ». Et pour faire sérieux, il se hâte d’acheter toute la panoplie du parfait kiné ! « Flacons, gants de crin, vibromasseurs » s’échappent de sa valise trop bien remplie ! En se moquant des masseurs à l’ancienne, qui pratiquent un « massage de papa » avec juste « du talc » ! Précisons que le vibromasseur, qui permet à Béru d’économiser son « huile de coude », a été acheté chez un « pharmago de feurste classe » ! Et ajoutons que le brave inspecteur pratique également occasionnellement la « cuponcture » (sic) afin de soulager les douleurs extrêmes.
L’alcool est l’ami de Béru, comme le savent les fidèles lecteurs de San Antonio ; de ce fait, l’alcool est considéré comme un médicament qui permet de doper un coureur un peu trop flagada ! Un « peu de rhum dans du caoua », voilà la recette d’un masseur qui n’est jamais à court d’idée… ni de fil de nylon. Ce fil, très précieux, coincé dans le dentier d’un coureur épuisé, constitue un très bon moyen de remorquage. Le coureur se met, ainsi, à filer comme le vent derrière la voiture de San Antonio !
Le DIY est le passe-temps de Béru, qui se plaît à concocter des recettes de médicament-maison. Un coureur qui souffre d’un furoncle mal placé bénéficie ainsi de sa science. Le furoncle est asséché à la « cendre » « incandescente » d’une cigarette, avant d’être enduit d’un « onguent bizarre et malodorant » dont les principes actifs ont pour noms : « toile d’araignée et crotte de pigeon » ! Cette recette transmise de génération en génération remplace au mieux la « pénicilline » nous dit-on ! Après avoir utilisé ce produit-miracle, Béru évoque également les « guilles de savon » utilisées contre « la constipation ». Mme Bérurier-mère avait un doigté exceptionnel en ce qui concerne l’introduction de ce type de suppositoires-maison réalisés à partir de savon de Marseille (« Elle t’en taillait un gros comme ça, te le pétrissait dans les doigts pour y donner la forme fusée, et v’lan elle te le carrait dans l’oignon avec un bon coup de pouce pour le placer sur son orbitre (sic) ». Une recette infaillible utilisé pour les petits et grands… avec ou sans consentement.
Le Soleil, en revanche, est l’ennemi de Béru, qui ne prend garde à ses rayons assassins et se prend un formidable « coup de soleil en pleine poire » !
Enfin, dernier élément et non des moindres… Béru est d’une saleté repoussante. Les ongles de ses pieds sont « noir de jais » et l’odeur qui s’en dégage est, nous dit-on, pudiquement « cruelle » ! Une odeur tellement puissante qu’elle « tue les autres odeurs » et « ridiculise les parfums de Paris. »
Le Vieux, un patron sans équivalent !
Le directeur de San Antonio et de Béru suit l’enquête depuis son bureau parisien. Sa voix, à 4 heures du matin » ressemble, paraît-il, « à celle des cosmonautes russes » indiquant à la base que tout va bien dans « leur suppositoire géant » !
Et une expression torturée !
Le brave Bérurier a transformé l’expression « tout est à l’avenant » en « tout est à lavement » !
Et une expression au figuré
Comme de coutume, on se demande ce qu’un individu est venu « maquiller » par-là !
Et une mention à un vermifuge
Sur le Tour de France, l’équipe du « vermifuge Saturne (slogan : Chacun son ver à soie ») » côtoie celle du papier hygiénique Farfarin, sans compter celle d’une vaseline de renom.
Et une mention à une certaine Jouvence
San Antonio nous « sourit niaisement » « comme l’abbé Jouvence » !
Et quand même…
Une jolie « gonzesse », « fagotée Dior », avec un « bath parfum ». « Elle sent bon la femme. C’est mieux qu’un parfum : c’est une odeur ! Riche ! Présente ! Ensorcelante ! » et elle a une peau toute « bronzée » !
Bon, de là à s’y fier il y a des limites… San Antonio s’y fie et se retrouve drogué (à la « Wodka » (sic)) et ficelé ! En ce qui concerne la drogue utilisée par la charmante jeune femme… on ne pourra rien en dire car elle-même n’en connait pas la nature. « Je ne suis pas pharmacienne, dit-elle en souriant. Mais avouez que c’est efficace. » Rassurons-nous, San Antonio s’échappe, rapidement, de ses griffes.
Et aussi une bonne douche !
Une « douche glacée » pour San Antonio, car il fait bien chaud sur les routes du Tour !
Et enfin un groom parfumé !
Celui-ci vient tout juste de finir sa toilette avant de prendre son service. Il sent « la savonnette à la fougère » !
Vas-y Béru, en bref
Il y a des pastilles « valdas » qui volent (autrement dit des balles) ! Il y a des pieds qui puent, au point de devoir être désodorisés à « l’Air Wick » ! Il y a un produit capillaire qui donne lieu à des effets indésirables graves ! Il y a des cosmétiques à foison, des mentions pharmaceutiques à la pelle. En lisant, cet ouvrage, on se retrouve plongé au cœur des années 1960. Et cela fait du bien aux zygomatiques !
Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour.
Bibliographie
1 Dard F., Vas-y Béru in San-Antonio tome 6, Bouquins La collection, 2024, 1261 pages

